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Débâcle du RN aux régionales : abstention, crise interne et limite de la stratégie de « normalisation »

L'incapacité du RN à conquérir une présidence de région à ces élections signe son échec à mobiliser son électorat pour briser le plafond de verre du second tour d’une élection intermédiaire. Cette incapacité à mobiliser sa base électorale dont la caractéristique première était sa solidité ouvre une crise interne autour du projet de « normalisation » de Marine Le Pen.

mardi 6 juillet

Crédits : REUTERS/Pascal Rossignol

Le premier tour s’était signalé par une « contre-performance » et une « douche glacée » pour le RN. Le second confirme la sentence et accentue l’échec du RN sur toute la ligne. Victime de l’abstention record, le RN a eu du mal à mobiliser son électorat et essuie des revers dans la quasi totalité des régions. La plus cinglante est celle de Jordan Bardella en Île-de-France où le député européen passe de 13,14 % des suffrages au premier tour à 10,79 % au second. Dans les Pays de la Loire, en Auvergne-Rhône-Alpes et en Bretagne, les candidats qui se présentaient sous les couleurs du RN enregistrent un recul de leur score au premier tour. Dans le Nord, Sébastien Chenu ne remporte que 26% des voies là où le RN faisait près de 42% en 2015. Enfin, la région PACA échappe au RN. Thierry Mariani est battu à plate couture par le candidat LR Renaud Muselier qui empoche 57,3% des voix.

« Les nouveaux abstentionnistes sont d’anciens électeurs lepénistes »

Le taux historique d’abstention pour ce scrutin (65%) est une des clés pour comprendre la débâcle du RN mais aussi les contradictions qui fondent sa dynamique. En effet, comme l’explique Le Figaro, « la corrélation entre recul de la participation et recul du Rassemblement national est avérée. Au moins dans deux régions où le parti lepéniste était le plus puissant : les Hauts-de-France et le Grand-Est ». C’est dans les départements qui forment la région des Hauts-de-France où le parti d’extrême-droite avait réussi à faire plus de 40% aux dernières élections régionales en 2015, que le taux de participation a le plus baissé (Nord : - 22,7 points ; Pas-de-Calais : - 26,4 points ; Somme : -21,4 points ; Oise : -21,2 points ; Aisne : 20,5 points). Et c’est là aussi que le RN a été le plus mis en déroute, la liste conduite par Sébastien Chenu chutant de 18,4% dans la Somme, 18% dans le Pas-de-Calais, 17,6% dans l’Aisne ou encore 16,6% dans l’Oise.

La même logique a opéré dans le Grand Est où le RN est passé d’un score de 36,07% en 2015 pour la liste menée à l’époque par Florian Philippot, à 21,12% pour celle de Laurent Jacobelli cette année. Tandis que l’abstention y a là encore le plus progressé : 20,6% dans la communauté européenne d’Alsace (anciennement le Haut-Rhin et le Bas-Rhin), 18,7% dans la Marne, 18,6% en Meurthe-et-Moselle, 18,2% dans les Vosges, 17,2% dans l’Aube, 16,7% en Moselle. Et c’est là que la liste du RN y perd le plus : -16,8% dans les Ardennes, -16% dans la Meuse, -15,5% dans les Vosges, -15% en Moselle, -14,7% dans la Marne. Le Figaro en conclut ainsi que « dans le Grand-Est aussi, les nouveaux abstentionnistes sont d’anciens électeurs lepénistes ». Ainsi, la corrélation entre augmentation de l’abstention et chute du vote RN illustre pour la première fois des signaux de fragilisation et de démobilisation de la base électorale du RN. Une dynamique déjà observée lors des dernières élections municipales, mais qui avait été éclipsée par la victoire électorale à la mairie de Perpignan.

« Normalisation » et programme néo-libéral : les masques tombent, les scores électoraux aussi

Ironie du sort, dans un contexte de défiance croissante vis-à-vis des institutions de la Vème République et de crise sociale et économique, la stratégie de « normalisation » a rendu le RN victime de sa propre rhétorique « dégagiste » et explique également son incapacité à mobiliser son électorat. En modérant son discours afin de le rendre compatible avec le jeu démocratique bourgeois et le néo-libéralisme, le RN a démontré à ses propres électeurs qu’il défend finalement le « système » qu’il prétendait fustiger pendant tant d’années. On peut ainsi citer l’engagement de Marine Le Pen à rembourser la dette publique coûte que coûte, ou encore son renoncement à sortir de la zone euro, des institutions européennes et des accords de Schengen, afin de rassurer le grand patronat dans le cadre de la « dédiabolisation » du parti d’extrême-droite.

De même, des secteurs plus ou moins significatifs ont fait l’expérience des positionnements du RN lors des grandes explosions sociales des dernières années. Par exemple lorsque Marine Le Pen avait déclaré être contre l’amnistie des Gilets jaunes et se positionnait en défense du maintien de l’ordre derrière Macron et la répression des Gilets jaunes ou encore lorsqu’elle affirmait que le SMIC en France s’élève à 36 euros et se positionnait contre son augmentation, témoignant ouvertement du camp dans laquelle elle se situe, contre des revendications vitales du monde du travail et des classes populaires.

« La dynamique Zemmour » et la crise politique interne au RN

Renforcée par le scandale des candidats aux régionales parachuter en échange d’un chèque révélé par Libération, cette situation aiguise les contradictions au sein de l’extrême-droite entre une aile critique de la stratégie de « normalisation » de Marine Le Pen et une aile qui pousse à aller plus loin. Alors que les pronostics de la cheffe du parti d’extrême-droite qui affirmait que les régionales allaient « confirmer que le RN est plus fort que jamais » se sont effondrés, le RN fait les frais de critiques venant de sa propre sphère d’influence.

Du côté des partisans de la normalisation, Robert Ménard, maire de Béziers et proche du RN, dont les positions racistes et ultra-sécuritaires ne sont plus à démonter, tacle les candidats du RN « qui ne vous donnent pas envie ». Pour le maire de Béziers, proche de Marion Maréchal Le Pen et partisan de la stratégie d’« union des droites », Marine Le Pen doit « aller plus loin dans la normalisation » et « tirer des leçons de ce qui s’est passé ».

C’est un autre son de cloche que l’on retrouve chez Éric Zemmour, potentiel candidat aux Présidentielles. L’éditorialiste plusieurs fois condamné pour incitation à la haine raciale et agressions sexuelles critique l’affaiblissement de la ligne du RN sur l’UE et peint Marine Le Pen en politicienne assortie au « système » : « En vérité, il n’y a plus de différence aujourd’hui entre son discours et celui d’Emmanuel Macron ou de Xavier Bertrand ». Après la claque du premier tour, une dirigeante locale et démissionnaire du RN confiait ainsi à Libération que « beaucoup de démissionnaires ont envie de rejoindre la dynamique Zemmour ». Pour beaucoup, une candidature Zemmour constituerait un retour aux sources avec une rhétorique plus décomplexée à l’instar du discours de Jean-Marie Le Pen.

Si un tel scénario est vu d’un mauvais œil par les dirigeants nationaux du RN, à l’instar de Nicolas Bay qui oppose au discours plus dur de Zemmour la nécessité de « rassembler les patriotes » derrière Marine Le Pen, cette dernière pourrait finalement s’en accommoder comme d’un « réservoir de voix » comme le relève dans un autre article Libération. En effet, quitte à se priver au premier tour des voix de ceux que les accents plus décomplexés de l’éditorialiste séduiront, la présidente du RN ne pourrait que mieux les mobiliser au second tour tout en continuant de son côté sur la voix de la « normalisation ». Un scénario qui se révèle cependant particulièrement dangereux au vu de la dynamique de la droite qui pourrait tout aussi bien préemptée les possibilités de Marine Le Pen d’accéder au second tour. Sous le feu des critiques, la stratégie de Marine Le Pen pourrait bien être tancée lors du congrès du RN qui se tient à Perpignan (Pyrénées-Orientales) le week-end des 3 et 4 juillet.

En définitive, dans le contexte actuel de polarisation politique et sociale (dont l’abstention est aussi une expression), l’« en même temps » de Marine Le Pen se confronte à ses limites. Ce potentiel effritement du socle électoral du RN, quand bien même l’enjeu de 2022 et la colère contre Macron pourrait rebattre ces cartes, rappelle les contradictions profondes du parti de Marine Le Pen. Des éléments à avoir en tête à l’heure où la menace de l’extrême-droite est agitée comme un épouvantail pour imposer un soutien aux vieux partis institutionnels que sont Les Républicains ou le Parti Socialiste. Plus que jamais le combat contre l’extrême-droite appelle à une réponse intransigeante contre les idées qu’ils portent, mais également contre les piliers du régimes responsables de l’offensive sécuritaire et raciste actuelle, qu’il s’agisse des partis de gouvernement ou des institutions fers de lance du racisme d’Etat.




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