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Bezos en sueur

De Black Lives Matter à la syndicalisation chez Amazon : Entretien avec Frances Wallace

Frances Wallace, militante de Black Lives Matter, est une des 5800 travailleuses d'Amazon Alabama à s'organiser aujourd'hui pour l'obtention d'un syndicat au sein de l'entreprise, une bataille historique aux Etats Unis.

mardi 6 avril

Cette interview a originalement été publiée par le journal Left Voice aux Etats-Unis, membre du réseau international de journaux La Izquierda Diario dont Révolution Permanente est aussi membre.

A Bessemer, en Alabama, cela fait déjà plusieurs semaines que les travailleurs d’Amazon s’organisent pour obtenir la mise en place d’une section syndicale au sein de l’entreprise. Une véritable bataille que les militants de Left Voice sont allés couvrir tout au long de la semaine dernière. Ce weekend, ils ont interviewé Frances Wallace, une travailleuse d’Amazon et militante de Black Lives Matter qui lutte activement avec ces collègues pour la légalisation de leur syndicat au sein de l’entreprise.

Je m’appelle Frances Wallace. J’ai commencé à travailler chez Amazon parce que j’avais déménagé de Gadsen à Hoover et j’avais besoin de payer mon loyer. J’ai travaillé chez Walmart pendant quasiment un an et je suis aussi technicienne en urgences méidcales. J’ai aussi été conductrice d’une fourgonette pour les personnes en capacité réduite, c’était vraiment mon travail préféré.

J’essaie tout simplement de me battre pour ce que je peux, consciemment. Je suis actuellement affiliée à Black Lives Matter et je suis toujours prête à me battre pour les droits des personnes trans. Je suis aussi pro-avortement. Je veux être là pour tout ceux qui sont marginalisés et qui n’ont pas de voix, je veux être une voix pour eux.

C’est comment Amazon ?

Dès mon premier jour là-bas, j’étais prête à demander ma démission ; il y avait beaucoup de pression. Nous n’avions pas été très préparés à cela. Ils ont leurs propres protocoles de formation, mais il s’agit essentiellement d’un cours d’une demi-heure où ils expliquent comment trier les boîtes, puis ils nous assignent à nos postes de travail. À partir de là nous sommes livrés à nous-mêmes.

D’après ce que j’ai entendu, le travail est très fatiguant et exigeant. Pourriez-vous nous parler un peu de ce que cela représente d’être à l’intérieur d’un entrepôt, de ce que vous devez faire et de la méthode de fonctionnement qui met votre corps à l’épreuve de cette manière ?

C’est extrêmement fatigant, je suis d’accord avec ça. Vous devez vous pencher et vous lever tout le temps. Il y a une échelle dans mon secteur, parce que je travaille en portant les paquets. Je monte et descends l’échelle, je me penche, je ramasse des boîtes. Nous disposons de 30 minutes pour le déjeuner, mais à part cela, il ne s’agit que d’une pause de 15 minutes dans une période de travail de 10 heures. Moi qui suis diabétique, je n’ai même pas le temps de vérifier ma glycémie et de m’assurer que je peux avoir quelque chose à manger dans ce laps de temps.

Comme dans tout entrepôt, vous devez respecter un certain quota. C’est un quota presque impossible à atteindre. Je me rappelle combien je me suis battu dès le premier jour pour l’atteindre. Vous essayez, vous allez aussi vite que vous pouvez, mais vous n’y arrivez toujours pas. Ils mesurent le temps qui s’écoule entre chaque élément, et si vous mettez trop de temps, ils le remarquent immédiatement.

Comment avez-vous vécu la tentative de syndicalisation ? Comment l’avez-vous vécu à l’intérieur du dépôt ?

Dans le dépôt, la plupart des travailleurs n’en parlent pas, mais j’ai l’impression que c’est surtout parce que nous n’avons pas le temps de parler de quoi que ce soit.

Nous sommes tous séparés et cantonnés à nos postes, et si nous n’atteignons pas notre quota, cela pourrait mettre en danger nos emplois. Nous n’avons pas tendance à parler entre nous à moins d’être en pause, et nous n’avons pas beaucoup de temps.

Dans le dépôt, ils nous mettent des documents disposés sur les tables qui listent les raisons pour lesquelles ils pensent que tu ne devrais pas te syndiquer, et t’incitent à voter Non. Comme rappelé récemment sur Révolution permanente, : les travailleurs d’Amazon Alabama doivent obtenir à partir de ce mardi (et ce sur plusieurs jours de scrutin) une officialisation et une légalisation de leur syndicat par le biais d’un vote interne de près de 3000 employés.

Ils vous envoient des messages plusieurs fois par jour pour te dire de voter non, en racontant des histoires sur quelqu’un qui a travaillé chez Amazon pendant telle ou telle période et qui a “adoré ça !". Ils vous racontent toute la journée ces histoires pour que vous ne votiez pas pour la syndicalisation.

J’ai remarqué que lorsque je dis à quelqu’un que je travaillais pour Amazon, il me pose automatiquement des questions sur la syndicalisation. Automatiquement. On en parle dans beaucoup de médias, mais dans l’entrepôt, c’est différent. Ils n’en parlent pas vraiment beaucoup. Peut-être que vous avez deux ou trois personnes qui se tiennent dehors dans le coin et qui font campagne pour la syndicalisation. C’est le maximum qu’Amazon laisse faire, et ces gens restent là avec leur table et leurs pancartes pour essayer de vous dire d’adhérer au syndicat, mais Amazon ne les laisse pas s’approcher de l’entrepôt pour pouvoir parler aux travailleurs. En revanche, l’entreprise a la possibilité d’influencer les travailleurs par les messages qu’ils reçoivent par l’intermédiaire d’Amazon de A à Z, et par les messages de l’entreprise qu’ils voient sur leur table pendant qu’ils déjeunent.

C’est quoi "Amazon A à Z" ?

C’est leur application où on te rappelle tes horaires, où tu pointes, tu vois le planning. Etc.

Il y a des messages contre la syndicalisation par ce biais ?

Oui, vous recevez un message du type “L’heure du vote approche” ou “le temps presse, votez non” “untel travaille pour Amazon et adore ça !"

La plupart d’entre nous travaillent 10 à 12 heures sur Amazon. Lorsque vous travaillez aussi dur et aussi longtemps sans vous reposer, votre corps commence à se fatiguer. Ils vont vous jeter certaines choses à la figure, comme le fait que vous gagnez 15 dollars de l’heure. Mais 15 dollars de l’heure ne justifient pas d’être surexploité. L’assurance maladie qu’ils disent que vous avez, je ne sais pas combien elle va vous couvrir quand vous souffrirez de douleurs constantes au dos ou aux jambes. Vous êtes épuisé par tout le travail quotidien. Ils pensent que vous allez finir par vous y habituer et que ce n’est que le début du travail.

Faire ça tous les jours pendant des années ne devrait pas être une façon de vivre, surtout pas pour 15 dollars de l’heure. C’est à peine un salaire de subsistance. Il y a beaucoup de travailleurs chez Amazon et ils ne vivent pas tous à Bessemer. Ils vivent à Hoover, ils vivent à Birmingham. Ils vivent à Homewood. Le coût de la vie y est plus élevé qu’à Bessemer. Ce sont des gens qui essaient de gagner leur vie, des gens qui ont des familles.Et ils sont parfois les seuls à avoir un revenu pour celle-ci. Pouvez-vous imaginer vous occuper de deux ou trois enfants alors que vous êtes à peine rentré chez vous après avoir été exploité par Amazon, que vous ne gagnez que 15 dollars de l’heure et que vous devez subvenir aux besoins de toute votre famille, payer votre loyer et vos factures ? C’est stressant.

Si tu pouvait dire quelque chose à Jeff Bezos, qu’est ce que tu lui dirais ?

Ne rien dire ne te cache pas des choses que tu as faites. ça ne cache pas le fait que vous avez surexploité vos employés et qu’ils gagnent probablement un centime pour plusieurs dollars que vous gagnez. Je ne peux pas croire que quelqu’un puisse être si attaché à l’argent qu’il sacrifie des centaines de travailleurs juste pour faire de l’argent. Il s’agit de familles de personnes, et si vous prétendez vous soucier d’elles autant qu’elles le font, alors vous ne devriez pas inclure leurs histoires et les utiliser comme des pions. Si vous vous souciez tant de ces gens, alors vous devriez leur donner ce qu’ils veulent. Vous devez répondre à leurs demandes. Beaucoup de gens, y compris des entreprises, se sont ralliés à Black Lives Matter en raison de leur influence, mais lorsque la plupart de vos employés sont d’origine africaine et que vous les faites travailler comme des chiens, mettre Black Lives Matter sur votre site web ne les aide pas. Vous les gardez toujours comme un groupe marginalisé. Tu ne les aides pas. C’est juste de la publicité.

Parlons un peu de ton engagement dans le mouvement Black Lives Matter. Tu peux nous en dire plus sur comment tu t’es engagée dans ce mouvement ?

J’avais 11 ans quand Trayvon Martin a été tué (jeune afro-américain tué par balle). Je voyais tout cela arriver si souvent, et je voulais m’impliquer, mais je n’étais pas assez âgée. À l’époque, mes parents ne laissaient pas une fille de 11 ans sortir et manifester. Par exemple, quand Tamir Rice est mort, et Sandra Bland, quand ils ont tous été tués, j’étais encore très jeune, 14 ou 15 ans. Je ne pouvais encore rien faire. Finalement, c’est finalement arrivé quand j’ai déménagé, j’ai eu une voiture, et puis George Floyd a été assassiné. Ça a beaucoup accéléré. J’ai réalisé que j’avais enfin les ressources nécessaires pour sortir, protester et faire quelque chose. Dès que j’ai réalisé que je pouvais essayer de changer les choses et de faire quelque chose, je me suis lancée.

Et donc je suis allé à une manifestation au parc Kellyanne Green. C’était le 30 mai. Et c’est ce jour-là qu’a eu lieu la première grande manifestation à Hoover, en Alabama. Alors j’ai pris ma voiture et je suis allé à Hoover. Et nous avons vu beaucoup de brutalité ce jour-là. Je pensais que mon ami avait été assassiné, vu la façon dont il a été battu par la police. Et c’était fou de voir que les officiers sont si prêts à blesser des gens pour avoir simplement dit que leur vie compte. Pour avoir simplement dit qu’ils ne veulent pas être tués.

Tout ce qu’on dit c’est "ne nous tuez pas". Et ils sont prêts à nous faire du mal . Donc, après avoir participé à cette première manifestation, j’étais rempli d’une telle rage que j’étais prête à continuer. Depuis le mois de mai, je suis allée à Louisville trois fois, j’ai fait des manifestations à Huntsville, Albertville, Gadston, Hoover, Birmingham, Montgomery, Selma. J’essaie d’aller partout où je peux pour être solidaire avec les autres. Car s’il est vrai que le mouvement dure depuis un certain temps, il faut savoir que ces choses se produisent encore. Et c’est pourquoi nous devons nous battre pour lui autant que nous le pouvons.

EJ Bradford a été assassiné en 2018 et nous sommes toujours là à nous battre pour lui, car il n’a toujours pas de justice. Toutes ces personnes n’obtiennent pas justice pour avoir été assassinées. Leurs familles n’obtiennent pas de réponses. Certains d’entre eux, s’il y en a, sont payés un peu, pour les faire taire, mais l’argent ne les ramènera pas. Nous devons donc nous battre pour que cela n’arrive pas.

Les travailleurs d’Amazon sont pour la plupart des afroaméricains non ?

Oui.

Tu peux nous parler un peu de la relation entre l’idée que les vies des afro-américains doivent compter et la lutte pour la construction d’un syndicat chez Amazon ?

Le racisme est institutionnel. Tous les moyens sont bons pour continuer à nous assujettir, et ils vont continuer à les utiliser. Bien sûr, si nous sommes dans la rue, ils peuvent nous arrêter, mais ils ne vont pas essayer d’arrêter légalement quelqu’un qui travaille. Donc ce qu’ils vont faire, c’est s’assurer que vous avez des salaires plus bas que ceux qu’ils ont ailleurs. Ils vont faire en sorte que tu n’aies pas beaucoup de pauses. Que tu ne puisses pas quitter ton poste de travail sans être pénalisé. Ils vont utiliser n’importe quoi pour réprimer les classes inférieures et les personnes marginalisées. C’est ce qu’on ressent. On a l’impression qu’ils vont vous faire travailler à mort s’ils le peuvent.

S’ils ne peuvent pas nous éliminer dans la rue, ils nous élimineront de quelque forme qu’elle soit. Ils nous retirerons notre travail pour n’importe quelle raison, pour n’importe quel faux pas. Rien n’est plus important pour eux que de faire leur argent. Amazon embauche tellement de personnes chaque semaine qu’ils se disent : "Oh, eh bien, si tu pars, on peut trouver quelqu’un pour te remplacer." En d’autres termes, nous, les travailleurs, n’avons aucune valeur pour eux. C’est la même chose que la plupart des manifestations de Black Lives Matter, parce que nous nous battons toujours pour des droits de l’homme de base.

Donc avec Black Lives Matter nous nous battons pour ne pas être tués, et avec le syndicat nous nous battons pour être sûrs d’avoir un salaire décent et des soins appropriés. Et qu’ils ne nous fassent pas travailler comme des chiens tout le temps. C’est un combat pour des droits humains de base.

Je veux savoir que j’ai fait quelque chose qui aidera vraiment les gens dans le futur. Pas quelque chose pour moi, mais pour tous les groupes marginalisés. Je veux qu’ils soient capables de regarder en arrière et de réaliser que des choses comme le syndicat et le mouvement Black Lives Matter ont eu une influence sur eux.

Je veux que ce soit quelque chose qui ait un impact positif sur leur vie et qui facilite leur quotidien. Je veux juste être capable de voir une société où les gens n’ont pas l’impression de devoir travailler comme des fous, juste pour subvenir à leurs besoins. Nous sommes tous des êtres humains, et nous devrions tous avoir le droit de survivre. Nous ne devons pas penser que si nous ne gagnons pas une certaine somme d’argent, nous ne pourrons pas manger. Que nous perdrons le toit au-dessus de nos têtes qui nous abrite. Tout être humain devrait avoir le droit de manger, d’avoir de l’eau, d’avoir un toit au-dessus de sa tête et d’être à l’aise dans la vie. Tout le monde devrait donc avoir les mêmes droits, car il n’y a aucune raison pour que quelqu’un qui est venu sur cette terre, de la même manière que vous, ait moins de possibilités que l’autre.

Traduction : Julien Anchaing




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