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Interview de Franck Théry, CGT Sevelnord

Débrayages à PSA Sevelnord : « il faut interdire les licenciements, embaucher les précaires et répartir les productions entre tous »

Alors que PSA est en train de mener une offensive contre l’emploi, comme sur ses sites de Caen et de Valenciennes, et annonce vouloir vendre des terrains, à Mulhouse comme à Sevelnord, des débrayages ont eu lieu contre les conditions de travail toujours plus dures et dangereuses ainsi que pour une augmentation générale de salaire. Pour un groupe qui a vu ses ventes mondiales augmenter de 10 % au troisième trimestre et dont les bénéfices se chiffrent en milliards d’euros, la chanson de la « nécessité de faire des efforts à tous les niveaux » ne passent plus. Retour sur les derniers évènements à Sevelnord, avec Franck Théry, délégué CGT du site. Propos recueillis par George Water

mercredi 14 décembre 2016

Depuis vendredi dernier, il y a eu des débrayages à Sevelnord, peux-tu nous expliquer pourquoi et quelles sont les revendications des gars ?
 
 
Ils ont créé une équipe de nuit en septembre avec 500 intérimaires parce qu’ils ont dit qu’il y avait une « suractivité » jusqu’à la fin de l’année. Déjà, nous on revendiquait l’embauche en CDI et pas en emploi précaire. De plus, les intérimaires se sont aperçus qu’en équipe de nuit (les intérimaires sont principalement répartis en équipe de nuit) les salaires sont catastrophiques et beaucoup de salariés ont pété des câbles, se sont mis en arrêt maladie ou n’ont pas fini leurs contrats parce que quand ils travaillent trois dimanches de nuit et qu’ils ne gagnent que 1700€, ils pètent des câbles. En septembre, la direction avait dit dans un article qu’ils avaient du mal à trouver des intérimaires. Quand on voit le taux horaire, forcément, 9,96€ par heure, c’est très peu, et on est beaucoup moins étonné. Il y a aussi le fait qu’on a travaillé tous les dimanches, les rallongements d’horaires : ils allongent les horaires les samedis (au lieu de finir à 13h, c’est 13h30), et c’est obligatoire, le mec a pas le choix. Des allongements de 20mn le matin, 30mn l’après midi et 30mn de nuit : ça suffit ! On arrête plus, les mecs sont crevés et à la fin du mois, forcément avec les compteurs CMOD, il n’y a pas grand chose qui se voit sur la paye.
 
Donc il y a les conditions de travail : quand il y a un compactage ils continuent à supprimer des postes, donc les charges de travail augmentent et forcément à un moment les mecs ne tiennent plus. En équipe de nuit, les interventions de médecins et de pompiers sont nombreuses à cause des malaises à répétition. Du coup, vendredi, il y a eu un débrayage d’une quinzaine de salariés du secteur de la logistique, qui sont beaucoup plus touchés par les conditions de travail : ils sont en train de réorganiser la logistique et comme ils sur-stockent n’importe où n’importe comment, cela augmente les risques d’accident de travail, d’autant plus qu’en logistique, les accidents peuvent être mortels. Les mecs ont fait une sorte de « droit de retrait » à travers le débrayage.
 
De plus, on a lancé un appel à l’arrêt de travail samedi et une centaine de salariés se sont mobilisés. On a fait la même chose le lundi matin pour la contre-équipe et mardi dans la nuit. En tout, c’est entre 150 et 200 salariés qui se sont mobilisés contre les mauvaises conditions de travail et les salaires. Alors que l’amplitude des horaires de travail a beaucoup augmenté sans les salaires, on réclame une augmentation et une prime de 1000 € pour tous les efforts déjà fournis. Cette année, on a travaillé tous les samedis, tous les jours fériés, et ce qui a fait déborder le vase, c’est que la direction a annoncé que si l’on « perdait » encore des voitures, la nuit du 23 décembre et la journée du 24 seraient travaillées, contrairement à l’annonce.
 
C’est la politique de la direction de lancer un véhicule à bas-coût : les 40 millions d’euros « d’investissement » c’est pour le compactage, c’est pas dans l’outil. On a plus la capacité de réaction qu’on avait avant. Avec leurs économies, ils détruisent l’outil maintenancier et on ne peut plus réparer. Si une carte-mère d’un robot grille, on est obligé d’aller la chercher à Sochaux (à 500 km). Avant, on avait un stock de pièces de rechange, maintenant on a plus rien ; des pannes banales peuvent durer plusieurs heures voire des équipes complètes, et on perd des véhicules à cause de cela. De plus, les fournisseurs n’arrivent pas à suivre : beaucoup n’ont pas d’équipes de nuit et nous on travaille le samedi, on consomme les pièces, on arrive le lundi y’a plus rien. Leur stratégie sert juste à faire entrer la flexibilité.
 
On voit qu’il y a beaucoup de contrats précaires (CDD, Intérim) dans les usines de PSA, et que la direction s’appuie sur cette précarité pour réduire et attaquer de plus en plus les acquis des ouvriers. Quel programme a la CGT contre cette précarité ?
 
On revendique l’embauche de tous les programmes. Et ce programme ne concerne pas que Sevelnord, mais bien tout le groupe. Il faudrait une grande bataille des salariés pour que la direction se décide à embaucher. La direction aujourd’hui profite des précaires : à Sevelnord c’est 700-800 précaires, et ils pensent pouvoir s’appuyer sur eux si nous on fait grève. Sauf qu’aujourd’hui les intérimaires, il y en a beaucoup qui parlent de grève. La bataille faut la mener partout.
 
Dans tout le groupe PSA, à Valenciennes comme à Caen, PSA a annoncé récemment vouloir vendre des terrains et mettre en danger l’emploi. Comment interprètes-tu cette attaque nationale contre les emplois des ouvriers ?
 
C’est la stratégie Tavares : se débarrasser de tout ce qui n’est pas le « cœur du métier », c’est-à-dire tout ce qui n’a pas assez de valeur ajoutée. A Sevelnord, y’a un compactage : ils vendent des terrains, mais pas l’atelier de montage, donc on essaye de savoir ce qu’ils veulent faire. Nous on pense qu’ils veulent, à terme, compacter les trois sites Valenciennes, Française de Mécanique et Sevelnord, et l’impact sur la région serait catastrophique.
 
Comment vous organisez-vous pour convaincre les salariés, y compris les plus précaires, de rentrer dans cette bataille ? À quel point les mouvements de débrayages sont-ils spontanés ?
 
Il y a des mouvements spontanés : vendredi, les mecs sont arrivés ils en avaient ras-le-bol des conditions de travail et de la direction qui ne faisait rien. Après, il y a aussi des mouvements qu’on organise et c’est un gros travail de terrain. Les camarades sont tous les jours avec les salariés, on discute avec les gars des conditions de travail, on leur dit que la seule solution c’est la mobilisation. Parfois cela marche, parfois cela ne marche pas, mais on construit tout cela. Il y a une forte bataille des idées. Une fois que le salarié est d’accord avec nous, qu’il comprend les enjeux, mais aussi qu’il se fait manipuler par les autres syndicats réformistes, il se retourne vers nous et commence à avoir confiance en la CGT. Cela fait des années qu’on cherche à expliquer cela. En 2012, tous les syndicats sauf la CGT, ont signé un accord de compétitivité en expliquant que cela allait sauver le site de Sevelnord, pour rappel Toyota n’avait pas d’autre choix que de fabriquer leur utilitaire à Sevelnord car ouvrir une usine flambant neuve coûtait trop cher, donc c’est bien la coopération de Toyota qui a remplacé FIAT qui a fait balancer le choix de ne pas fermer l’usine. D’ailleurs, la CGT a été à l’initiative de l’unité syndicale mise en place pour interpeller les politiques. L’accord de compétitivité n’a été que la cerise sur le gâteau, car Sevelnord n’a pas fermé mais l’accord mis en place et signé par les syndicats réformistes a détruit des centaines d’emplois. Les mecs qui voient leurs collègues de travail se faire licencier pour des conneries voire rien du tout, en ont assez. La cerise sur le gâteau, c’est qu’ils nous avaient promis un rattrapage de 4 % d’augmentation de salaire au titre du gel des salaires entre 2012 et 2016 et avec l’accord de convergence, ils l’ont remis en cause. Les mecs, les 4 %, cela les a saoulés et à la rentrée, on va à nouveau rentrer dans une bataille des salaires. Les syndicats réformistes vont tenter de noyer le poisson avec les intéressements, mais nous notre politique c’est de bien faire comprendre que ce n’est pas du salaire et que cela ne rentre pas dans le calcul des retraits qui sont de plus en plus catastrophiques : l’année dernière, on avait 1 800 € d’intéressements et il y a eu 4 jours de grève. Tout le monde le dit « les intéressements, c’est pas du salaire » et nous on veut une augmentation générale du salaire. 
 
Aujourd’hui, la campagne présidentielle bât son plein et des candidats comme Fillon ou Macron disent avoir les solutions pour « redresser la France ». Aujourd’hui, quel programme ouvrier peut-on défendre à la présidentielle pour lutter contre la précarité et les licenciements ?
 
L’ouvrier a déjà besoin qu’on enlève la loi travail, car elle ne protège pas l’emploi. On réclame surtout des bonnes conditions de travail. Malheureusement, il y a un parti très dangereux qui développe aujourd’hui le langage des ouvriers. Le Front national, avec Le Pen, a un discours visant à rassurer l’ouvrier. Les représentants politiques, aujourd’hui, se foutent des ouvriers. Ils en parlent au moment de la présidentielle et après les oublient. On a vu avec Hollande ce que cela a donné entre la loi Macron et la loi travail. Le programme qu’il s’agit de défendre contre le Front national aujourd’hui, c’est d’interdire les licenciements, embaucher les précaires en CDI et répartir le temps, les charges, de travail entre tous les travailleurs et les chômeurs ainsi que valoriser le travail au travers de son augmentation importante. Pour casser l’emploi aujourd’hui, on le voit bien à PSA, la logique c’est de déshabiller Paul pour rhabiller Jacques : entre Trémery et la Française de Mécanique, ils font en sorte que des sites se retrouvent à 120-130 % de capacité de production pour mettre les autres à 70 %-80 %. Au final, il s’agira de fermer celles qui sont « peu productives », alors qu’en fait c’est juste une stratégie par en haut. Aujourd’hui, du travail il y en a pour tout le monde, c’est pour cela qu’on réclame la répartition des heures entre tous.




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