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Crise politique aux Etats-Unis : pourquoi Trump s’accroche au pouvoir ?

Plus d'une semaine après les élections, Donald Trump n'assume toujours pas la défaite. Que se cache-t-il derrière ce coup de force ? Narcissisme ou expression d'une volonté politique de garder une place au pouvoir ? Claudia Cinatti, dirigeante du PTS argentin et du réseau international de quotidien en ligne dont fait partie Révolution Permanente, analyse la situation.

samedi 14 novembre

Un système électoral anti-démocratique

La brève période d’instabilité politique qui s’est installée dans la nuit du 3 novembre s’est terminée pour presque tout le monde le samedi 7 novembre, lorsque la Pennsylvanie et le Nevada se sont teintés de bleu permettant à Biden de dépasser le nombre magique de 270 délégués au Collège électoral ( système des grands électeurs).

Si le Parti démocrate et le Parti républicain sont tous deux les partis de Wall Street et de la bourgeoisie impérialiste américaines, quand il s’agit de légitimer le régime politique de la bourgeoisie, les deux formations politiques s’appuient traditionnellement sur des coalitions électorales différentes. La base électorale des démocrates se trouve dans les villes, les secteurs à faibles revenus, syndiqués, jeunes, précaires, Africains-américains, Latinos et LGBT. La base électorale républicaine est a contrario concentrée dans les zones rurales, essentiellement masculine, blanche, d’âge moyen, et avec des revenus en moyenne supérieurs à 100 000 dollars par an.

La surprise a été la progression du vote Trump dans les secteurs latinos, non seulement en Floride, ce qui était prévisible, mais aussi dans les bastions démocrates comme la vallée du Rio Grande au Texas. Dans l’ensemble, il n’y a pas eu de vague massive de rejet de Trump, contrairement aux prédictions. En revanche et contre toute attente, le président sortant a bénéficié d’une augmentation du nombre de voix en sa faveur par rapport aux précédentes élections. Les deux candidats ont fini au coude à coude, et les résultats ont été déterminés par les mêmes « swing states » (« États pivots ») qui avaient déjà joué un rôle clé lors des élections de 2016. Produits du système électoral états-uniens anti-démocratique, ces résultats donnent ainsi le sentiment d’un fonctionnement par « tirage au sort ».

Par ailleurs, bien que Biden ait gagné non seulement au Collège électoral (grands électeurs) mais aussi au « vote populaire », les 70 millions de voix que Trump a obtenue, constituent un capital politique non négligeable. C’est donc dans ce contexte de profonde polarisation, que la stratégie de délégitimation de élections de la part de Trump a ouvert un scénario post-électoral lourd et chargé de tensions.

Une manœuvre de Trump pour conserver une place importante au sein du régime

Le refus de Trump d’assumer la défaite et d’endosser le rôle du « canard boiteux » à la Maison Blanche pendant les deux mois d’investiture qui lui restent, était prévisible. Il a dénoncé la fraude par avance dans la dernière partie de la campagne, au moment où sa défaite se faisait sentir. Par ailleurs il n’a jamais caché avoir une armée d’avocats, à la tête de laquelle se tenait l’ancien procureur fédéral de New-York Rudy Giuliani, prêt à prendre par les tribunaux ce qui lui était refusé dans les urnes.

Trump insiste sur le fait qu’il n’a pas perdu mais qu’on lui a volé l’élection. Il a fait des recours en justice dans certains États, en particulier dans les « swing states » où Biden a inversé la tendance avec le décompte des votes par correspondance qui lui ont donné la victoire. Mais il est clair que Trump n’a aucun élément concret pour prouver la fraude. De plus, les jugements défavorables rendues par plusieurs instances indiquent qu’il n’y a aucune volonté de la part de l’institution judiciaire d’exacerber le climat d’instabilité politique en remettant en question le résultat des élections. Enfin, le principal intérêt pour la classe dominante réside dans la mise en place d’un gouvernement légitime capable de poursuivre l’agenda du capital impérialiste, peu importe qu’il soit républicain ou démocrate, autant sur le plan intérieur avec une situation post-mobilisation contre le racisme et les violences policière, marquée par la crise sanitaire et économique, que sur le plan extérieur avec la pandémie du coronavirus, les tensions géopolitiques et l’émergence de la Chine comme adversaire stratégique.

Pour expliquer la résistance de Trump face aux résultats des élections, plusieurs analyses sont évoquées par les observateurs. D’abord les interprétations psychologiques habituelles, qui se concentrent sur le caractère négationniste et narcissique de Trump, incapable de digérer une défaite ; mais aussi différentes hypothèses politiques. Pourtant presque personne, pas même les médias et journaux les plus proches de Trump, ne considère sérieusement qu’il pourra réussir à sérieusement remettre en cause le triomphe de Biden. Même ceux qui entretiennent des intrigues sur les irrégularités, comme le magazine conservateur National Review, disent qu’il est temps de tourner la page et de se préparer à l’alternance.

Le rôle joué par le Parti républicain dans la croisade de Trump pour ne pas reconnaître le résultat a d’ailleurs été accueilli de manière confuse par l’establishment. A quelques exceptions près, comme l’ancien président George W. Bush ou John Bolton, qui ont conseillé à Trump de passer la main, le Grand Old Party [surnom du Parti républicain, ndlr] s’est aligné sur la stratégie du président, qui a emmené avec lui la bureaucratie politique avec ses fonctionnaires d’État, comme le secrétaire d’État Mike Pompeo, ainsi que les membres de la majorité républicaine du Sénat et de la minorité à la Chambre des représentants. Ce qui rend les explications personnelles et psychologisantes insoutenable.

Tout indiquerait que la véritable stratégie de Trump n’est pas de se retrancher à la Maison Blanche – ce qu’il ne peut d’ailleurs pas faire car il en sera chassé le 20 janvier – mais de maintenir la dynamique qui a renforcé sa base électorale et d’éviter que sa défaite ne se transforme en une guerre de clans. Le fait est que, bien qu’il ait perdu la Maison Blanche, le Parti républicain conserve une part très importante du pouvoir d’État et une grande capacité à influencer la politique intérieure et étrangère de l’impérialisme américain. Il dispose d’une solide majorité de 6 contre 3 à la Cour suprême et conservera très probablement le contrôle du Sénat, un outil indispensable pour mettre des bâtons dans les roues de l’administration Biden. De plus il a aussi progressé à la Chambre des représentants, raccourcissant d’avantage la majorité démocrate.

L’évolution de la relation entre Trump et le Parti républicain est encore une inconnue. Plusieurs années avant le "phénomène Trump", deux journalistes ont publié une étude intéressante mettant en évidence la capacité du conservatisme américain à mettre ses fractions de droite les plus radicales au service des intérêts de l’élite politique et des grandes entreprises (A Conservative Nation. The Power of the Right in America, J. Micklethwait et A. Wooldridge). L’intégration du Tea Party dans la machine républicaine et sa transformation trumpiste semblent leur donner raison.

Trump a montré avoir suffisamment de volonté politique pour conserver une place de choix au sein du régime, le temps dira avec quels alliés et sous quelle forme le « trumpisme » sera réinventé. Sera-t-il une faction de droite dure au sein du Parti Républicain comme le Tea Party, mais avec un pouvoir infiniment plus grand ? Ou bien jettera-t-il les bases d’un nouveau parti-mouvement populiste de droite ? Les hypothèses sont ouvertes.

Une crise inédite dans l’histoire des États-Unis

Dans l’immédiat, un interrègne dangereux s’est ouvert pour la gouvernance bourgeoise, avec peu de précédents dans l’histoire récente. L’épisode de la crise de l’an 2000, lorsque la cour a décidé de donner la présidence à George W. Bush, ne peut pas être mise sur le même plan puisqu’à l’époque Al Gore avait renoncé à mener la bataille et avait rapidement accepté de faire passer ce vol pour une victoire républicaine à part entière.

Pour trouver un précédent, certains historiens remontent à l’élection de l’année 1800, lorsque le parti fédéraliste avait tenté de voler la présidence à Thomas Jefferson, ce dernier l’ayant finalement remportée après plus de 30 votes à égalité à la Chambre des représentants. Cet étrange épisode a été magistralement raconté par l’écrivain états-uniens Gore Vidal dans Burr (1973), un des romans de la saga historique sur la naissance des États-Unis d’Amérique.

Plus près de nous, cette crise peut également être comparée à la transition traumatisante de 1932 entre Hoover et Roosevelt qui a duré quatre mois interminables pendant une séquence au cours de laquelle plusieurs banques ont menacé de faire faillite. Ou encore aux 17 derniers jours de la présidence de Richard Nixon, en juillet 1974 où Nixon refusait d’admettre que le scandale du Watergate l’avait liquidé politiquement et hésitait donc à démissionner.

Une situation qui exprime les contradictions face auxquelles la classe dominante états-uniennes est confrontée

Trump devient ainsi le quatrième membre d’un club auquel aucun tenant du pouvoir bourgeois ne souhaite appartenir : celui des présidents non réélus. Les trois autres sont Herbert Hoover, qui a perdu contre Franklin Delano Roosevelt en 1932 à la suite de la Grande Dépression ; Jimmy Carter, qui a été battu en 1979 par Ronald Reagan sous l’impact du fiasco des otages en Iran et de la crise du prix du pétrole ; et George Bush (père), qui a perdu contre Bill Clinton en 1991 en raison d’une combinaison économique et géopolitique.

La comparaison n’est pas hasardeuse. Elle coïncide avec un situation historique dangereuse pour la classe dirigeante américaine qui combine une crise sanitaire et économique majeure avec un retour à la lutte des classes et des éléments de radicalisation politique.

S’il est plus que probable que Trump ne pourra pas annuler le résultats des élections à la Cour suprême, cela ne signifie pas pour autant que sa politique est inoffensive. Pour les millions d’américains qui constituent sa base électorale, le gouvernement de Biden sera illégitime (70% des électeurs de Trump dans un récent sondage), ce qui va sans aucun doute fragiliser la nouvelle équipe au pouvoir. Mais ce n’est pas tout. Tout comme le « populisme de droite » est un facteur dans les urnes et, dans une moindre mesure, dans la rue avec les Proud Boys [miliciens d’extrême droite, ndlr], la lutte des classes et la radicalisation politique à gauche d’une large avant-garde composée de jeunes, de travailleurs, d’africains-américains et de latinos, et de précaires qui était à la base du "phénomène Sanders" et de l’émergence de DSA [Democratic Socialists of America, tendance de gauche dans le parti démocrate, ndlr] l’est aussi. Cela a conduit à la frustration d’abord avec la défaite de leur candidat Bernie Sanders aux primaires démocrates, qui a fini par se joindre à la campagne néolibérale de Biden et à la politique du moins pire.

L’existence de ce phénomène politico-idéologique de gauche aux États-Unis explique que le « socialisme » a été discuté dans la campagne, fait suffisamment rare au pays du maccarthysme pour mériter d’être signalé. La base matérielle de ce phénomène fondé sur l’épuisement de l’hégémonie néolibérale après sa survie sous le gouvernement Obama, s’est étendue avec la pandémie de coronavirus, la récession économique aiguë qui touche environ 25 millions de travailleurs, sans compter les nouveaux chômeurs et les sous-employés, ainsi que la violence raciale et policière. Sans l’élément modérateur de « l’anti-trumpisme », le gouvernement de Biden, c’est-à-dire celui de Wall Street, devra tôt ou tard avoir à faire à ces tendances profondes à la politisation des masses populaires et la radicalisation qui s’exprimeront sur le terrain de la lutte des classes.

Une traduction de Tifenn Marin d’un article publié initialement en espagnol sur La Izquierda Diario




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