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Politique

Entre dépistage et traçage

Dépistage. 30 000 personnes constituées en « brigades » : qui seront ces enquêteurs ?

Le 11 mai, on retourne au boulot. Mais « il faudra continuer à vivre avec le coronavirus ». En décidant le déconfinement dans des conditions sanitaires loin d’être maîtrisées, le premier ministre rouvre le risque d’une deuxième flambée de l’épidémie. Sa stratégie, qui se voudrait rassurante, n’est pas plus affûtée maintenant qu’au début. Elle est même inquiétante.

mercredi 29 avril

700 000 tests de dépistage : une déclaration fracassante mais insuffisante et illusoire

A la base de la stratégie présentée à l’Assemblée par le premier ministre : le dépistage. Oui, d’accord, on le sait depuis le début, et l’OMS ne cesse de le seriner, la réalisation de tests sérologiques à grande échelle est la condition première du démantèlement des chaînes de contamination. Elle était et reste le seul moyen d’endiguer la propagation de l’épidémie. L’Islande qui a eu la bonne idée d’engager une campagne de tests dès le mois de janvier, avant même le démarrage de l’épidémie, en a fait la démonstration. Aujourd’hui, avec un taux record de tests qui se porte à 10% de la population, ce pays est celui qui, sans recourir au déconfinement, et grâce à la précocité de cette campagne, a limité pour le moment considérablement le nombre de personnes infectées et le nombre de morts par rapport à sa population et se déclare maintenant sorti du pic.

D’où l’annonce retentissante d’un Edouard Philippe qui sait qu’il a eu tout faux depuis le début sur cette question et tente de reprendre la main : 700 000 tests par semaine à partir du 11 mai, pour un besoin estimé à 525 000. Une largesse qui tranche avec la pénurie que les soignants aussi bien que la population vivent jusqu’ici. Une pénurie dont témoigne un récent rapport de l’OCDE qui indique qu’au 28 avril, avec un taux de 9,1 personnes testées pour mille, la France se situe toujours très loin de la moyenne des pays de l’OCDE (23,1 personnes testées pour mille).

Mais hélas, le retard accumulé est tel aujourd’hui que personne, dans les milieux autorisés, ne croit réalisable cette opération de dépistage à grande échelle annoncée ce mardi. C’est ainsi que le chercheur au CNRS, Philippe Froguet exprime sa conviction : « On ne sera évidemment pas prêt le 11 mai ». Une impréparation qui concerne aussi bien la quantité et la fiabilité des tests disponibles que la capacité à les réaliser.

De surcroît, même si les 700 000 tests par semaine étaient réalisés, ils seraient encore insuffisants, car très inférieurs à ce qu’exigerait une véritable prévention. Les 525 000 tests par semaine que Philippe se propose triomphalement de dépasser avec une marge de 175.000 reposent en effet sur un calcul effectué à partir du nombre de cas avérés et n’intègre pas les cas asymptomatiques, pourtant principale source de contamination et d’expansion de l’épidémie.

Il faut rappeler à ce propos que l’Islande, dont on vient de citer l’exemple, a introduit dans sa campagne de tests non seulement des personnes présentant des symptômes et leurs « contacts » mais également une proportion importante et statistiquement échantillonnée de personnes ne présentant aucun symptôme. C’est évidemment l’un des facteurs essentiels de l’efficacité de sa campagne.

On paye aujourd’hui, et on paiera peut-être encore plus à partir du 11 mai, l’incurie d’un gouvernement qui avait pourtant annoncé à grand bruit qu’il allait réquisitionner les laboratoires privés et vétérinaires et a finalement reculé, préférant recourir à une étude dilatoire menée par un cabinet conseil privé, sans même entendre, comme le révélait Médiapart le 29 mars, les offres de services de plusieurs laboratoires vétérinaires capables de mener une campagne de tests à grande échelle.

Sans compter que, outre la disponibilité des tests se pose également la question de la capacité de réalisation par les laboratoires disponibles de plusieurs milliers de tests par jour. Objectif d’autant plus difficilement atteignable que masques et écouvillons font défaut.

Le premier maillon de la démarche stratégique énoncée par Edouard Philippe « protéger, dépister, confiner » apparaît décidément bien fragile et surtout très limité, et la suite n’est pas plus convaincante…

30 000 personnes dans des « brigades » d’enquête : seul le personnel sanitaire devrait y être habilité !

Après les tests et la détection des personnes contaminées vient la question du repérage de leurs « contacts ». Prudemment, Edouard Philippe avait pris soin d’écarter de son plan présenté au vote de l’Assemblée la question du « tracking » et de l’outil de géolocalisation « STOP covid » qui, dès son apparition, a suscité, y compris dans les rangs de la majorité, de violentes critiques et résistances au nom du respect des libertés individuelles.

Mais dans la présentation de sa stratégie, le premier ministre ne pouvait éviter la question du repérage des contacts, complément indispensable des tests pour identifier les chaînes de contamination. Il affirme donc compter sur les médecins généralistes et les infirmiers libéraux pour déclarer les malades atteints du Covid 19 et identifier les « cas contacts ». Une investigation éminemment personnelle, voire intime, comportant des données encore plus confidentielles que les déplacements physiques que l’appli « STOP covid » était censée repérer.

Pour ce travail dit de « contact tracing », le gouvernement informe les personnels de santé qu’ils seront assistés de « brigades » constituées de personnels issus de diverses structures comme les CPAM, les conseils départementaux ou des organismes comme la croix rouge qui ne sont à l’évidence pas des professionnels de santé. L’ensemble devant aller, si l’on en croit Edouard Philippe, jusqu’à un effectif de 30 000. On imagine qu’il faudra aller le chercher très loin… et certainement bien au-delà du seul personnel professionnellement et déontologiquement habilité c’est-à-dire les médecins, les soignants et les laborantins.

Cette idée n’a d’ailleurs pas séduit que le gouvernement français. Expérimentée en Corée, elle intéresse également actuellement la Belgique qui se propose de recruter quelque 2 000 enquêteurs issus de la société civile, la Californie qui planifie une brigade de 20 000 « traceurs », ou l’Allemagne qui vise 20 000 personnes et songe à faire appel à l’armée !… Des initiatives qui font très clairement exploser les limites de la protection des données personnelles et que le gouvernement d’Edouard Philippe pourrait être tenté d’imiter.

La question des libertés démocratiques revient donc en force et un tel dispositif n’est d’ailleurs pas sans poser de graves questions déontologiques aux médecins et professionnels de la santé comme l’exprime le Dr. Ortiz, président national de la CSMF (Confédération des syndicats médicaux français) qui redoute une banalisation de l’accès à des renseignements confidentiels et exprime son inquiétude avec force : « Ces personnes auront accès à des données médicales – parce qu’être sollicité pour un test de dépistage du Covid est effectivement une donnée médicale »« C’est préoccupant, il serait plus logique de prioriser des solutions avec des personnes habituées au secret médical ». En effet, seul le personnel sanitaire devrait être habilité à de telles « brigades ».

De multiples raisons de rester vigilants sur les risques de passage d’une approche sanitaire et médicale à une gestion « policière » qui est d’autant moins évacuée qu’Edouard Philippe précise que ce dispositif de « brigades » ne sera pas exclusif, mais complémentaire de l’application « STOP covid »…. Mais ce sera l’objet d’un autre débat à l’Assemblée ….assure-t-il.

Même face à un phénomène naturel, les choix sont politiques

Plus on avance dans le temps et plus on s’aperçoit qu’à chaque phase, des rendez-vous stratégiques ont été manqués, probablement un peu par incompétence, mais de manière déterminante par choix politiques conscients et délibérés. Premièrement, une politique d’austérité de plusieurs années et une vision court terme, calquée sur les pratiques des entreprises capitalistes, qui a créé une situation de pénurie extrême dans le secteur de la santé publique, notamment en matière de tests et de dépistage. Une situation qui a rendue impossible une campagne de tests massive et précoce. Ensuite, alors que l’épidémie était déjà développée, un recul politique devant la possibilité de réquisitionner les laboratoires privés capables de réaliser des tests à grande échelle et qui pourtant étaient, pour certains, volontaires. Et encore maintenant, une incapacité à donner le temps d’une mise en place d’un système de dépistage à grande échelle avant de faire sauter le verrou du confinement sous la pression du Medef et des intérêts économiques du patronat.

Une longue série de choix politiques que certains d’entre nous, et pas seulement les plus âgés, risquent de payer in fine par des situations de confinement, chez eux ou dans des conditions collectives de fortune qui risquent de n’être ni agréables, ni sûres sanitairement, parfois sous « contrôle », comme l’a envisagé « si nécessaire » et de manière allusive Edouard Philippe devant l’Assemblée.

Une succession de fautes politiques contre la population que seul un large secteur public de la santé, placé sous le contrôle des travailleurs, incluant labos, centres de dépistage, structures hospitalières d’épidémiologie et de confinement pourrait éviter. Autrement dit : un autre monde dans lequel nos vies vaudraient plus que leurs profits. Un autre monde que nous devons dès maintenant nous organiser pour construire.




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