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Des gilets jaunes de Mantes-la-Jolie dénoncent les violences policières dans les banlieues

Des gilets jaunes de Mantes-la-Jolie ont participé symboliquement à l’initiative de chaîne humaine contre les violences policières dans les quartiers, lancée dans le 93 et soutenue par de nombreuses organisations. Éric, cheminot à Mantes-la-Jolie, nous explique son engagement contre les violences policières, et pourquoi il tenait à participer à cette action.

jeudi 14 mai

J’ai toujours vécu en banlieue et dans des villes avec des quartiers dits populaires, ou des cités, comme on disait à mon époque.

J’ai grandi à Asnières sur Seine dans le 92, pas loin de la cité des Mourinoux qui jouxte la cité du Luth de Gennevilliers. Les violences policières contre les jeunes ont fait partie de mon adolescence et j’en ai eu ma dose, même si mes potes de galère basanés en ont eu plus que leur part.

Puis, mes parents ont déménagé dans le Mantois (bassin de Mantes-la-Jolie) et j’ai travaillé dans les usines du coin, Dunlopillo notamment, avant d’être embauché à la SNCF. J’ai travaillé à Cergy St-Christophe pendant des années, où j’ai connu également des victimes de violences policières, avant de revenir sur Mantes-la-Jolie.

Je suis un enfant de la banlieue dans laquelle j’ai vécu un brassage de cultures d’une richesse inouïe, une solidarité qui est rarement mise en avant, une école de la vie, de la fraternité. « La meilleure école, l’école de la rue » dirait Ahmed de la RATP. J’ai profondément aimé cet apprentissage et cet enrichissement avec des ami-es de toutes origines, moi un babtou ou un gaouri. J’estime que ça a grandement contribué à faire de moi un adulte responsable, à assumer mes actes et mes positions, à aimer mon prochain d’où qu’il vienne car son sang est toujours aussi rouge que le mien.

J’étais présent à l’arrivée à Paris de la marche des beurs, ma première manif et j’étais fier ensuite de porter le badge « touche pas à mon pote » car je n’y connaissais rien à cette époque en récupération politique, et qu’un leader qui s’appelait Harlem Désir, ça faisait du bien à la société française.

J’étais dans la manifestation contre la loi Devaquet (réforme de l’université du gouvernement Chirac) en décembre 1986, à quelques rues de l’endroit où Malik Oussekine a été assassiné fuyant les mêmes voltigeurs motocyclistes de Pasqua.

Je me souviens très bien quand le jeune Aïssa est mort dans un commissariat de Mantes-la-Jolie privé de ventoline, et j’ai été profondément outré par la maltraitance des 151 jeunes du Mantois le 6 décembre 2018.

En tant que militant syndical, j’ai participé à de nombreuses manifestations au moment de la mise en place de l’Europe du pognon qui n’était pas l’Europe des peuples, et nous avons été gazés et poursuivis à Nice, Bruxelle, etc… J’étais aux manifestations du contre-sommet du G8 à Gène quand Carlo Giuliani a été assassiné par la police italienne.

En tant que gilet jaune, j’ai vu et vécu la répression policière et les violences incroyables de la police française contre ceux qui manifestaient.

De mémoire, le seul moment un peu moins oppressant était après la réélection de Mitterrand. Les contrôles au faciès nous ont semblé à tous moins présents, mais il faut dire que nous sortions de l’ère Pasqua/Pandraud au ministère de l’intérieur, faire moins pire ne veut pas dire que c’était bien...

Une autre constante est l’impunité dont jouissent les coupables. Jamais je n’ai pu me réconforter en constatant que la société, au travers de décision de justice, avait réagi de façon à essayer au moins d’éviter que cela ne se reproduise.

Je ne suis pas violent et toute cette violence est insupportable.

D’autant plus quand on comprend la lâcheté de ces pseudos « forces de l’ordre » dont le rôle est encore et toujours de défendre "l’ordre établi", c’est-à-dire l’ordre capitaliste où une poignée de gens se gavent sur le dos de l’immense majorité qui trime chaque jour. Leur violence n’est pas une "réaction proportionnelle" à une attaque subie. En effet, on constate que les violences policières dépendent de l’identité et non pas des actions de celui qui est en face. Un gamin des cités, bronzé en plus, aura bien plus de risques de se faire tabasser et tuer qu’un gilet jaune, adulte lui, qui subira plus de violence qu’un syndicaliste ouvrier avec une organisation qui le soutient, et les gens de "la manif pour tous", issus de la bourgeoisie eux ne risquent rien…

Ce constat n’est pas acceptable. Et la police, aujourd’hui complètement rejetée par la majorité de la population, est donc totalement illégitime. L’impunité la plus répugnante est savamment organisée et encore plus avec le gouvernement actuel qui ne se soucie même pas de sauver les apparences : Zineb Redouane, Steeve Maia Canico, Cédric Chouviat et quasi quotidiennement aujourd’hui avec l’explosion des violences policières dans les quartiers, nos morts sont nombreux et la liste de l’impunité s’allonge. Adama, Zyed, Bouna et tous les autres attendent toujours justice dans un état prétendument "de droit".

Mais ces forces de police sont à l’image de notre société toute entière. La violence policière subie par ces jeunes des quartiers, ne sont que les prémices de la violence sociale qu’ils subiront toute leur vie. Les violences administratives de par leurs origines ou leur patronyme, leur lieu d’habitation, et surtout les violences professionnelles, salariés précaires, jetables, discriminés et de toute façon, écrasés par la machine néolibérale toujours plus présente et inhumaine. La même injustice et impunité pour les forces de l’ordre que pour le patronat qui exercera le même type d’arbitraire dans l’entreprise. La fréquence et la gravité de l’injustice banalisent ainsi l’inacceptable.

Est-ce la seule voie que nous ouvrons pour la jeunesse ? Dans un pays qui ne manque ni de richesses, ni de compétences, ni d’infrastructures, n’avons-nous pas d’autre espoir à offrir ?

Il est temps que ça change. Cette réflexion et ce combat doivent faire partie de notre monde d’après qui ne peut pas être à l’image de la « normalité » d’avant, puisque c’était bien cette « normalité » le problème.

Comme les gilets jaunes l’ont montré, nous devons renouer avec la lutte, le refus et l’indignation face à cette situation pour cesser de la banaliser et imposer que le mot Justice prenne tout son sens, ce qui n’est possible que dans le combat pour une autre société. Ainsi nos enfants, des quartiers et d’ailleurs, pourront aspirer à une vie digne.




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