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Monde

Déclaration de la Fraction Trotskyste - Quatrième Internationale

Défendons le Rojava contre l’invasion turque ! L’impérialisme hors de la région !

Nous reproduisons ci-dessous la déclaration de la Fraction Trotskyste - Quatrième Internationale dont le Courant Communiste Révolutionnaire du NPA qui impulse Révolution Permanente fait partie.

mardi 22 octobre

Depuis le 9 octobre, l’armée turque avance sur la frontière kurde-syrienne avec les milices djihadistes. Avec l’accord entre la Turquie et les Etats-Unis, ces alliés de l’OTAN tentent de concrétiser l’expulsion des Kurdes de la région frontalière. Nous défendons le droit à l’autodétermination de la nation kurde contre l’invasion turque et exigeons le retrait de l’impérialisme et des autres puissances de la région.

Le caractère de la guerre et la nécessité de défendre le droit à l’autodétermination

L’objectif politique de l’attaque de la Turquie n’est autre que la liquidation des structures militaires et de l’autonomie gouvernementale des Kurdes du Rojava. A cela s’ajoute un autre objectif de politique intérieure, mais de plus en plus important : se débarrasser d’une partie des 3,6 millions de réfugiés syriens qui vivent actuellement en Turquie, en les réinstallant (par la force si nécessaire) dans le nord-est syrien, principalement peuplé de Kurdes.

Le peuple kurde apatride a été divisé en quatre parties pendant la Première Guerre mondiale (Accord Sykes-Picot) dans le cadre de la restauration de l’ordre impérialiste d’après-guerre. Depuis lors, la question kurde est restée en suspens dans quatre pays (Turquie, Syrie, Irak et Iran) dans la mesure où ces Etats occupants considèrent la privation des droits de la population kurde comme un principe même de l’Etat nation. Ainsi, le Kurdistan se voit refuser le droit à l’autodétermination.

La guerre civile en Syrie remet en question l’accord Sykes-Picot. La nation kurde est parvenue avec la population locale à une certaine autonomie dans la région. L’autonomie gouvernementale au Kurdistan occidental (nord de la Syrie) poursuit l’approche consistant à prendre des mesures contre l’oppression nationale et patriarcale dans le cadre de la coexistence démocratique avec les États occupants. Pour ce faire, elle a conclu une alliance militaire avec les troupes américaines et occidentales qui ont utilisé les combattants kurdes pour vaincre Daesh, du moins dans sa forme territoriale. Pour sa part, la direction politico-militaire kurde voyait dans ces "partenaires" impérialistes une "protection" contre Assad et surtout contre Erdogan.

Cependant, la dissolution de l’alliance militaire par Trump a conduit le mouvement kurde à chercher une alliance militaire avec Assad et Poutine. Même cette alliance militaire entre le PYD et Assad, parrainée par la Russie de Poutine, n’aura pas suffit pour arrêter l’offensive turque. Jeudi dernier, il y a eu un accord entre la Turquie et les Etats-Unis pour un "cessez-le-feu", selon lequel l’armée turque interromprait les attaques en échange d’une cessation des sanctions économiques, et pour que la population kurde vide les villes de Serekaniye et Tel Abyad. Selon la presse kurde, les combats à Serekaniye se poursuivent sans relâche, malgré la déclaration du cessez-le-feu.

Cette occupation de la région frontalière kurde-syrienne pour créer une "zone tampon" est l’expression d’un colonialisme d’occupation par l’installation de populations. Affaiblie par la stagnation économique, la bourgeoisie turque espère réaliser d’énormes profits grâce à des mégaprojets. Celle-ci cultive la thèse qu’elle pourrait s’établir en tant que puissance régionale en mettant les territoires kurdes sous son propre contrôle. Face à cette situation d’urgence, plus de 200 000 personnes ont déjà fui de Rojava.

Avec la "zone tampon", l’Etat turc a l’intention de modifier définitivement la composition ethnique sur une superficie de 14.400 kilomètres carrés. De nouvelles villes seront ainsi construites pour deux à quatre millions d’habitants. Dans ce cadre, les milices djihadistes servent d’avant-garde à la future population de colons. A l’avenir, l’Etat turc a l’intention d’installer de force des réfugiés syriens. Le Bonaparte turc Erdogan promet aux nationalistes turcs d’envoyer les réfugiés dans les zones occupées de Syrie. Une opération claire de nettoyage ethnique.

Le retrait de Trump et l’hypocrisie des impérialistes européens

Le retrait de Trump s’inscrit dans le contexte plus large d’un changement de paradigme à échelle internationale. Le multilatéralisme, dans lequel la bourgeoisie travaille à l’unisson et évite les conflits d’intérêts majeurs, est dysfonctionnel en période de déclin du néolibéralisme. Par exemple, la France et l’Allemagne veulent sanctionner la Turquie séparément des structures de l’UE, car une ligne uniforme n’a pu être établie dans le cadre de l’UE.

La légitimation antérieure des guerres sous des termes tels que "démocratie", "droits de l’homme", etc., après les invasions désastreuses de l’Afghanistan et de l’Irak, ne fonctionne plus avec la même force en termes de propagande à échelle internationale. Dans le même temps, Trump voit la politique américaine au Moyen-Orient comme un échec et a pratiquement renversé la ligne du consensus. Par sa décision, il a ébranlé le Pentagone et les démocrates, qui préconisent une occupation prolongée de la Syrie. M. Trump se sert de la déclaration "mission accomplie" pour ouvrir une voie d’évasion à partir de la Syrie et concentrer ainsi son attention sur la région Asie-Pacifique. Comme l’a dit M. Trump lui-même, pour les États-Unis, quitter le Moyen-Orient aujourd’hui est une "question stratégique".

Mais pour ce faire, l’impérialisme américain doit s’assurer que ses intérêts sont préservés. C’est en ce sens que Washington a besoin d’alliés fiables et compétents, surtout au moment où l’Iran étend son influence dans la région à la suite des événements de la guerre civile syrienne. Deux piliers fondamentaux pour le maintien de l’ordre impérialiste dans la région ont des problèmes internes et externes, Israël et l’Arabie saoudite. Il n’est pas déraisonnable de déduire que Trump a décidé de reconstruire des relations avec un autre allié stratégique historique de l’impérialisme dans la région : la Turquie. Le fait est que l’alliance avec les forces kurdes a toujours eu un caractère tactique, ce qui rentrait également en contradiction avec les intérêts d’un allié de l’OTAN. La "trahison" des Kurdes par les Américains dans ce sens n’était qu’une question de temps.

Ainsi, avec le retrait des troupes américaines, la Turquie a été encouragée à envahir le Kurdistan. Et bien qu’au début il semblait qu’avec cette invasion, la Turquie perdrait en tant qu’alliés et partenaires des Etats occidentaux, alors que son armée compose un important contingent de l’OTAN, l’accord annoncé par le vice-président américain montre finalement le soutien de l’impérialisme américain au plan de son allié turc. Ils tentent ainsi de légitimer, au-delà de la rhétorique de Trump, l’invasion turque et de donner une issue "ordonnée" au retrait des troupes américaines.

Si ce type d’accord n’est pas le plus fiable comme cela a été démontré à maintes reprises tout au long des 8 années de guerre en Syrie, c’est une avancée réactionnaire qui renforcerait les positions des différents acteurs. La Russie et Al-Assad achèveraient le contrôle du territoire syrien entre les mains des Kurdes en freinant l’avancée de la Turquie, tandis que les Turques feraient un pas en avant dans la conquête de territoires qui déplacent davantage les Kurdes dans le but de créer une "zone tampon" où ils transféreraient des millions de Syriens arabes.

Erdogan fait valoir sa position de force dans la région : l’accord avec l’Union européenne sur la question migratoire et la situation géopolitique de la Turquie

Dans ce contexte, l’attitude des impérialistes européens envers la Turquie a été plus qu’hypocrite. C’est l’UE elle-même - et surtout l’Allemagne - qui a équipé l’armée turque ces dernières années. D’une part, avec les milliards d’euros de l’accord UE/Turquie, par lequel l’UE a fermé ses frontières avec l’aide d’Erdogan. Mais surtout avec les ventes directes d’armes : la Turquie est la première destination des exportations d’armes allemandes et, rien qu’en 2018, elle a reçu 242,8 millions d’euros d’armements et d’équipements allemands, soit presque un tiers du total des exportations d’armes allemandes. Des chiffres encore plus élevés sont attendus pour 2019. Plus hypocrite encore est le fait que l’embargo annoncé par le ministre allemand des affaires étrangères Heiko Maas ne vaut que pour les exportations d’armes en cours de traitement et non pour les exportations déjà autorisées.

Erdogan sait tout cela et peut donc prendre les réfugiés syriens en otage pour affirmer sa politique régionale vis-à-vis de l’UE. Afin de faire taire les voix critiques, il menace d’annuler l’accord avec l’UE.

Les structures kurdes que l’Allemagne et la France voudraient défendre en Syrie sont réprimées par les Etats impérialistes eux-mêmes à l’intérieur de leurs propres frontières. L’organisation kurde PKK est toujours classée comme organisation terroriste par l’UE, de sorte que les militants kurdes subissent la répression et la criminalisation. Le YPG/YPJ n’est pas à l’abri de cette situation. Ainsi, les militants kurdes ne sont pas autorisés à organiser des réseaux de solidarité efficaces contre l’invasion turque.

La démagogie démocratique des gouvernements allemand et français est l’expression de la panique d’une pression de droite dans la politique intérieure. Ils ont permis au gouvernement turc, par le biais d’accords et d’exportations d’armes et de capitaux, d’affiner encore davantage les lois restrictives, de réprimer le peuple kurde, la classe ouvrière et les réfugiés. L’instabilité du régime turc produit des crises de manière permanente, ces crises s’étendent désormais au-delà des frontières nationales turques vers les pays européens. Le bonapartisme turc n’a pas achevé sa tâche historique de faire de la Turquie une puissance régionale. C’est pourquoi Erdogan - lié à cette mission bonapartiste - essaie aussi de discipliner la bourgeoisie turque, la conduisant derrière lui, par cette guerre contre le peuple kurde. Pour l’instant, Erdogan a réalisé cette unité nationale chauvine.

Pour la défaite de l’invasion turque ! Pour l’expulsion du Kurdistan de toutes les puissances coloniales, régionales et impérialistes !

Nous soutenons la victoire de Rojava sur la guerre d’occupation turque. Mais la politique des dirigeants kurdes a montré toutes ses limites. Les compromis avec les Etats impérialistes occidentaux pour faire reconnaître leur "autonomie démocratique au Rojava", ont clairement freiné les possibilités de changements sociaux. Ces dernières années, l’Etat turc a signalé à plusieurs reprises qu’il voulait coloniser la Rojava. La situation actuelle, où ils se sont retrouvés acculés face au dilemme de laisser la Turquie commettre le génocide ou de conclure un pacte avec tous les démons, montre que ceux qui présentaient les États impérialistes comme des puissances protectrices ou même des alliés des nations opprimées, laissaient le peuple kurde sans outils et cette stratégie empêche d’avancer vers la libération nationale.

L’invasion turque détruit avec ses bombes les conditions de vie des êtres humains et la biodiversité. Ce territoire est d’abord bombardé, puis il est reconstruit, au profit des entreprises impérialistes. L’armée turque utilise des chars allemands pour conquérir la région. Ce sont les multinationales impérialistes qui tirent profit de la machine de guerre qui ont la responsabilité principale. Il faut dire que dans le capitalisme, les profits valent plus que les vies humaines, que la survie des écosystèmes et que l’avenir de la planète.

Le rôle qu’Assad et surtout Poutine jouent est également néfaste pour l’autodétermination du peuple kurde et pour les droits et intérêts de tous les opprimés et exploités de la région. Loin de s’intéresser aux droits nationaux du peuple kurde, Poutine et son vassal Assad tentent de profiter de la situation, de reconquérir des territoires et de s’en servir pour renforcer leur rapport de force face à leurs rivaux et partenaires-concurrents internationaux. Tout cela se fait évidemment aux dépens du peuple kurde. En ce sens, on ne peut pas exclure qu’Assad et Poutine parviennent bientôt à un accord avec Erdogan sur la "question kurde" en Syrie.

Cependant, il y a des perspectives progressistes qui se dessinent dans la nouvelle vague de solidarité internationale avec la résistance kurde. Les milices kurdes ont gagné la sympathie des peuples opprimés et des militants internationalistes par leurs luttes héroïques. Des dizaines de milliers de personnes - y compris les jeunes de Fridays For Future -, sont descendues dans les rues de toute l’Europe ces derniers jours pour manifester leur solidarité et dénoncer la complicité de l’impérialisme.

Dans le même temps, la clé de la défense de Rojava réside dans l’alliance avec les exploités et les opprimés de la région elle-même : en Iran, les travailleurs sont descendus dans les rues de nombreuses villes et ont organisé des grèves. En Irak, la crise politique et sociale a atteint un nouveau niveau, les masses descendant dans la rue pour lutter contre le chômage et la corruption. En Turquie, la crise politique et économique a même atteint le parti d’Erdogan, où deux personnalités importantes ont annoncé la création de nouveaux partis après leur démission de l’AKP. Le chômage élevé, l’appareil d’État corrompu et les bas salaires sont à l’origine du mécontentement dans le pays. Avant l’invasion, le bonapartisme d’Erdogan se désintégrait politiquement et économiquement. Avec celle-ci, le président veut recréer l’unité nationale et discipliner tous les secteurs de sa propre bourgeoisie. L’Etat turc n’a aucun intérêt à retirer l’armée et la police du Kurdistan car il perdrait sa colonie interne. De même, il ne cèdera pas aux pressions exercées par le parti HDP des négociations. Plus la position d’Erdogan en politique étrangère s’affaiblit, plus il voit la nécessité d’étendre encore sa domination de terreur interne. De plus, il fait partie de la tradition des partis bourgeois turcs d’agir unanimement lorsqu’il s’agit de l’oppression du peuple kurde.

Dans cette même phase, une politique socialiste révolutionnaire qui mette en avant les revendications pour du pain, du travail, du logement pour tous et qui s’oppose à la division chauvine entre travailleurs turcs et kurdes, peut avoir un énorme attrait. L’unité des travailleurs avec les opprimés est la clé pour freiner la réaction nationaliste. Dans la lutte contre l’ennemi commun se dévoile qui a intérêt à surmonter cette division chauvine entre la classe ouvrière kurde et turque, et qui détient une position belliqueuse.

Dans les centres impérialistes, il s’agit de nous opposer de toutes nos forces à la complicité de nos propres gouvernements et de nous manifester contre les entreprises d’armes de guerre. A l’instar des dockers du Havre, de Marseille ou de Gênes qui ont bloqué l’approvisionnement en armes de l’Arabie saoudite pour la guerre au Yémen, la classe ouvrière européenne peut utiliser sa force et arrêter l’approvisionnement en armes par la méthode de la grève. Un mouvement de jeunesse massif peut multiplier sa solidarité dans les lycées, les universités et les rues, jusqu’à ce que les gouvernements impérialistes renoncent à leur soutien hypocrite à cette guerre d’agression.

Notre solidarité est du côté de la résistance kurde. C’est pourquoi nous exigeons :

A bas l’invasion turque ! Pour l’expulsion de toutes les puissances coloniales, régionales et impérialistes du Kurdistan !

L’accord anti-réfugiés entre l’UE et la Turquie doit être annulé sans substitution possible et l’accueil de tous les réfugiés qui souhaitent demander l’asile en Europe doit être organisé dans de bonnes conditions.

Annuler l’interdiction et mettre fin à la répression des organisations kurdes PKK, YPG et YPJ. Retirer le PKK de la liste des organisations terroristes.

Libération de tous les prisonniers politiques kurdes et du mouvement de solidarité dans les prisons européennes.

Mobilisation internationale des travailleurs, des femmes et de la jeunesse, y compris des organisations telles que Fridays for Future et le mouvement féministe contre l’invasion turque et les interventions impérialistes dans toute la région. Pour atteindre ces objectifs, nous luttons pour l’établissement d’un courant anti-impérialiste au sein des syndicats et des mouvements sociaux, car la perspective la plus stratégique est de développer des mouvements de masse et des grèves générales contre la guerre et les interventions impérialistes.

Déclaration signée par les groupes de la Fraction-Trotskyste en Europe : Courant Communiste Révolutionnaire (CCR) au sein du NPA qui anime le quotidien Révolution Permanente, groupe RIO en Allemagne, FIR en Italie et CRT dans l’Etat espagnol.