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Débats

Pas un euro d'argent public aux capitalistes !

Des aides publiques pour les « bons » patrons : un programme anticapitaliste, vraiment ?

Pour les régionales en Occitanie, le NPA s’est rallié à LFI et à son programme. Ce ralliement à LFI s’illustre par un programme de conciliation de classe sur la question de l'emploi où la liste Occitanie Populaire met en avant en premier lieu le conditionnement des aides publiques aux capitalistes. Nous expliquons ici pourquoi ce programme loin d'être anticapitaliste ne résout non seulement en rien ni le problème des suppressions d’emploi ni du chômage. Pire, il est très problématique puisqu'il franchi la ligne rouge de la conciliation avec nos ennemis : le grand patronat.

jeudi 27 mai

Crédits photos : DENIS CHARLET / AFP

L’actuelle vague de suppressions d’emploi est en passe de dépasser le total de destruction d’emploi dans les années qui suivirent immédiatement la crise de 2008. Pour la seule année 2020, près de 370 000 destructions d’emplois ont été comptabilisées en France contre 460 000 suppression directe entre les années 2008 et 2009. En ce qui concerne les CDI, en un an, presque 1000 plans de licenciements ont été initiés, concernant plus de 100.000 salariés, l’industrie étant frappée de plein fouet avec 61.700 emplois détruits. [1]. Un carnage sur le plan de l’emploi qui apparaît pour l’heure limité en comparaison à la chute historique du PIB. Ainsi, il est probable que le pire de la casse sociale soit encore à venir, avec la levée des mesures de "contention sociale" (chômage partiel, etc.), comme l’explique l’économiste Michel Husson, pouvant ouvrir la voie à des faillites en cascades. La Banque de France (BdF) estime ainsi 350 000 nouvelles suppressions pour l’année à venir.

Autrement dit, la question de l’emploi et de sa précarité est une question toujours plus urgente pour l’ensemble de notre classe. Urgente, et même vitale, pour ceux qui se tuent à chercher un travail ([le chômage serait responsable de 10.000 à 14.000 décès par an) comme pour ceux qui se tuent à le garder.

Conditionner les aides publiques pour le maintien de l’emploi ou interdire les licenciements ?

Dans ce contexte, la question du programme pour faire face aux licenciements est centrale. Face aux capitalistes qui veulent nous faire payer leur crise, quel programme, quelles revendications mettre en avant pour non seulement se défendre contre les suppressions d’emploi à venir, et commencer à questionner le chômage de masse lui-même ?

Pour répondre à cette question, la liste « Occitanie Populaire » issue d’un accord électoral entre LFI, le NPA et GDS (que nous avons commenté ici) propose la « conditionnalité » des aides publiques au patronat. Une proposition qu’elle a développée à de multiples reprises dans ses premières apparitions, dans son protocole d’accord ou dans sa première conférence de presse. Dans le dossier de presse de lancement de sa liste, elle défend dans sa partie "Maintien de l’emploi" : "Conditionnement des aides publiques de la région au respect d’un plan ’zéro licenciement’ et ’zéro délocalisation’." [2]

Mais comment imposer le "maintien des emplois" par la simple menace de ne plus verser d’aides publiques aux capitalistes qui licencient ? On le sait, arroser le grand patronat d’argent public (dont il est déjà gavé) ne permet en rien d’agir sur l’emploi et n’a jamais été le programme des anticapitalistes.

Les militants du NPA présents dans cette alliance l’expliquaient eux-mêmes à la France Insoumise, quelques semaines avant de finalement se renier et se rallier à son programme : "nous avons un désaccord avec votre proposition de « sauver les emplois d’aujourd’hui en conditionnant les aides publiques dispensées par la région aux entreprises ». Nous estimons que les collectivités locales n’ont pas à dépenser l’argent public en faveur d’entreprises qui ne visent que le profit et continuent à verser des dividendes à leurs actionnaires. Nous pensons au contraire que les grandes entreprises d’utilité sociale ou d’intérêt stratégique incapables de protéger les emplois devraient être réquisitionnées et placées sous contrôle de leurs salarié.e.s".

En effet, comme le notaient les camarades avant de capituler, revendiquer le non-versement d’aides publiques aux patrons qui licencient revient à maintenir ces aides pour les "bons patrons", ceux qui ne suppriment d’emploi même s’ils continuent de faire du profit et de verser des dividendes. [3]. Avec ou sans aide publique, le patronat réalise un profit dont une partie est attribuée aux actionnaires sous forme de dividendes (les entreprises du CAC40 s’apprêtent à verser cette année 51 milliards de dividendes). La "politique de l’offre", consistant à arroser d’argent public les patrons, a pris de l’ampleur sous le mandat de François Hollande (pacte de compétitivité, CICE...). Ce qui a permis d’engraisser les profits des grandes entreprises, aux dirigeants d’augmenter leurs rémunérations et les dividendes versés aux actionnaires, comme le démontrait Elise Lucet dans une enquête sur le CICE. De son côté, l’Humanité notait que les aides publiques aux entreprises privées représentent chaque année environ 200 milliards d’euros ! Les révolutionnaires n’ont pas à amender cette "théorie du ruissellement" et à choisir quel patron mérite ou non un bonus d’argent public.

D’autant plus que même dans l’hypothèse où la Région suspendrait ses aides à tout patron qui licencie, cela ne serait pas un "levier d’action" pour "sauver les emplois d’aujourd’hui" mais une ligne de compte que le patronat n’aurait qu’à chiffrer, en faisant peser cette "perte" dans le bilan de l’entreprise pour justifier d’autant plus de licenciements (quitte à perdre des aides, autant y aller franchement sur les licenciements). Sans parler des multiples possibilités de supprimer des emplois sans "licencier" (on a vu Airbus se vanter de supprimer 5000 emplois sans "licenciement sec"). La liste Occitanie Populaire maintient le flou sur cette question, parlant parfois de la suspension des aides pour ceux qui "suppriment des emplois" (comme dans son premier tract de campagne) ou ceux qui licencient (comme dans le dossier de presse précédemment cité). Les militants de terrain savent qu’il existe mille manières de supprimer des emplois, des dispositifs légaux (PSE, RCC, APC) aux "départs volontaires", en passant par le non-remplacement des départs (retraite, démissions…).

Enfin, la question de la taille des entreprises est importante. Le protocole d’accord de la liste Occitanie Populaire revendique "Zéro euro de subvention de la région aux grandes entreprises qui licencient". Cela signifie ainsi que la liste Occitanie Populaire est prête à financer sans problème, y compris les grands capitalistes comme Bolloré, Mulliez, Airbus, les plus grands capitalistes s’ils ne "licencient" pas ? Une conciliation avec le grand patronat qui non seulement est grave puisqu’elle brouille les frontières de classes mais cherche derrière à faire de ces "bons" grands patrons qui nous exploitent, nos pires ennemis, un allié.

Face à cette réalité, les révolutionnaires ne peuvent pas revendiquer d’amender les politiques des grands patrons et du gouvernement, mais doivent s’attaquer aux causes profondes du chômage de masse. Premièrement, en revendiquant l’interdiction des licenciements, sans condition (ni d’aides publiques, ni de dividendes). Mais aussi en donnant des perspectives aux luttes contre toute illusion sur le dialogue social et la conciliation avec le patronat. Pour éviter d’avoir des nouveaux Bridgestone où les salariés se sont fait balader de réunion en réunion par le gouvernement, le patronat et les directions syndicales jusqu’à la fermeture du site, ou résoudre, par exemple, la grave situation que traversent les fonderies en France, les révolutionnaires doivent défendre l’expropriation et la nationalisation sous contrôle ouvrier de toute entreprise qui ferme ou licencie !

Mais le chômage est une donnée structurelle du capitalisme, qui ne s’arrête pas aux seuls licenciements à venir. Les capitalistes ont besoin qu’existe un certain niveau de chômage pour pouvoir faire pression sur les salaires. C’est ce que reconnaissent à leur façon les économistes classiques avec le concept de NAIRU ("Non-Accelerating Inflation Rate of Unemployment", ou le taux de chômage n’accélérant pas l’inflation), qui défend qu’il existe dans la société un taux "naturel" de chômage pour une économie équilibrée (en réalité pour maintenir leur taux de profit). [4]

Mais pour s’attaquer à ce problème structurel, il s’agit de voir tout d’abord que les institutions existantes, ici la Région, ne sont en rien un "levier d’action pour changer réellement les choses", et que les anticapitalistes, sans poser un programme s’affrontant directement à la propriété privée, et aux intérêts des grands capitalistes, ne peuvent adapter leurs mots d’ordre au cadre réduit que permet la Région.

La Région, un "levier d’action" pour changer les choses ?

Malgré les mentions aux luttes sociales et la volonté de se placer en continuité de celles-ci, la liste Occitanie Populaire entend gouverner et changer les choses par les institutions. C’est ce que disent clairement dès la première conférence de presse Manuel Bompard de LFI ( "La Région est un levier d’action pertinent pour apporter des réponses") et Christian Belinguier de GDS ( "La Région a des possibilités, des leviers d’action pour changer réellement les choses"). Malgré les ajouts de Pauline Salingue du NPA sur la volonté d’une campagne pour "soutenir les mobilisations", ce "profil de lutte" n’apparaît que comme un complément ("ce à quoi on veut aussi servir") à une stratégie visant à s’attaquer aux maux du capitalisme à travers les institutions régionales et le peu de marges de manœuvres qu’elles permettent.

C’est ce logiciel d’ensemble qui amène à adapter chaque revendication aux possibilités réelles et aux prérogatives (d’ailleurs bien minces et très locales) de la Région.

Pour articuler la défense des emplois actuels au droit au travail pour tous, il y a urgence à faire entendre le mot d’ordre de partage du temps de travail, entre tous et toutes et avec maintien de salaire !

Ce mot d’ordre ne naît pas des possibilités ou non d’être réalisé par les capitalistes eux-mêmes (encore moins au travers des institutions étatiques comme la Région) mais avant tout des nécessités réelles de notre classe, et pour préparer une bataille commune entre ceux qui n’ont pas de travail et ceux qui en ont encore un.
Comme l’écrivait Trotsky dans le Programme de transition à propos de cette revendication : "Si le capitalisme est incapable de satisfaire les revendications qui surgissent infailliblement des maux qu’il a lui-même engendrés, qu’il périsse ! La "possibilité" ou "l’impossibilité" de réaliser les revendications est, dans le cas présent, une question de rapport des forces, qui ne peut être résolue que par la lutte. Sur la base de cette lutte, quels que soient les succès pratiques immédiats, les ouvriers comprendront mieux que toute la nécessité de liquider l’esclavage capitaliste".

Ce mot d’ordre, qui questionne les causes profondes du chômage, doit être exprimé clairement. Les mentions très générales à une hypothétique "réduction du temps de travail", comme le fait Occitanie Populaire, ne permettent pas de clarifier. Pour quoi se bat-on ? Pour un partage du temps de travail entre tous et toutes, avec maintien de salaire, ou pour "rétablir les 35h en majorant les heures supplémentaires" qui est la mesure défendue par LFI sur le sujet.

On le voit, ces alliances électorales opportunistes avec LFI, que le NPA a impulsé en Nouvelle-Aquitaine et en Occitanie, profite essentiellement au programme et à la stratégie institutionnelle de la France Insoumise. Cette orientation politique ne peut qu’être une impasse pour le monde du travail. En ce sens, et par delà les désaccords politiques que nous avons avec Lutte Ouvrière, nous soutiendrons leur programme qui lui dénonce ouvertement les cadeaux au grand patronat : "Les principaux donneurs d’ordres, Airbus, Safran, Thales, Air France, Dassault, Renault, dont les actionnaires ont accumulé des fortunes pendant des années, ont reçu des milliards d’aides de l’État. Et le conseil régional a fait la seule chose qu’il sait faire : il leur a ajouté des millions." Nous partageons aussi la nécessité de "répartir le travail entre tous sans perte de salaire et prendre sur les profits accumulés pour payer à tous un salaire décent".

Face à la crise et au chômage de masse qu’on nous promet, on ne pourra pas compter sur un mécano électoral comme le propose l’alliance LFI-NPA. Pour se préparer aux luttes à venir, il nous faut une organisation de combat, un parti révolutionnaires des travailleurs, qui incarne une véritable alternative face aux stratégies de la défaite des directions syndicales ou de la gauche institutionnelle.




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