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Politique

Edito

De Benalla aux Gilets Jaunes, une année où Macron a souffert

L’été dernier Emmanuel Macron vivait la première crise politique de son quinquennat avec la révélation de l’affaire Benalla. On se rappelle de cette fameuse scène de violence policière le 1er Mai 2018, dont le protagoniste était tout bonnement, Alexandre Benalla, le garde du corps personnel du Président de la République, usurpant l’identité d’un policier pour réprimer un jeune couple de manifestants. Bilan de cette année terrible pour le macronisme, dont l’affaire Benalla n’a été que le marqueur de départ, tant les difficultés se sont accentuées par la suite. Le pire pour la macronie est-t-il à venir ou serait-il déjà derrière lui ?

mardi 20 août

Du président arrogant au président « bunkerisé »

« S’ils veulent un responsable, il est devant vous, qu’ils viennent me chercher ! » 

Voilà les mots lancés par Emmanuel Macron en pleine tempête Benalla, aux partis politiques de l’opposition, mais également de manière arrogante, à l’encontre de toutes celles et ceux qui ont critiqué le pouvoir dans cette affaire. Il n’aura fallu que 3 mois après cette phrase, pour que les gilets jaunes decident de braver les interdits, parfois torses nus face aux jets de canons à eau, pour répondre ironiquement à l’appel du Président de la République, à l’image de ce slogan entonné par des milliers de voix le 24 Novembre 2018 avenue des Champs Elysées, « Emmanuel Macron, oh tête de c**, on vient te chercher chez toi ». 
 
Cette colère profonde Emmanuel Macron ne l’avait pas vu venir, un seul instant. Comme nous le définissions dans nos premiers articles après les élections de 2017, le macronisme est un bonapartisme faible, de par l’étroitesse de son socle social, représenté par les catégories les plus aisées de la population. Cette image de président des ultras riches, lui collera d’ailleurs à la peau jusqu’a la fin de son mandat, tant il est visible par tous, que la politique du « en même-temps » se révèle être, en vérité, une mascarade pour mener une politique néolibérale très offensive, offrant au patronat et à la bourgeoisie, des cadeaux fiscaux sans aucun gage, et de l’autre coté attaquant l’ensemble des acquis du mouvement ouvrier depuis un siècle ; n’hésitant pas à se confronter à des secteurs forts de la lutte sociale, comme les cheminots, la jeunesse ou encore l’éducation nationale. 

Celui que ses ministres ont surnommé Jupiter, a cessé d’exister il y a un an, frappé coup sur coup par le scandale Benalla, les départs de Nicolas Hulot, Gérard Collomb ou encore Laura Flessel. Mais tout cela n’étant rien à coté de ce que nous avons connu en ce mois de novembre 2018, avec l’apparition du mouvement des gilets jaunes, qui aura fait vaciller le trône durant l’hiver. 

Macron est passé du Président aux petites phrases, avec les « gaulois réfractaires », les « cyniques », les « illettrés », demandant à ceux qui étaient en colère pendant l’affaire Benalla de venir le chercher, au Président « bunkerisé » dans l’Elysée le 8 Decembre 2018, hélicoptère prêt à décoller en cas d’invasion du palais présidentiel par les gilets jaunes. En l’espace de 3 mois, celui qui se croyait encore Jupiter, un « bulldozer » comme disait l’éditorialiste Cécile Cornudet dans les Echos, a très rapidement déchanté. Celui qui demandait de venir le chercher, finalement s’est terré des semaines dans son palais, refusant tout contact avec la foule. Le vrai « choc pour lui » comme l’ont dit certains de ses conseillers - avant de quitter le navire plus tard - arrive au Puy-en-Velay le 5 Décembre 2018, quand une foule de gens a chassé physiquement dans les rues le convoi présidentiel. C’est donc après les scènes quasi insurrectionnelles du 1er Decembre sur l’Arc de Triomphe, ainsi que ce choc lors de sa visite de la préfecture du Puy-en-Velay qui avait brûlé ce 1er Decembre, qu’Emmanuel Macron, a pris conscience de l’ampleur de la crise qui frappe son quinquennat. C’est donc marqué physiquement, le regard hagard, que Jupiter a dû pour la première fois depuis son élection en 2017, reculer sur une mesure politique face à la grogne, le 10 Décembre dernier. Un discours de 13 minutes, dans lequel il aura concédé l’équivalent de 10 milliards de mesures fiscales, entre annulation de taxe carbone, de hausse de la CSG, ou encore d’augmentation de la prime d’activité, mais également l’annonce, de ce qui sera sa première porte de sortie avec l’idée du Grand Débat à partir de Janvier. 

Les fruits de la victoire de 2017 commencent à pourrir !

Le macronisme a réussi à tirer son épingle du jeu en 2017, avec une abstention record, mais surtout sur la crise du bipartisme traditionnel français, entre le parti de la gauche et celui de droite, d’un coté profitant d’une énième trahison de la social-démocratie sous Hollande, mais également de l’implosion des Républicains, avec la défaite du sarkozysme, accentué par l’affaire Fillon, qui aura fini d’atomiser la droite à la présidentielle. Les deux partis agonisants, sombrant encore plus durant les dernières européennes, l’une faisant seulement 8% avec Bellamy et l’autre obligé de soutenir Place Publique de Raphael Gluksman, disparu des radars après les résultats. 

Macron soutenu par la bourgeoisie capitaliste durant la campagne, aura été élu sur une campagne voulant, en finir avec les clivages gauche droite, mais également avec ce qu’il a nommé le « vieux monde », celui des anciennes chapelles, des vieux briscards de la politique. Jouant sur le coté jeune, sans casserole, de « gendre idéal » comme le nommaient certains éditorialiste. Le macronisme aura mis KO très rapidement les partis d’opposition, ne représentant encore aujourd’hui aucune réelle opposition. L’extrême droite faisant presque 25% des voix aux européennes mais qui n’existe guère dans la scène parlementaire, la France Insoumise dont la stratégie de « populiste » de gauche se révèle inefficace dans la lutte de classes, les Républicains tiraillés par les défaites successives et l’absence de leadership, se font doucement siphonner leur base sociale au centre par LREM et à l’extreme droite par le RN. 

Mais dans ce vieux monde politique auquel Macron a voulu faire un croche-pattes, les corps intermédiaires représentent encore l’espoir pour lui, de pouvoir avancer encore le curseur des réformes plus loin. Il les aura snobées en trahissant son « pacte girondin », mais le mouvement des gilets jaunes, issu des zones peri-urbaines, aura réconcilié en partie l’exécutif avec les maires, dans ce spectacle très bien orchestré par le pouvoir, qu’était le grand débat. Les confédérations syndicales, complètement snobées par le pouvoir depuis son élection, n’ont pas pu, ni voulu, profiter de la faille avec l’émergence du mouvement des gilets jaunes, afin de continuer à jouer le rôle de négociateur « apolitique » de la régression sociale, à l’image du courrier intersyndical du 6 Décembre dénonçant les « violences » des gilets jaunes, à l’Arc de Triomphe. 

Cependant la fracture voulue avec le « vieux monde », ainsi que la politique du « en même temps », auront révélé toutes les failles du système macroniste à savoir un pouvoir non seulement déconnecté de la réalité, mais sans yeux ni oreille sur le terrain ; tout cela malgré la dynamique positive pour le pouvoir après l’élection européenne et le ralentissement important du mouvement des gilets jaunes, tel que nous avons pu le connaitre à son apogée. Le pouvoir sait pertinemment que « plus rien ne sera comme avant » comme l’avait dit la porte parole du gouvernement Sibeth Ndiaye. Le sentiment qu’un rien peu réalimenter plus durement le feu de Novembre dernier, le pouvoir a pu le constater très rapidement avec l’affaire De Rugy poussé vers la sortie, mais également avec le corps retrouvé dans la Loire de Steve Maia Caniço, ce jeune nantais de 24 ans disparu après une exaction policière durant la fête de la musique le long des quais de la Loire. 

Faute d’encrage dans le territoire, Macron aura du mal à convertir des maires, à l’étiquette En Marche, après le mouvement des gilets jaunes, puisqu’à la différence de l’élection européenne, les municipales se font sur un terrain au plus proche des électeurs. Mais sur le terrain, LREM n’y arrive pas, comme on a pu le constater lors des dernières législatives, où il a tenté de faire entrer des anonymes de la société civile, ce qui a révélé toutes les limites de son opération. D’un coté des députés frondeurs et de l’autre des députés serviles qui votent ce que le pouvoir demande, à l’image du CETA où plusieurs permanences d’élus ont été attaquées. Coté ministre, le banc de touche est vide, après seulement 2 ans de mandat, Macron a le record du nombre de ministres qui quittent le gouvernement. La pression depuis 9 mois sur Christophe Castaner qui aurait du être démis de ses fonctions depuis longtemps, montre non pas la résistance du président, mais toute la fragilité de l’exécutif à ne pouvoir remanier un gouvernement dans la tempête. 

Le projet macroniste est à bout de souffle et montre toutes ses limites après seulement 2 années, certains économistes ou représentants du patronat trouvent même que le rythme des réformes est trop accéléré. Non pas par charité pour le monde ouvrier, mais bien par peur de perdre plus en allant trop vite, surtout en temps de crise toujours ouverte. Dans une tribune, l’ancien numéro 2 du Medef Thibaut Lanxade, invite les patrons à « jouer le jeu » en gratifiant et en partageant un peu plus les profits avec les travailleurs. Rarement les décisions politiques n’ont eu autant d’analyse et de lecture de classe dans les médias, que durant cette année. Tous les éditorialistes les plus importants, de Christophe Barbier, en passant par Cécile Cornudet, Francoise Fressoz, Yves Treard ou encore Alain Duhamel, sont conscients des dangers pour Macron, mais également du clivage de classe important qu’il existe et qui s’est encore plus révélé durant les dernières élections. 

Vers une « gilet-jaunisation » de la rentrée ?

Compte tenu de l’agenda chargé de la rentrée 2019, avec la prochaine réforme des retraites, mais également avec un secteur de la santé qui tient la dragée haute à Agnès Buzyn depuis plusieurs mois, Emmanuel Macron craint plus que jamais un risque de coagulation des luttes, entre les gilets jaunes, la santé, la jeunesse, la fonction publique, les transports ou encore les agriculteurs. Si on ne peut que regretter l’absence du mouvement ouvrier organisé aux cotés du mouvement des gilets jaunes, malgré quelques tentatives ici et là de convergence, les gilets jaunes auront néanmoins inspiré une forme de spontanéité et surtout de radicalité à la base ouvrière, à l’image de la grève des professeurs durant le bac ou celle des urgentistes derrière le collectif « inter-urgence ». Macron ne sait pas quel sera le niveau de radicalité du mouvement ouvrier à la rentrée, mais il peut encore compter une fois de plus sur des bureaucraties syndicales, en rang séparé une fois de plus, appelant comme d’habitude à des traditionnelles journées de 24 heures sans perspective, tout en continuant à siéger aux négociations. 

Pourtant la rentrée 2019, arrive avec une différence importante par rapport aux années précédentes, à savoir une expérience de lutte sans précédent dans l’histoire de la Veme République, avec le mouvement des gilets jaunes, dans lequel celui qui était Jupiter il y a un an, ressort en boitant ne sachant pas quelle forme prendra la prochaine bataille. Les directions syndicales également ne savent pas comment aborder la rentrée, mais surtout sur quel pied négocier, vues par les gilets jaunes et une large partie du mouvement ouvrier, comme des traîtres qui pactisent dans les salons ministériels sur le dos des travailleurs, ils auront comme d’habitude à coeur de mettre une stratégie en place pour ne pas se faire déborder par la base. Mais avec l’expérience accumulée des derniers mois du mouvement des gilets jaunes, également le modèle d’auto-organisation du collectif inter-urgence, la bureaucratie syndicale aura plus de mal pour tenir la barre comme à l’accoutumé. 

La jeunesse avec la deuxième année de Parcoursup, mais également l’augmentation par rapport à l’an passé des frais d’inscription, qui précarise toujours plus les étudiants, peut devenir le cocktail explosif qui a manqué au mouvement des gilets jaunes pendant ces 9 mois. C’est une rentrée qui s’annonce très tendue pour le capitalisme, dans un contexte géopolitique épineux, entre Hong Kong, l’Algérie ou encore l’Argentine depuis les résultats des primaires, ainsi que le G7 dans les prochains jours.

C’est donc une année terrible qui vient de s’achever pour Macron et son gouvernement. Le château de carte qu’est le macronisme, aura tremblé toute l’année, sans s’effondrer, mais un coup de vent peut vite arriver dans cette nouvelle rentrée. La bourgeoisie et le pouvoir en place, le sait pertinemment et ce ne sont pas les chiffres du chômage survendus dans la presse qui vont l’en empêcher. La fracture est trop profonde pour résorber définitivement la crise, notamment avec les réformes à venir. 

Crédit photo : © Yoan Valat / Reuters




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