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Mise au pas de la jeunesse

Décryptage. SNU obligatoire : un proto service militaire pour mettre au garde-à-vous la jeunesse

Formations sur la défense et la sécurité intérieure, garde-à-vous et salut au drapeau… avec un service national universel encadré par l’armée, le gouvernement veut discipliner la jeunesse et imposer les valeurs patriotiques dans un contexte de militarisation croissante.

Alexis Taïeb

6 mars 2023

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Décryptage. SNU obligatoire : un proto service militaire pour mettre au garde-à-vous la jeunesse

Crédits photo : AFP

Si cela reste à être confirmé, tout semble indiquer que le gouvernement veut commencer à rendre obligatoire le SNU dès l’année prochaine. Et les incertitudes que continuent à exprimer certains dirigeants sont surtout là pour éviter d’officialiser dès à présent une mesure qui pourrait provoquer un embrasement de la jeunesse, dans le contexte d’une mobilisation historique contre la réforme des retraites. C’est précisément cette crainte qui a fait reculer le gouvernement en janvier, alors que Macron devait annoncer officiellement la nouvelle version du SNU, et notamment s’il sera obligatoire ou non.

Le week-end dernier cependant, un communiqué du SNES-FSU et un article de Politis dévoilaient les réflexions du gouvernement. En l’occurrence, il semblerait que ce dernier ait décidé de lancer l’expérimentation obligatoire du SNU dans six départements dès 2024, pour tendre ensuite à une généralisation totale en 2026. Tous les élèves de seconde seraient concernés, ainsi que les élèves de première en CAP et les jeunes de 16 ans non-scolarisés. Mais plus encore, nous apprenions ce vendredi 3 mars que Macron réfléchirait à interdire le passage du baccalauréat pendant 5 ans à quiconque refuserait de réaliser son Service National Universel.

On devine bien qu’imposer un tel stage, à la dimension militaire évidente, va être difficile à faire avaler. Mais on connait Macron, lorsqu’il s’agit d’offensive contre la jeunesse ou le monde du travail, il ne recule pas facilement. Un document de travail daté du 2 décembre 2022 et consulté par plusieurs médias l’atteste et confirme les révélations faites par Politis cette semaine.

On y apprend que le stage sera bel et bien obligatoire. Un stage qui durerait donc 12 jours et, surtout, qui se déroulerait sur le temps scolaire. La journée commencerait à 6H30 pour s‘achever à 22H30. « Les rituels républicains (levée du drapeau, marseillaise...) font partie intégrante des éléments qui rythment et donnent un cadre à chaque journée » peut-on lire notamment.

Comme auparavant, les jeunes devront porter un uniforme et le téléphone portable sera proscrit en journée, pour s’assurer que les jeunes ne soient pas distraits pour leur apprentissage des « valeurs républicaines » peut-on penser. A la fin du stage, les élèves devront toujours réaliser une mission d’intérêt général de 84 heures avec un service de l’armée, une association ou encore une administration.

Si pour la secrétaire d’Etat chargée de la jeunesse et du SNU, Sarah El Haïry, s’opposer au SNU, c’est être « contre l’émancipation des jeunes », nous pensons le contraire. Le SNU, c’est le projet par excellence du gouvernement pour tenter de domestiquer la jeunesse et lui faire accepter un avenir de guerre et de crises multiples. Nous devons nous y opposer frontalement.

Le double discours du gouvernement ne doit tromper personne. Nous devons nous opposer au SNU !

Mentionné pour la première fois en 2017 lors de la première campagne présidentielle d’Emmanuel Macron, on a pu entendre depuis toutes sortes de déclarations du gouvernement pour convaincre de son projet. Ainsi, parmi les nombreux objectifs évoqués, on a pu entendre celui de la « mixité » et du « brassage sociale et territoriale », celui de « sensibiliser aux enjeux climatiques », qu’il serait un « séjour de cohésion » ou encore pour « donner aux jeunes les outils pour s’émanciper », comme pouvait le défendre Sarah El Haïry dans une émission consacrée au SNU sur la radio Skyrock le mois dernier.

Pourtant, n’en déplaise au gouvernement, d’autres déclarations ont déjà de quoi nous mettre la puce à l’oreille. Déjà en 2017, le président expliquait souhaiter que « chaque jeune Français ait l’occasion d’une expérience, même brève, de la vie militaire ». Peut-on faire plus clair ? à priori oui. Quelques secondes plus tard, on apprenait que le SNU « permettra aussi de disposer, en cas de crise, d’un réservoir mobilisable complémentaire de la Garde nationale ».

Dans la même veine, lors d’une consultation à l’automne 2022, un conseiller aurait justifié la potentielle obligation du SNU en mentionnant le « climat actuel de mobilisation et de défense du fait de la guerre en Ukraine » tandis qu’en novembre dernier Macron lançait « pouvoir compter sur les militaires et sur les anciens militaires pour faire face aux défis de renforcer les forces morales de la nation, en particulier de la jeunesse ».

Alors, même si le gouvernement veut nous faire croire que ce stage ressemble plus à un « séjour de cohésion » qu’à un service militaire, on comprend facilement qu’il répond surtout aux préoccupations politiques du gouvernement. Dans ses vœux pour 2023, Macron faisait le constat suivant : « la confiance dans la vitalité de notre vie démocratique s’est, elle aussi, émoussée, nous aurons nous le savons dans les mois qui viennent beaucoup à faire. Je poserai dans toutes prochaines semaines mois les premiers jalons d’un Service National Universel ». Voilà à quoi répond notamment le SNU, à une jeunesse qui n’a pas confiance en ses dirigeants, en son système et au monde qu’il lui offre.

Et c’est là le point de départ pour comprendre le projet du gouvernement, ce stage de deux semaines encadré en grande partie par des militaires et piloté par le ministère de l’éducation nationale et de l’armée. Au programme : chanter la Marseillaise au réveil, lever le drapeau français, interdiction du port du téléphone portable en journée et garde-à-vous à volonté. Entre deux séances de sport et une excursion dans la nature, les lycéens auront le droit à une discussion consacrée à la Défense, à la sécurité intérieure ou aux transmissions des « valeurs de la République ».

De quoi redonner confiance à la jeunesse en son gouvernement... Celui-là même qui a promulgué Parcoursup, la réforme du bac, refuser de généraliser les repas à un euro pour tous les étudiants, qui a prévu d’investir près de 400 milliards dans la Défense pour les prochaines années, qui se moque des enjeux écologiques, gouverne à coup de 49.3, envoie sa police réprimer les lycéens mobilisés et les place en garde-à-vue avant de leur coller des amendes et des procès. Dans ce contexte, on ne peut que comprendre en effet la défiance de la jeunesse.

Malaises, départs aux urgences, punitions nocturnes et simulation de fusillade… un premier aperçu du SNU jusqu’ici

Et s’il n’est pas encore généralisé, on a déjà une idée plus ou moins précise de ce qu’il sera. L’année 2019 a servi de premier test pour le gouvernement. Alors basé sur le volontariat, deux milles jeunes sont partis effectuer le stage. Premier bilan de l’opération : « Le service national universel, une interminable série de couacs » titre un article de Vanitytair.

Lors d’un séjour marqué par le port de l’uniforme, chant de la Marseillaise et levée de drapeau, à Evreux plus d’une vingtaine de jeunes ont fait un malaise après être restés au garde-à-vous pendant plusieurs heures en plein soleil, lors d’une cérémonie d’inauguration d’une place dédiée au général De Gaule. On y apprend également qu’à Tourcoing, une élève s’est évanouie durant une cérémonie, mais l’info qui circulait sur Twitter a été supprimée par le gouvernement.

Plus inquiétant encore, dans le camp du Val-d’Oise cette fois, un stagiaire interrogé par France Info raconte son expérience : « Ils ont fait une soirée et ils ont réveillé tout le monde avec une alarme incendie. Ils ont jeté des fumigènes et ont simulé une fusillade » tandis que l’un des encadrants précise que, encore une fois, plusieurs jeunes « ont perdu connaissance, fait des malaises et des crises de paniques ». Les témoignages attestent également qu’un des cadres s’amusait à humilier les jeunes et à leur faire peur.

Mais peu importe, les « retours sont extrêmement positifs » confiait à l’époque Gabriel Attal qui espérait que ce stage déclenche un « déclic [à] ces jeunes et qu’ils aient envie ensuite de s’engager plus durablement dans du bénévolat » ou … « dans la garde nationale », c’est-à-dire l’armée.

Après la pause COVID, en 2021 on reprend les mêmes et on recommence, sauf que cette fois ils sont 15 000 à effectuer le stage et, après les images déplaisantes de 2019, les stages ne sont pas ouverts aux journalistes et les seules images diffusées sont celles de l’Etat. En 2022, ils sont 32 000 et le Canard enchainé dévoile que lors de cette session une vingtaine de jeune ont fait des malaises à Besançon et également à Nevers, quand dix autres ont fait de même à Dieppe. Au total, 31 jeunes ont fini leur stage aux urgences.

Mais la première place de la bêtise revient à la session qui s’est déroulé à Strasbourg, lors de laquelle la centaine de jeunes présents se sont vus infligés une punition collective, car deux jeunes filles se sont rendues dans la chambre des garçons. Dans une vidéo, on y voit les adolescents effectués du gainage et des pompes à 5H du matin. Bilan de la session, « plusieurs gamins sont rentrés en pleurs » témoigne une des tutrices présentes.

En tout cas, les tests basés sur le volontariat ont l’air d’avoir satisfait Macron et les effets recherchés par le stage sont plutôt clairs : il s’agit de discipliner la jeunesse, de la rendre docile et lui inculquer le respect de l’autorité, autrement dit, les valeurs par excellence des soldats de l’armée. Et cela dans quel objectif ? Celui de « former une nation d’âmes vives » face à « l’inattendu », comme il le formulait dans ses vœux 2023. C’est-à-dire ?

Former une nation à l’inattendue… Macron veut ressusciter le patriotisme

Derrière les effets d’annonces du gouvernement, le SNU s’inscrit plus profondément dans un contexte de retour de la guerre en Europe, de pluie de milliards pour les armées occidentales et de relance des complexes militaro-industriels, à laquelle les États veulent habituer la population. Sans compter les guerres commerciales et la crise climatique que le gouvernement n’entend pas affronter : Macron nous promet un avenir où l’on devra vivre avec quatre degrés supplémentaires, avec probablement des guerres dans lesquelles nous pourrions être directement impliqués : c’est à cela que le SNU doit commencer à nous préparer.

Avec ces éléments en tête, le discours cette année de Macron de présentation du nouveau projet de loi de programmation militaire est d’ailleurs on ne peut plus clair : « Face aussi à toutes les menaces qui peuvent toucher notre société et la déstabilisation que celles-ci pourraient engendrer, la résilience plus générale de notre société, ses forces morales déjà évoquées, la capacité de mobilisation de notre nation face à l’inattendu, comme elle a su le faire durant la pandémie, est essentielle. Je souhaite pour cela doubler à terme la réserve opérationnelle qui permettra de renforcer notre armée d’active et la montée en puissance d’unités nouvelles de réservistes comme des unités territoriales et des flottilles côtières. À cet égard aussi, le Service National Universel nous permettra de disposer d’une jeunesse parée à tous les périls et j’aurai l’occasion d’y revenir dans les semaines à venir. »

Si nous pouvons accorder à Macron que, en effet, nous sommes confrontés à des menaces importantes, nous devons lui rappeler qu’elles existent précisément à cause de lui et du système capitaliste qu’il défend. A l’heure où, avec le SNU et les discussions avec les militaires sur la sécurité intérieure, Macron cherche à nous embrigader et à nous préparer à des combats qui ne sont pas les nôtres, nous devons nous opposer sans hésitation à son stage réactionnaire qui ressuscite l’imaginaire guerrier et nationaliste.

Ne pas attendre le verdict de Macron, dès cette semaine, mobilisons-nous contre le SNU et la réforme des retraites

Tout cela peut paraitre encore lointain, mais c’est cette logique et ces tendances qui sont déjà très ancrées dans le présent. Que ce soit avec le Service Nationale Universel ou les milliards investis dans l’armée et la police, Macron le voit très bien. Aujourd’hui justement, alors que plus 3 millions de personnes se sont déjà mobilisés contre la réforme des retraites et que la très grande majorité de la population rejette la réforme, nous avons l’occasion de dire stop à Macron, à son autoritarisme, à ses réformes anti-sociales et d’inverser la tendance.

S’il n’a pas encore fait ses déclarations sur le SNU, c’est pour éviter que les colères et les combats s’additionnent et convergent en même temps. Un choix tactique du gouvernement qui sait très bien qu’une telle convergence pourrait radicaliser la mobilisation contre la réforme des retraites. Un rôle que pourrait justement occuper la jeunesse, de par sa capacité à étendre les revendications, à l’inverse de la logique de l’intersyndicale, qui pour le moment se cantonne à la stricte revendication du retrait de la réforme. En ce sens, les journées du 7 et du 8 mars doivent être un point d’appui pour commencer à se battre contre le SNU en même temps que la réforme des retraites, contre le projet de société et l’avenir que nous promet Macron en général.

Une victoire sur la réforme des retraites aujourd’hui changerait la situation pour les mois et les années à venir. Gagner aujourd’hui ce serait déjà une énorme avancée pour s’opposer au SNU. C’est pourquoi nous ne devons pas attendre le verdict de Macron et l’annonce officielle du contenu de ce stage. Disons lui stop dès maintenant, poussons depuis nos lycées et nos facs à la radicalisation du mouvement et au durcissement du rapport de force, mettons toute notre énergie pour construire la reconductible et arracher la victoire à Macron, et à son monde fait de guerre et de crises multiples.


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