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Politique

#Assezdeviesbroyees

Dans l’éducation nationale aussi, les politiques managériales tuent !

Elle s'appelait Christine Renon, directrice d'école maternelle à Pantin en Seine-Saint-Denis. Elle a mis fin à ses jours le 21 septembre. En cause, l'institution, les conditions de travail, les réformes successives et les pressions managériales qui provoquent une souffrance au travail qui peut conduire aux actes les plus extrêmes.

jeudi 17 octobre

La lettre qu’elle a laissée décrit toutes les difficultés auxquelles elle était confrontée : manque de personnel et de moyens pour assurer une scolarité digne aux enfants, matériel défectueux, absence de réponses des inspecteurs de l’Education nationale,...

A la lecture de cette lettre, tout personnel exerçant dans le monde de l’éducation, de la maternelle au lycée, se reconnaît. C’est pourquoi l’émotion est grande dans l’Education nationale. Cet acte n’est pas isolé. Depuis le début de l’année 2019, dans l’académie de Créteil où exerçait Christine Renon, on compte 19 suicides d’enseignants. Le même jour que Christine Renon, un enseignant de SVT, Frédéric Boulé se suicidait également à cause de la souffrance au travail.
La semaine dernière, une principale d’un collège à Bondy a tenté de mettre fin à ses jours.
Selon la médecine du travail, le métier d’enseignant est un métier « à risque » avec un taux de suicide 2,4 fois plus élevé parmi les enseignants que pour la moyenne des salariés.

Ce que tout ces drames mettent en évidence, c’est bien la responsabilité de tous les gouvernements successifs qui n’ont eu de cesse de détruire l’Education nationale : contre-réformes successives qui ont accentué la pression sur les personnels et entériné une sélection sociale poussée à l’extrême pour les élèves mais aussi la précarisation du statut d’enseignant ; désorganisation permanente ; nouvelle forme de gestion née du New Management ont des effets dramatiques sur les personnels.
Ces suicides témoignent donc d’un univers professionnel où les individus ne sont pas respectés et où la loi du plus fort règne en maître. En ce sens, l’acte de Christine Renon a une portée symbolique pour l’ensemble du monde du travail. Qui ne se souvient pas des suicides à France Télécom ou à la SNCF, à La Poste ? Ces actes désespérés ne sont pas des actes isolés, n’en déplaise à tous ceux qui veulent masquer la réalité de la souffrance au travail derrière des « circonstances personnelles » et ôter toute portée politique à ces crimes sociaux perpétrés par la bourgeoisie et ses politiques d’austérités.

Des transformations structurelles des services publics au cœur de la souffrance au travail !

C’est à partir des années 80 que les gouvernements successifs ont commencé à opérer le détricotage des services publics. Les années 1980 introduisirent la question de la responsabilité des dépenses publiques dans les crises économiques et se construisit une représentation que l’ultra-libéralisme allait porter aux nues : l’action publique était responsable des difficultés de l’économie.

Dans « La nouvelle école capitaliste « , les auteurs soulignent combien l’Etat est l’agent direct du « basculement de la connaissance vers le modèle de marché » au niveau de l’éducation
Ce nouveau modèle néolibéral, appelé New Public Management (Nouvelle gestion publique) repose sur une « culture du résultat », réduction des coûts des services publics, pressions d’un manager, mise en concurrence. Cette nouvelle gestion publique transforme l’ensemble des services publics sur le modèle du privé : les usagers deviennent des clients, compétitivité des services publics érigée en principe suprême, imposition de performances...

La mutation de l’Etat néolibéral est très profonde. La stratégie de l’Etat s’est d’un côté orientée vers la privatisation des services publics ou d’administrations tout en faisant parfois appel à la sous-traitance. Ce sont les services qui produisent le plus de richesse et intéressent directement le privé comme par exemple des télécommunications, EDF, SNCF. On a vu l’impact de ce changement de management avec des vagues de suicides dans chacune de ces boîtes. De l’autre côté, les services qui ne peuvent pas être privatisés sont restructurés sur le modèle de l’entreprise comme la santé ou l’éducation. Dans ce second cas, loin de se désengager, l’Etat néolibéral multiplie ses contre-réformes pour imposer son modèle. Ainsi, le secteur public est confronté à une série d’attaques.

La « nouvelle école capitaliste » opère pleinement ce tournant néolibéral, celui d’une transformation managériale de l’école, devenant un vaste réseau de formation du capital humain. Pour mettre à bien ce projet, l’État s’est lancé dans le chantier de réformes structurelles de grande ampleur dans l’Éducation nationale, qui prolonge certaines tendances existantes tout en introduisant des nouveautés dans une logique de privatisation rampante. Ces évolutions agissent par la juxtaposition de stratégies qui fonctionnent comme les pièces d’un puzzle. Isolées, elles pourraient ne pas apparaître comme décisives et être perçues comme des détails anodins. C’est l’assemblage des pièces du puzzle qui permet de comprendre leur agencement général.
Sans citer de manière exhaustive toutes les contre-réformes, reprenons quelques logiques et quelques exemples récents.

La casse du cadre national de l’éducation avec la « territorialisation » et l’autonomie des établissements constituent des premiers fronts pour l’Etat. Celles-ci se déploient à travers plusieurs dispositifs : réforme des rythmes scolaires dans le primaire (qui fait reposer les activités périscolaires sur les collectivités territoriales), réforme des collèges dans le secondaire (qui accroît l’autonomie des établissements et le pouvoir des chefs d’établissement), loi Fioraso pour l’universitaire (qui entérine l’autonomisation des universités françaises).
En renvoyant toute gestion au local, en multipliant les niveaux hiérarchiques, chacun est mis devant ses responsabilités, les pressions managériales augmentent et l’Etat peut se dédouaner. En effet, affirmer la responsabilité du fonctionnaire, faire en sorte que c’est l’action de tel agent qui impute tel résultat, permet à l’Etat de se déresponsabiliser.

C’est le sens de la LOLF (Loi organique relatives aux lois de finances) en 2001, où désormais, le financement budgétaire d’un service public ne dépend plus des besoins mais des résultats, de la performance. C’est dans cette perspective que la RGPP (Révision générale des politiques publiques) en 2007 évalue les services en instaurant « un management de la performance ». des objectifs, des dialogues de gestion pour en fixer les mises en œuvre, des indicateurs de performance pour en mesurer l’efficacité. C’est pour cela que le système a besoin de redéfinir la responsabilité du fonctionnaire parce que le pilotage par la performance le nécessite.
C’est dans cette même logique de la performance qu’on instaure la logique des compétences dans le cadre capitaliste (le problème n’étant pas les compétences en tant que telles) qui prime sur les connaissances, établissant la continuité entre l’évaluation à l’école et l’évaluation en entreprise. Cette mutation permet de passer de qualifications reconnues par un diplôme national aux « compétences » appréciées, de manière individualisée et subjective (par le patron dans le cadre de l’entreprise).

De ce fait, les conditions de travail ne cessent au contraire de se dégrader. Avec le protocole PPCR (Parcours professionnels, carrière et rémunérations), les statuts qui fixaient les règles de travail des enseignants, comme les horaires de travail ou les missions (les statuts dits de 1950), ont été réduits à néant. Et puis, comme dans tous les secteurs publics, l’éducation voit se réduire les budgets à peau de chagrin.

Toute cette nouvelle organisation du travail traite les êtres humains comme des rouages et le sens de ce qu’ils font se perd totalement. Ce nouveau socle impose une individualisation des salariés dans lequel le rapport de force est inversé. Les travailleurs n’ont plus le sentiment de partager un destin commun. Chacun doit fixer des objectifs personnels, des missions qui sont évaluées selon nos performances.
En individualisant le travail, le néolibéralisme donne le sentiment que s’accomplir soi-même, c’est s’accomplir au travail. Et la façon de travailler dans le secteur privé s’est répandu dans le secteur public. Tout doit être seulement comptabilisé en temps et en tâches.

Jean-Michel Blanquer et la Start-up éducation !

Le nouveau gouvernement mène une offensive généralisée contre le monde de l’éducation ! Les réformes condensent tout un ensemble de mesures qui marquent un peu plus l’intégration de la logique marchande au sein du système éducatif et la mise au pas de la profession. En effet, les réformes du lycée, loi Blanquer ou la réforme de la fonction publique ont pour objectifs de réduire les coûts mais aussi d’imposer ce nouveau modèle néolibéral à la Macron dont Blanquer, ministre de l’Education nationale, est le digne représentant.

Démantèlement de l’école publique et cadeaux au privé, réduction des fonctionnaires et recours massif à la contractualisation, rémunération au mérite, concurrence entre personnels, renforcement de l’autonomie des établissements - entendre pénurie des moyens, partenariat privé et accroissement du pouvoir du chef d’établissement porte sur les horaires de cours mais aussi sur l’organisation du travail pour les enseignants en fonction des « projets d’établissement »-. Derrière ces réformes, c’est en réalité tout ce modèle de l’entreprise qui entre définitivement dans l’éducation.

La série noire n’est pas finie pour l’Education nationale, cible privilégiée du quinquennat Macron. Le prochain volet est la réforme des retraites où les enseignants seront parmi les grands perdants. Pour compenser les pertes considérables des pensions des enseignants, la réponse de Macron est claire : faire travailler davantage des enseignants. Ainsi, le gouvernement ressort du chapeau l’annualisation du temps de travail et de service des enseignants des collèges et lycées. En réalité, une définition annualisée du temps de travail sous les tuyaux du gouvernement permet toutes les flexibilités. Annualiser donc pour faire des économies sur le dos des profs mais aussi des élèves. Augmenter les missions des enseignants, augmenter le temps de travail aura forcement des conséquences sur le travail devant les élèves.

Le ministre incite à faire des heures supplémentaires dans le second degrés. Mais les enseignants ne font pas d’heures supplémentaires par plaisir. Le point d’indices est à nouveau gelé depuis l’élection de Macron et l’installation de son gouvernement des riches. Les enseignants font des heures supplémentaires car leur niveau de vie s’est dégradé. Les normaliser, en les intégrant dans les fonctions obligatoires des enseignants, signerait un recul majeur et le signe d’une acceptation de voir la rémunération horaire des enseignants se dégrader. Travailler plus pour gagner la même chose, ou travailler autant pour gagner moins, hors de question !

Une entreprise de démolition à laquelle il faut mettre un coût d’arrêt

Chez les travailleurs, chacun connaît dans son entourage ou a lui-même vécu une dépression, un burn-out, voire un suicide dû au stress au travail. De plus en plus fréquemment aussi sont les travailleurs combatifs, syndicalistes qui veulent dénoncer ces conditions et défendre leurs collègues sont victimes de répression !

Macron, de son côté, ne cache pas sa volonté d’éliminer les médiations syndicales et de livrer des individus isolés et sans protection à l’exploitation capitaliste. Toutes les lois qu’il initie vont dans le même sens.
Avec la « nouvelle école capitaliste », la situation devient alarmante tant les conditions de travail mais aussi d’études pour les élèves se dégradent. Cette transformation en profondeur n’a pas les perspectives de l’intérêt général comme guide mais celle de l’ouverture de l’éducation aux marchés. Le nouveau management public n’est bien que la surface apparente des évolutions nécessaires à la marchandisation des services publics.

Ce qui se met en place progressivement, c’est une nouvelle École, de plus en plus capitaliste (de plus en plus au service des « partisans du ″laisser-faire″, c’est-à-dire l’exercice brutal et tyrannique de la force économique », où l’argent et le savoir la concernant (avec sa traduction en savoir faire consumériste) s’emploient à accroître toujours plus l’écart entre établissements pour riches et établissements pour pauvres. Dans la société capitaliste, les inégalités en matière d’accès à la connaissance viennent s’ajouter aux inégalités socio-économiques.

Pour stopper une politique globale destructrice dans tous les secteurs du public et du privé, pour ne plus perdre sa vie à la gagner, se saisir de la journée de grève du 5 décembre est un premier pas. En s’organisant dans les Assemblées générales, en exigeant des directions syndicales un véritable plan de bataille (des journées public-privé, des échéances rapprochées), nous pouvons organiser une riposte à même de nous faire gagner. Avec un gouvernement aussi impopulaire, non seulement elle est nécessaire mais c’est également possible de la mener.




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