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Du Pain et des Roses

Violences patriarcales

De Julie à Chahinez : les mesures répressives se succèdent, les féminicides aussi

Ce jeudi, les rapports faisant suite aux féminicides de Chahinez et Stéphanie proposent sans surprise l’approfondissement des mesures judiciaires et carcérales pour lutter contre les violences patriarcales. Mais le procès du meurtrier de Julie Douib débuté ce même jour rappelle une nouvelle fois l’impossible émancipation des femmes par la voie pénale.

jeudi 10 juin

C’était le féminicide qui avait glacé le sang de l’Île Rousse, poussant le gouvernement à organiser un Grenelle des violences faites aux femmes à l’automne de la même année. Julie Douib, mère de deux enfants, subissait les violences incessantes de la part de son ex-compagnon malgré les plaintes qu’elle déposait systématiquement à la gendarmerie de cette ville de Haute-Corse. Quand son père a appris sa mort et s’est entretenu avec les gendarmes qui avaient entendu si souvent sa fille alerter des menaces de mort, des coups et faits de harcèlement qu’elle subissait depuis plusieurs mois, celui-ci se souvient d’eux dépités, balbutiants et incapables d’expliquer comment les plaintes avaient pu toutes être classées.

L’horreur des féminicides et la remise en question des institutions policières et judiciaires

Un an et demi plus tard et un Grenelle des violences faites aux femmes au compteur, il semblerait que les scénarios macabres s’enchaînent…et se ressemblent. Au mois de mai dernier, les féminicides en pleine rue de Chahinez et Stéphanie ont provoqué l’effroi national, non seulement par la violence dont leurs auteurs ont fait preuve mais aussi par ce que cela exprime comme incapacité de la police et de la justice à endiguer ces violences patriarcales.

Pour ces féminicides, le constat est en effet sans appel : « Stéphanie avait appelé au secours tellement de fois » s’insurge une proche, alors que Marlène Schiappa se disait elle-même « choquée » que la Justice ait demandé à la défunte d’héberger son conjoint violent à sa sortie de prison. « Chahinez disait que c’était un monstre. En juin, elle avait eu le larynx écrasé. Il n’a fait que trois mois de prison et il continuait à circuler dans le quartier », témoigne quant à elle une voisine de Chahinez.

Pourtant, Marlène Schiappa dévoilait les résultats d’un audit en mars 2021 qui prétendait que 90% des femmes victimes de violences conjugales seraient satisfaites de l’accueil des forces de l’ordre. A ce résultat controversé, la ministre chargée de la citoyenneté rétorquait tranquillement sur les pages de Libération que « Il ne faut pas répéter ad nauseam aux victimes de violences conjugales qu’elles seront mal accueillies » ».

Mais force est de constater que face à des féminicides qui ont particulièrement choqué la population et qui tranchent avec leur discours, le binôme Schiappa-Darmanin a dû se résigner à commander deux missions de l’inspection générale de l’administration et de la justice pour identifier ce qu’il appelle « des dysfonctionnements ». De fait, la pression est non négligeable pour le gouvernement : depuis deux ans, les vagues MeToo déferlent dans tous les secteurs du monde du travail et de la société et les manifestations s’organisent devant les palais de Justice et les commissariats, comme en Corse où le mouvement #IWas né du féminicide de Julie a invalidé la thèse douteuse de Marlène Schiappa selon laquelle les violences patriarcales n’existeraient pas sur l’Île.

Des rapports qui préconisent l’approfondissement des mesures répressives, dans la lignée du gouvernement

Les conclusions publiées ce jeudi, loin de trancher avec la stratégie du gouvernement jusqu’ici, s’inscrivent au contraire dans la droite lignée de celle-ci par le biais de six mesures. Etienne Apaire, ancien conseiller justice de Nicolas Sarkozy à l’Intérieur, et Yves Colmou, ancien conseiller de Manuel Valls, proposent ainsi « d’examiner la dangerosité » de l’auteur des violences « avant tout aménagement de peine », en modifiant « la loi afin que tout aménagement de peine soit précédé d’une expertise ». Ils préconisent aussi l’augmentation de 65% des téléphones « grand danger » d’ici 2022, pour atteindre 3 000 téléphones sur tout le territoire dans le but de sécuriser la victime au moment de la sortie de prison de l’auteur des faits. En outre, les rapporteurs soulignent l’importance de renforcer la communication entre les différents services compétents et la constitution de fichiers des auteurs de violences. Enfin, ils proposent la restriction du port d’arme.

Autrement dit, les rapports dirigés par des proches de Valls et Sarkozy cherchent à approfondir la judiciarisation des problématiques liées aux violences sexistes et sexuelles, dans la lignée des mesures votées par le Grenelle et des réformes répressives initiées par Marlène Schiappa. En effet, en voulant durcir la procédure pénale pour empêcher les aménagements de peine ou en régulant le port d’arme au motif que « la majorité des féminicides sont d’abord commis par armes à feu », le curseur est strictement mis sur la gestion judiciaire et pénale des violences patriarcales, ce qui a pour objectif de restreindre drastiquement la possibilité d’en remettre en question les racines structurelles.

L’impasse de la stratégie de judiciarisation à l’épreuve des féminicides de Julie, Chahinez et Stéphanie

Lorsque Julie Douib prononce la phrase « Il faudra qu’il me tue pour qu’on me prenne au sérieux ? », elle dénonce le caractère pernicieux d’une Justice qui étouffe la parole des femmes en les enfermant dans une logique procédurale : n’ayant bénéficié que de deux jours d’ITT, ses plaintes ne seront jamais considérées comme suffisamment sérieuses au regard des impératifs probatoires.

C’est d’ailleurs cette même logique de judiciarisation qui pousse notamment des procureurs à exiger dans un communiqué du 7 juin davantage de moyens pour que le parquet puisse mettre en œuvre les mesures d’instruction suffisantes à la mise en état et au jugement des plaintes pour violences. Pourtant, ces procureurs participent directement à individualiser le problème des violences patriarcales, faisant des hommes qui les perpétuent des déviants de la société qu’il faudrait mieux enfermer et refusant ainsi de reconnaitre le caractère structurel du patriarcat.

Car ce que montrent les féminicides de Julie, Chahinez et Stéphanie, c’est la nécessité de sortir d’une stratégie judiciaire et carcérale qui n’a pour seule solution à ces drames que la surenchère pénale, subordonnant ainsi la vie et la sécurité des femmes à des mesures répressives. Alors que les études et les associations de victimes pointent notamment « le problème des récidivistes » et les troubles psychiatriques chez la majorité d’entre eux, la solution plébiscitée par Schiappa d’augmenter les bracelets anti-rapprochements et la restriction du port d’arme revient en réalité à minimiser la gravité et la complexité des situations de violences conjugales.

Pour être à la hauteur des violences patriarcales et de ce qu’elles engendrent de pire à l’instar des féminicides, il est nécessaire de permettre aux femmes leur propre émancipation. Cela passe par l’écoute des victimes de violences et la garantie d’une indépendance économique, afin que chaque femme puisse échapper à un foyer ou un lieu de travail violent. Le revenu minimum devrait être fixé à 1800€ net afin de garantir cette indépendance économique. En parallèle, il faut revendiquer comme mesure d’urgence l’éloignement effectif de l’auteur des violences et sa prise en charge par des professionnels, notamment de santé, afin d’éviter la spirale infernale de l’incarcération en tentant au mieux d’identifier les éventuels problèmes psychiatriques qui mènent à ce type de violences.

Et à rebours de la stratégie de Schiappa et Darmanin qui renforce le ministère de l’Intérieur sous couvert de lutte pour les droits des femmes, il est nécessaire d’exiger des moyens qui servent à financer les structures et le personnel de suivi des auteurs de violence, ainsi que des centres d’accueil, de soin, d’aides psychologiques pour les victimes.