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Politique

Violences policières

Des interpellés dénoncent « des actes de torture » dans un commissariat du 19ème

Alors que la loi Sécurité Globale (qui vise notamment à condamner les personnes diffusant des images de policiers en exercice) s'apprête à être votée à l'Assemblée, StreetPress publie des témoignages glaçants de violences policières. Les victimes racontent et dénoncent des "actes de torture" de la part de plusieurs agents d'un commissariat du 19 ème arrondissement. Deux de ces policiers sont également impliqués dans la mort de Liu Shaoyao, tué par un policier en mars 2017.

jeudi 12 novembre

Crédits photos : JACQUES DEMARTHON / AFP

Dans un article édifiant, le journal StreetPress relaie une multitude de témoignages glaçants décrivant de très longs passages à tabac de la part de policiers sur des interpellés, accompagnés d’insultes racistes et de menaces de mort, dans un commissariat situé dans un quartier populaire du 19ème arrondissement.

Moha, un Algérien de 37 ans est violemment tabassé par des policiers du 19ème dans la nuit du 7 au 8 juillet 2020 : « J’étais menotté, les bras écartés et ils tapaient, tapaient. C’est de la torture. » Le soir du 7 juillet, il est embarqué par trois agents de la Brigade Anti-Criminalité (BAC) vers 20H30, à la suite d’une altercation avec un couple de voisins.

En route pour le comissariat rue Erik Satie, alors qu’il est menotté à l’arrière du véhicule, les violences physiques commencent : « je prends des coups de poing dans le ventre, des gifles » ainsi que les premières insultes racistes : « Ils m’ont dit : “Sale bougnoule, retourne chez toi” ». Une fois au commissariat, il est menotté par la main droite à un banc, les policiers continuent de le provoquer, de se moquer de lui et de l’insulter : « Quand j’aurai fini de m’occuper de toi, ta mère ne te reconnaîtra pas. »

À chaque fois qu’il répond, il se prend des gifles, des coups de poings dans la tête, ainsi que de violents coups de pieds dans les côtes de la part de huit policiers au total. Les coups sont accompagnés de menaces de morts : « Putain j’ai envie de le tuer » et d’ attaques verbalement violentes envers sa mère : « On va la faire tourner au commissariat cette salope. » Mohammed se défend avec des insultes, c’est là qu’un agent de police se place derrière lui et l’étrangle. Alors que l’interpellé tente d’enlever la main du policier sur son cou, un autre agent lui attache sa main gauche avec une seconde paire de menottes. Moha affirme que c’est à ce moment-là que débute son « véritable calvaire » : « Je me suis pris des coups de pied en plein dans le ventre et dans le thorax, beaucoup de coups ».

Alors que l’interpellé déclare à un médecin de l’Unité Médico-Judiciaire (UMJ) avoir été frappé, le certificat médical réalisé après son passage à tabac assure que son état de santé est compatible avec une garde à vue. Moha s’étonne de cette réaction : « pourquoi il n’a rien fait ? Pourquoi il n’a rien noté ? ». Le 9 juillet, un autre médecin de l’UMJ constate enfin sur certificat médical ses blessures. Quelques jours après cette soirée de torture, un autre certificat et une radio atteste notamment qu’une de ses côtes est fracturée.

Le papier de l’UMJ rédigé le soir de sa mise en garde à vue est signé par le docteur G., cependant, un salarié de cette UMJ déclare que celui-ci n’aurait jamais vu Moha. En effet, c’est un autre médecin qui aurait fait la consultation et le docteur G. aurait alors rédigé le certificat en tant que responsable de garde. Alors qu’un autre médecin de cette UMJ affirme que c’est une pratique courante et qu’il n’y aurait aucun problème à ça, plusieurs avocats interrogés par StreetPress affirment qu’il s’agit en réalité d’un "faux" et que c’est un délit. Par ailleurs, lorsque StreetPress aborde la question des violences policières, ce même docteur se demande pourquoi on devrait croire des personnes interpellées.

Après sa garde à vue Moha reste en prison jusqu’à ce qu’il soit relâché mi-août pour une nullité de procédure. Appuyé par son avocat, il dépose une plainte pour violences volontaires par personne dépositaire de l’autorité publique.

Des violences récurrentes et régulières dans ce commissariat du 19ème

Moha n’est pas le seul à subir de telles violences dans ce commissariat du 19ème. En effet, c’est notamment le cas de Pierre, François et Karim (les prénoms ont été modifiés par Street Press pour des raisons d’anonymat) qui se sont rencontrés lors de leurs gardes à vue respectives en décembre 2019. Le 5 décembre, Pierre assiste à des scènes qui le traumatisent encore aujourd’hui : « Moi, ils ne m’ont rien fait. Juste des insultes. Mais ce que j’ai vu, ce sont des scènes de torture. Comment appeler ça autrement ? »

Ce soir-là , pendant que deux policiers lui tiennent le bras, Karim se prend de violents coups de pieds dans les côtes, des coups de poings, des coups de matraque et se fait étrangler. Pierre témoigne que « Plusieurs flics ont fait des allers-retours pour aller le taper. Certains se lavaient les mains au gel hydroalcoolique en revenant. Pendant ce temps, les autres jouaient au Uno, comme si de rien n’était. »

Le même soir, Pierre et François sont témoins d’une autre scène de violence et d’humiliation. Ils aperçoivent un homme dénudé au sol, la jambe recouverte d’un bandage plein de sang et les mains menottées au serflex. Alors que ses doigts et ses poignets avaient enflé, les flics se moquent de lui : « Ça les faisait marrer. Le mec pleurait et gémissait en arabe. Et on a compris par les commentaires des flics qu’il s’était chié dessus Le mec n’était pas en état de marcher. Ils lui ont apporté un fauteuil [roulant]. Les flics disaient qu’il puait la mort. Ils ont pris du airwick et lui ont gazé la gueule. Après, ils ne voulaient pas le toucher, alors ils lui ont mis des petits coups avec leurs espèces de boucliers de CRS pour qu’il se hisse dans le fauteuil plus vite.  »

Depuis des années, plusieurs articles de presse font état de l’extrême violence des policiers de ce commissariat. Déjà en 2013, StreetPress relayait le passage à tabac de Yannick, 15 ans, qui lui avait notamment coûté un bras fracturé. En 2018, deux agents de police, identifiés grâce à des vidéos diffusés sur les réseaux sociaux étaient condamnés pour avoir tabassé des élèves du lycée Bergson.

De plus, le journaliste Valentin Gendrot a infiltré pendant six mois ce commissariat du 19ème et publie dans son ouvrage "Flics" les violences auxquelles il a assisté. Par ailleurs, Médiapart diffuse ce jeudi 12 novembre des enregistrements qu’il a réalisé pendant son infiltration parmi lesquels on peut entendre un agent expliquer fièrement : « on allait dans les parkings ou on demandait aux gens de nous ouvrir les halls d’immeubles et puis on défonçait la gueule des gars quoi !  »

Des enquêtes ont été ouvertes à la suite de la publication du livre de Valentin Gendrot, et sont toujours en cours.

Deux des agents de la BAC qui ont tabassé Moha sont impliqués dans la mort de Liu Shaoyao

StreetPress a pu mettre en évidence que sur les trois agents qui ont embarqué et tabassé Moha dans le véhicule jusqu’au commissariat, deux d’entre eux, D.et G. faisaient partie de l’équipe de la BAC impliquée dans la mort de Liu Shaoyao (il ne s’agit pas du tireur). Le 26 mars 2017, Liu Shaoyao décède des suites d’un tir policier à son domicile dans le 19ème arrondissement à Paris. Ce soir-là , les forces de répression interviennent après l’appel d’un habitant de l’immeuble de Liu Shaoyao qui signale qu’un de ces voisins déambule dans le couloir un couteau à la main.

Selon les agents, lorsqu’ils rentrent dans l’appartement après avoir défoncé la porte, Liu Shaoyao aurait attaqué un des membres de la BAC au thorax avec une paire de ciseaux et son collègue aurait donc réagi en utilisant son arme. Cependant, cette version est formellement contestée par la famille. Tout d’abord, une des filles de Shoayo Liu affirme avoir vu son père sortir de l’appartement ce soir-là, se rendre à l’étage supérieur et toquer à l’une des portes puis revenir rapidement. Il lui dit alors "qu’il va faire à manger et se plaint du voisin qui fait trop de bruit."

Ensuite, vers 20H30, trois agents de la Brigades Anti Criminalité (BAC) frappent violemment au domicile de la famille Shaoyao. L’une des filles de Liu voit à travers l’œil-de-boeuf de la porte trois personnes armées. Tétanisée et terrifiée, elle est rejoint par son père et Isabelle, sa sœur. Isabelle leur dit "de ne pas forcer la porte, ça ne sert à rien" et qu’ils vont ouvrir. C’est là que la porte s’ouvre brutalement et que l’un des agents tire sur Liu Shaoyao.

Dans la même logique qui vise systématiquement à criminaliser les personnes victimes de violences policières pour légitimer et justifier ces mêmes violences, des recherches sont faites sur la vie personnelle du père de famille dans le but de le présenter comme un homme dangereux. Rappelons que le même procédé avait notamment été utilisé après la mort d’Adama Traoré. C’est pourquoi le taux d’alcool retrouvé dans le sang de Liu Shaoayo le soir de sa mort est une des premières choses mise en avant par la police et les médias dominants, ainsi que le fait qu’il ait pu souffrir de troubles psychologiques au cours de sa vie.

Plus de trois ans après sa mort, sa famille continue de se battre pour obtenir justice et vérité. Le 11 juillet 2019, les juges ordonnent un non lieu, considérant ainsi qu’il n’y a pas de raisons de faire un procès. La famille fait appel et réclame le 15 septembre 2020 de nouveaux actes de procédures. Avec l’accord de Moha, StreetPress a fait part de sa découverte à Pierre Lumbroso, l’avocat de la famille Shaoayo. Ainsi, l’avocat a pu compléter à la dernière minute son argumentaire et l’affaire pourrait prendre une autre tournure. La décision devrait être rendue le 17 novembre.

Le gouvernement veut criminaliser la dénonciation des violences policières

Les témoignages recueillis et diffusés par StreetPress viennent une fois de plus prouver que les violences et le racisme ne sont pas exceptionnels et structurent l’institution policière. Ils sont publiés alors que le projet de loi Sécurité globale s’apprête à être examiné en commission et voté à l’Assemblée Nationale. Cette loi est une attaque considérable aux droits démocratiques fondamentaux comme la liberté de la presse, d’expression et le droit de manifester. Elle tend notamment à renforcer l’impunité et l’arsenal répressif de la police et l’une de ses mesures phares vise à condamner jusqu’à un an d’emprisonnement et 45 000 euros d’amende les personnes qui diffuseraient des images de policiers en exercice.

En d’autres termes, en France, le meurtre de George Floyd ne pourrait plus être filmé.
La loi Sécurité Globale vient accompagner et appuyer la volonté de l’Etat d’être toujours plus répressif à l’encontre de la population. En témoignent, les vidéos diffusés ces derniers jours attestant de la violence des policiers à l’égard des lycéens qui se mobilisent pour des mesures sanitaires à la hauteur de la crise. Ainsi, l’État préfère punir et criminaliser les personnes qui dénoncent les violences policières, plutôt que celles qui les pratiquent. Cette loi ouvre la voie à une violence encore plus accrue de la part de la police à l’encontre des personnes racisées, des quartiers populaires et des mouvements sociaux. Le droit de diffuser des images de policiers est primordial pour dénoncer la violence qui les structure !




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