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Culture et Sport

Culture : derrière les gesticulations de Macron, le grand flou

Ce mercredi, Macron a annoncé en grande pompe son plan pour la culture, un discours attendu dans un secteur lourdement impacté. Entre coup de com et flou artistique, les annonces peinent à convaincre.

vendredi 8 mai

Macron au cœur du show sur la culture

C’est une vraie mise en scène à laquelle s’est livré le président ce mercredi matin pour annoncer les principales mesures du « Plan pour la culture », le « New Deal » annoncé par Riester, ministre de la culture, les semaines passées.

L’exercice a pris la forme d’une opération de com’. Macron, qui connaît une défiance toujours plus importante et notamment autour des intermittents dans le secteur culturel, s’est mis au cœur des annonces, laissant à son ministre longtemps silencieux le rôle de secrétaire. Manches retroussées, pour mieux s’afficher « au travail », et transmission en direct : une mise en scène de réunion de travail du président pour afficher qu’il reprend lui-même en main le dossier sensible qu’est devenu la culture ces dernières semaines. Alors que la colère monte, comme l’ont montré les pétitions des organisations syndicales et collectifs de travailleurs, comme la CGT Spectacle ou le Collectif Année Noire, réclamant une année « blanche » pour les intermittents et ayant recueilli plusieurs centaines de milliers de signatures, ou la tribune du Monde du 30 avril dernier où de nombreux artistes connus interpellent l’Elysée, cette opération de com’ avait pour but de la calmer.

Face à cette colère, et alors que le secteur de la culture, à l’arrêt avec l’épidémie et le confinement, est dangereusement impacté et que des milliers de travailleurs font face à une incertitude difficile, les livrant à une précarité accrue, la forme des annonces a de quoi interroger. En effet, Macron n’en n’était pas le seul acteur, à ses côtés, douze acteurs du monde de la culture, connus et reconnus, qui incarnent parfaitement les franges dominantes de la culture. Olivier Nakache, Sandrine Kimberlain, Laurent Grasso, un casting prestigieux qui dévoile bien l’effet de mise en scène recherché, tout en offrant une image de la culture à mille lieux de la réalité de ceux qui la font au quotidien, celle des travailleurs de la technique ou encore des précaires, qui payent le plus durement la crise.

Des promesses vagues qui peinent à convaincre pour les intermittents, et un flou persistant quant au reste

De nombreuses promesses ont été faites. Parmi elles, l’annonce d’un grand programme de commandes publiques, notamment auprès des jeunes artistes de moins de 30 ans. Cette annonce semble faire écho au “New Deal” avancé par Franck Riester, mais aussi plébiscité par Jack Lang, inspiré du plan de relance économique du président américain Roosevelt après le krach des années 30, qui avait intégré un plan de commande et de financement des arts (le Federal Arts Program). Le président n’a pas inclue de chiffres dans sa déclaration, se contentant de dire qu’il faudrait « qu’on mette le paquet ». Un flou qui a de quoi interroger, d’autant plus que la France dispose déjà d’un programme de commande artistique à hauteur d’environ 3 million par an et du « 1% artistique », une loi de 1951 imposant de dépenser 1% du budget des travaux publics en commandes artistiques.

Il a également annoncé la création d’un fonds d’investissement temporaire pour les séries et tournages interrompus, dont les modalités d’applications ne sont pas précisées et qui sera financé avec l’aide notamment des assureurs, des banques, des Sofica (Société pour le financement de l’industrie cinématographique et audiovisuelle).En plus du flou des bénéficiaires et du montant de ce fond d’investissement, la mention des assureurs pose question. De nombreuses structures de l’audiovisuel et de l’événementiel ont entamés des procédures avec leurs assureurs, qui refusent pour beaucoup de couvrir les frais des annulations de tournage ou d’événements en raison du manque de mention explicite de pandémie mondiale ou de COVID-19 dans les contrats d’assurance. Alors que plusieurs structures ou syndicats de l’audiovisuel et de l’événementiel, comme le Prodiss, attendaient des arrêtés du gouvernement sur ces questions, cette mesure peut sembler une capitulation face aux assurances qui n’auront pas à couvrir les pertes, seulement à s’acquitter d’une modique somme dans ce fond d’investissement temporaire. Enfin, le chef du gouvernement a annoncé mettre les régions à contribution autour de la création d’un fonds pour les artistes auteurs notamment.

L’annonce phare concerne cependant les intermittents : Macron leur promet une année « blanche », c’est-à-dire la prolongation de leurs droits à l’assurance chômage jusqu’à août 2021. Cette promesse reste pour l’instant de l’ordre des mots, et les syndicats comme les collectifs de travailleurs, à l’image de la SYNPTAC-CGT ou de la Coordination Intermittents-Précaires d’Ile de France, restent méfiants quant à son application et à ses conditions. Il n’est fait par exemple aucune mention de ceux pour qui la date anniversaire tomberait dans le courant de cette période, et du renouvellement d’un an ou non dans ce cas de figure. « Celui qui a une date anniversaire en janvier 2021 et qui ne va pas pouvoir travailler d’ici là, ou très peu, sera-t-il prolongé jusqu’en janvier 2022 ? », s’interroge en ce sens Samuel Churin, porte-parole de la CIP-IDF, dans les Inrockuptibles.

Ces mesures ne concernent également que les intermittents, et laisse planer le doute pour une catégorie de travailleurs précaires grandissante dans la culture : celle des freelance, qui ne bénéficient de toute manière pas de l’assurance chômage, mais également celle de tous les autres « intermittents de l’emploi », les saisonniers, les CDD, les intérimaires...

Tout aussi inquiétant : Macron semble penser que la plupart des artistes n’auront pas besoin de cette année « blanche ». Les intermittents sont en effet appelés par Macron à intervenir dans les structures éducatives, et notamment les écoles. Le Président a évoqué à ce titre un temps périscolaire et les colonies de vacances. Une incitation scandaleuse à se « rendre utile » qui n’est pas sans rappeler la mise à disposition gratuite de certains métiers de la culture tant sur le plan matériel qu’humain depuis le début de la crise, à l’image des couturières et costumiers ayant produit de manière bénévole des milliers de masques que le système était incapable de fournir aux personnels de santé.

« Emmanuel Macron a également esquissé une solution pour occuper les intermittents, dans les mois qui viennent et cet été » admettait en ce sens BFMTV. Déconsidérer d’une part le travail de l’enseignement avec un plan de déconfinement imposé par le MEDEF, puis déconsidérer les métiers de la culture : qu’ils servent pour garder les enfants des travailleurs voilà tout l’art que pratique Macron !

Pour le reste Macron en appelle à la « créativité des artistes » … « Il faut que les lieux de création revivent », incante-t-il mais sans rien préciser quant à un calendrier, à d’éventuelles mesures de déconfinement ou encore quant à la protection des travailleurs alors même que le secteur sanitaire crie au manque de protections ! Le gouvernement ne cesse d’appeler à la réouverture la plus rapide des instances culturelles mais comment répéter, chanter en chœur, visiter un musée où entrent 40 000 personnes par jour en respectant la distanciation sociale ?

Dans la droite ligne des annonces de Macron, champion de la communication, le « plan » pour la culture en est donc resté aux vœux : appelant les travailleurs de la culture à réinventer leurs métiers. « J’attends beaucoup de la culture. Je fais confiance aux intermittents pour inventer » ose même Macron ! Derrière le coup de com’ et les effets d’annonce son plan pour la culture reste donc flou.

Relancer le secteur culturel pour relancer l’union nationale à l’heure d’un déconfinement très risqué pour le gouvernement

L’importance accordée par Macron à la culture est à réinscrire dans le poids de ce secteur en France. Dans un communiqué du 4 mai, la Commission de la culture, de l’éducation et de la communication interpellait le ministre de la Culture sur le poids économique du secteur et l’absence d’un plan de relance. La culture représente 3,2% du PIB français, soit 7 fois plus que l’automobile comme le souligne cette commission. La relance de la culture est donc un enjeu économique pour le gouvernement à l’heure de la chute du PIB français de 6%, et d’une crise économique qu’il veut faire payer aux travailleurs les plus précaires. En ce sens, de nombreux travailleurs « de l’ombre » comme les techniciens des Opéras de Paris ou de Lyon se préparent à revenir au travail en mai au même titre que la plupart des travailleurs, avec la réouverture des ateliers de construction de décors et de costumes dans un contexte de pénurie de masques et d’impossibilité pour beaucoup de pratiquer les gestes barrière.

A l’échelle internationale, la culture est également un secteur essentiel du rayonnement de la France. Dans un moment où la concurrence entre les pays capitalistes est accrue, à celui qui sortira le plus tôt de la crise sanitaire pour être prêt à la relance de son économie, la culture joue un rôle clé. Le pari, plus que risqué, sur une relance de la production culturelle en 2021 est essentiel pour que les capitalistes puissent signaler à l’internationale une stabilité économique aux investisseurs de divers secteurs. L’enjeu à la relance de la culture est qu’elle puisse se faire le porte-voix de cette stabilité et permettre à la France de garder sa place sur les marchés mondiaux.

A l’échelle nationale, depuis le début de la crise, la culture est par ailleurs envisagée comme un tisseur de « lien social », particulièrement recherché dans la mesure où patronat comme gouvernement s’inquiètent de la contestation sociale qui s’annonce. Ce plan dévoile l’un des rôles attribués à la culture : celui d’un secteur clef en temps de crise pour colmater les brèches de l’unité nationale. Cette unité nationale, et le rôle du secteur culturel pour la diffuser, est fondamentale pour la bourgeoisie, plus que jamais remise en cause dans sa gestion de la crise, dès lors qu’il apparaît au grand jour qu’elle est prête à sacrifier les travailleurs pour conserver ses profits.

Ces annonces floues de relance dans le monde de la culture témoignent encore une fois de la politique gestionnaire de l’art du gouvernement Macron, qui entend gérer ce secteur comme une entreprise à profit et faire payer le coût de la crise aux travailleurs les plus précaires : qu’il s’agisse de les renvoyer au travail le plus vite possible sans mesures sanitaires adéquates pour garantir le rayonnement international des capitalistes français, ou d’en faire une main d’œuvre à moindre coût qui pourrait, avec les enseignants, jouer le rôle de « garderie du MEDEF », tout en colmatant les brèches du « lien social » rendues plus apparentes par la gestion gouvernementale de la pandémie.




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