A propos des menaces qui pèsent sur le Venezuela

Démocratie ou dictature ? Non, indépendance ou recolonisation !

Jean-Philippe Divès

Démocratie ou dictature ? Non, indépendance ou recolonisation !

Jean-Philippe Divès

La « révolution bolivarienne » a fait faillite et s’achève dans l’ignominie. Toute la question est de savoir ce qui succédera, tôt ou tard, au régime de Maduro. Pour que se dégage une issue tant soit peu progressiste, une condition préalable est aujourd’hui de défaire l’offensive de l’impérialisme US et de ses soutiens, qui vise à faire revenir le Venezuela à un statut de semi-colonie.

La responsabilité de la catastrophe économique en cours repose incontestablement, et avant tout, sur les gouvernements de Chávez puis de Maduro. Depuis son installation au pouvoir, le chavisme n’a rien fait pour sortir le Venezuela de sa situation de dépendance vis-à-vis de la monoproduction pétrolière et donc du marché mondial, sur lequel le retournement des prix des matières premières survenu en 2014 a déclenché la crise. Assis sur une manne qu’ils pensaient perpétuelle, les chavistes ont même encore aggravé cette dépendance. Sous leur règne, la part de l’industrie dans le PIB national a ainsi reculé – de 18 % en 1998 à 14 % en 2012, selon l’économiste marxiste Michael Roberts. Et aucun effort n’a été fait pour développer la production agricole, dans un pays qui dispose de vastes étendues de terres cultivables mais qui importe l’essentiel de ses aliments, et où la faim fait à nouveau des ravages.

Chávez et les chavistes ont chassé du pouvoir les représentants de la vieille bourgeoisie pro-impérialiste, tout en portant sérieusement atteinte à ses intérêts économiques. Mais ils n’ont ouvert la voie à aucun pouvoir populaire, encore moins à un quelconque socialisme, fût-il « du vingt-et-unième siècle » (pour y croire il n’y a plus que Trump ou Bolsonaro, qui usent et abusent de cette revendication trompeuse précisément afin de discréditer les idéaux du socialisme). Au contraire, leur régime a favorisé le développement d’une nouvelle classe privilégiée, aussi rapace et corrompue que la vieille bourgeoisie pro-US, la « bolibourgeoisie » civile et militaire, née à l’intersection de la bureaucratie d’Etat et d’intérêts économiques – notamment à travers PDVSA (Pétroles du Venezuela SA), les autres secteurs extractivistes et une série d’entreprises spécialisées dans l’importation.

La gestion de Chávez avait pourtant été marquée par une importante redistribution de la rente pétrolière aux secteurs populaires (même si la plus grande part de ces revenus a alimenté le développement de la bolibourgeoisie), ainsi que par des avancées démocratiques réelles, dans le cadre d’institutions qui, certes, ne rompaient en rien avec un cadre démocratique-bourgeois. On se rappelle que Chávez –fort de son immense prestige – avait accepté de passer en 2004 par l’épreuve du référendum révocatoire, qu’il avait remporté haut la main, et qu’il s’était incliné devant le résultat contraire, en décembre 2007, du référendum constitutionnel à l’issue duquel il espérait pouvoir se représenter à plusieurs nouveaux mandats successifs.

Sur ce plan comme sur celui de la situation des classes populaires, le contraste est frappant avec un Maduro dont l’évolution autoritaire se manifeste sur tous les terrains, de la multiplication des manœuvres institutionnelles antidémocratiques à la répression de l’opposition politique même non violente, ainsi que des luttes syndicales et populaires.

Washington entend récupérer son contrôle

Avec ses représentants politiques Républicains comme Démocrates, l’impérialisme US n’a jamais accepté de voir lui échapper le contrôle du Venezuela et de ses immenses ressources pétrolières. Il a donc soutenu et encouragé le coup d’Etat de 2002, mais celui-ci a été défait par une immense mobilisation populaire. L’échec du putsch bourgeois-impérialiste a renforcé Chávez et le chavisme, qui quelques mois plus tard ont été encore confortés par leur victoire face au lock-out patronal de PDVSA. Sans jamais cesser d’agir en sous-main, les yankees se sont alors tapis dans l’ombre, jusqu’à ce que la crise ouverte il y a cinq ans leur offre la possibilité de reprendre l’offensive.

D’où aujourd’hui les menaces d’intervention militaire, accompagnées de sanctions économiques déjà très sérieuses (dont la quasi confiscation des avoirs de Citgo, la filiale de PDVSA qui commercialise et raffine le pétrole vénézuélien aux Etats-Unis, n’est qu’un aspect parmi d’autres), qui aggravent la crise du pays et enfonce encore plus les masses vénézuéliennes dans la misère. Autant pour les grotesques justifications « humanitaires », qui ne valent pas mieux que les prétentions « démocratiques » – comme le dit une déclaration récente de l’organisation Marea Socialista, « le peuple ne veut plus de Maduro, mais personne n’a élu Guaido ».

Outre les buts traditionnels de l’impérialisme étatsunien, l’administration Trump a des raisons propres d’attaquer le Venezuela, qu’elle désigne comme composant une « troïka de la tyrannie » aux côtés de Cuba et du Nicaragua. L’une des raisons est son obsession d’une menace résurgente du socialisme – que dans son récent discours sur l’état de l’Union, Trump désignait comme un danger interne aux Etats-Unis mêmes !

Une autre, sans doute plus solide, a à voir avec la politique de l’« America First » et dans ce cadre le recentrage géopolitique engagé en direction de l’arrière-cour historique qu’est l’Amérique latine (avec, concomitamment, des velléités de désengagement de régions telles que le Moyen-Orient, dont la gestion devrait idéalement être sous-traitée aux alliés israéliens, égyptiens et saoudiens). Dans ce cadre, la présence économique grandissante de la Chine dans cette région du monde ne constitue pas un obstacle à l’interventionnisme US, mais bien au contraire un facteur supplémentaire de motivation : c’est aussi parce qu’il faut contrer et faire reculer les Chinois, qui osent venir s’installer jusqu’aux portes de l’Empire, que demain, peut-être, ce dernier ira jusqu’à la guerre. Comme il l’a fait en 2002 en Irak, avec (malgré) les conséquences cataclysmiques qui s’en sont suivies, et qui seraient probablement d’une ampleur comparable si les Etats-Unis décidaient d’envoyer des troupes au Venezuela.

Pour l’instant, les manœuvres visant à justifier une intervention armée ont fait long feu. En témoigne le fiasco de la tentative d’intrusion « humanitaire » des 23-24 février 2019, quand les organisateurs au désespoir ont décidé de mettre le feu à leurs propres camions de vivres… du côté colombien de la frontière. On ne voit pas, par ailleurs, comment et pourquoi les 2000 généraux de l’armée bolivarienne accepteraient de se soumettre à Trump et Guaido, alors qu’ils dirigent (et profitent largement de) l’essentiel de l’économie du pays, à commencer par PDVSA. L’impasse actuelle a conduit le « groupe de Lima », qui réunit les membres de l’OEA (Organisation des Etats américains) ayant reconnu Guaido, à écarter aujourd’hui une intervention militaire au profit de la poursuite des sanctions.

La première tâche est de faire échec à l’Empire

Mais, d’une part, la politique des sanctions constitue déjà une intervention, d’autre part, la menace d’invasion militaire, déjà proférée à plusieurs reprises, reste posée comme une hypothèse pour l’avenir. Signalons, à ce propos, qu’il est absurde de tirer un trait d’égalité entre les Etats-Unis d’un côté, la Russie ou la Chine de l’autre, décrits comme intervenant également en défense de leurs intérêts de grande puissance mais, dans leur cas, du côté du gouvernement de Maduro. Absurde parce que le Venezuela et l’Amérique latine sont considérés comme leur « arrière-cour » par l’impérialisme étatsunien, pas russe ou chinois, et que ce sont des soldats US, pas russes ou chinois, qui se trouvent positionnés aux frontières.

Sans même parler des conséquences qu’aurait une intervention armée, l’éventualité que le Venezuela retombe sous la coupe des Etats-Unis, c’est-à-dire perde à son indépendance politique vis-à-vis de la vieille puissance tutélaire, aurait des effets terriblement négatifs pour les travailleurs et la (faible) gauche vénézuélienne, comme pour toutes les masses opprimées d’Amérique latine. Non seulement une victoire impérialiste n’apporterait en aucun cas la paix et la démocratie, mais les conditions de la lutte pour une issue émancipatrice deviendraient infiniment plus difficiles.

D’où la nécessité de défendre inconditionnellement le Venezuela face aux actions et menaces de Trump, Guaido et leurs alliés – parmi lesquels, ici, Macron. « Inconditionnellement » signifiant qu’une telle position est nécessaire quelles que soient la nature et la politique de ceux qui sont aujourd’hui les cibles désignées de l’Empire, et que cette position n’implique pas le moindre soutien politique à Maduro.

Au contraire même, puisque toute sa politique contribue à affaiblir les capacités de résistance du pays. Comment le mobiliser face à l’offensive impérialiste quand certains sont tenaillés par la faim tandis que d’autres continuent de s’engraisser, ou alors que le gouvernement « bolivarien » réprime, emprisonne voire fait assassiner des syndicalistes ou des acteurs des mobilisations populaires ?

C’est dire aussi à quel point la tâche est ardue. Si elles parvenaient à faire échec à Trump et ses complices, les masses vénézuéliennes et de tout le continent franchiraient un grand pas en avant.

Illust. Le Venezuela actuel, à l’époque de la colonisation espagnole, au XVII°

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