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Du Pain et des Roses

Dès le CP

Des manuels de lecture truffés de stéréotypes sexistes

Cornélie Maunard et Dom Thomas Il y a quelques jours, le centre Hubertine Auclert révélait les résultats de son étude annuelle portant sur les représentations sexuées et sexistes dans les manuels scolaires. Cette année, ce sont les livres d’apprentissage de la lecture de CP qui font l’objet des analyses. L’étude, réalisée après la dernière modification des programmes de 2007, révèle des résultats effarants : des personnages féminins sous-représentés, une répartition des tâches et des personnages stéréotypés à l’excès. Si ces résultats n’ont rien d’exceptionnel puisqu’ils corroborent les résultats des précédentes études du centre, ils sont d’autant plus inquiétants qu’ils concernent du matériel pédagogique destiné à de très jeunes enfants, particulièrement influençables à l’âge où le processus d’identification et de construction identitaire bat son plein.

vendredi 23 octobre 2015

Dans les textes, dans les images et dans la langue, le masculin l’emporte.


L’étude, réalisée par le centre Hubertine Auclert, porte sur 22 ouvrages publiés chez 10 éditeurs entre 2008 et 2015, c’est-à-dire après la dernière modification des programmes. Faisant suite à une précédente étude de manuels de CP réalisée en 2007, elle révèle des résultats effarants mais peu surprenants, au regard des précédentes études du centre, réalisées notamment sur des manuels de collège et de lycée, qui présentaient des résultats similaires.

En l’occurrence, sur l’ensemble des textes et des images des 22 manuels étudiés cette année, les personnages féminins sont largement sous–représentés, et ce « dans toutes les sphères d’activité ou [ils] apparaissent, sauf dans le cadre de la parentalité et des tâches domestiques » (Synthèse de l’étude). Dans les manuels, on trouve en moyenne deux femmes pour trois hommes.

Mais outre les textes et les images, c’est la langue enseignée elle-même qui exclut les femmes et les cantonne à un statut inférieur, notamment en faisant fi du processus de féminisation de la langue française amorcé en 1986 et ayant abouti au Guide d’aide à la féminisation des noms de métiers, titres, grades et fonctions. En effet, dans les manuels, c’est la forme masculine des noms de métiers qui est systématiquement présentée comme la forme universelle sur laquelle se construit la forme féminine. Comme l’explique l’étude, par ce procédé, « les métiers ainsi féminisés ne sont pas mis en situation : ils ne valent que comme exemples grammaticaux, non comme réalités professionnelles », invisibilisant ainsi la réalité des femmes travailleuses et construisant des univers professionnels peuplés d’hommes uniquement. D’ailleurs, dans certains cas, seul le masculin est présent. Ainsi, alors que « l’infirmière » est présentée comme le féminin de « l’infirmier », « docteur » est présenté comme un nom de métier exclusivement masculin, sans mention de « docteure » ou « doctoresse », cette dernière forme étant pourtant attestée dans les dictionnaires. La tendance frôle l’absurde dans les consignes des exercices puisque, dans certains manuels, seule la formule “le maître” est utilisée, jamais “la maîtresse” ni “le maître ou la maîtresse” – alors que la profession d’enseignant.e est pourtant occupée à 70% par des femmes.

Petite fille modèle cherche petit garçon aventurier pour la délivrer du grand méchant loup et de la méchante sorcière


Dans ces ouvrages, ce qui paraît plus inquiétant encore, ce sont les stéréotypes sexistes qui y sont véhiculés, concernant aussi bien le comportement, les activités et les traits de caractère genrés des filles et des garçons, que la répartition des tâches au sein du foyer. Du côté des enfants, les petites filles sont présentées comme calmes et préférant rester sagement à l’intérieur pour jouer à la dînette ou à un autre jeu réputé “féminin”, pendant que les garçons partent à l’aventure en extérieur et font du sport. Ainsi, sur l’ensemble des personnages enfants, seuls “33,2% des personnages identifiés comme pratiquant une activité sportive sont féminins”, ces dernières ne pratiquant au final que 19 des 28 sports recensés. Elles sont également plus souvent occupées à jouer le rôle de parent avec leur petit frère ou petite sœur et participent plus aux tâches domestiques que leurs homologues masculins.

De quoi les préparer à être de parfaites fées du logis puisque selon les modèles présentés, ce qui les attend à l’âge adulte, c’est de s’occuper de la maison et des enfants pendant que ces messieurs s’en vont travailler : parmi les personnages occupés à des tâches domestiques, 70% sont des femmes, alors qu’elles ne représentent que 22% des personnages qui ont un emploi. Et là encore, tous les métiers ne leur sont pas accessibles : sur les personnages occupant un emploi scientifique, seul 3% sont des femmes. Des chiffres qui collent étrangement à la réalité. Dans les faits, on dénombre très peu de femmes dans les professions scientifiques (2%), exception faite dans le domaine médical, même si elles y ont à souffrir du sexisme ambiant permanent ; mais rien d’étonnant, au regard de ce qui est véhiculé ici d’abord, puis dans les manuels de mathématiques de l’enseignement secondaire.

Les stéréotypes touchent jusqu’à l’imaginaire des jeunes enfants puisque les personnages imaginaires masculins sont majoritairement des rois et des magiciens, alors que les féminins sont des princesses ou des sorcières. On retrouve donc cette coutumière ambivalence des choix d’avenir qui s’offrent aux femmes en devenir : ou se plier au moule de la femme soumise et tributaire d’un sauveur masculin (la princesse et son prince charmant, appelé à devenir roi en l’épousant), ou la marginalisation en cas de refus (la méchante sorcière). Enfin, les monstres présents sont majoritairement des hommes (87,5%). La peur inconsciente des hommes, moyen de domination patriarcale, est donc instillée dès le plus jeune âge.

Des institutions qui favorisent et entretiennent les oppressions


Quarante ans après la loi Haby (1975) instaurant la mixité à l’école et 25 ans après l’article L.12-1 du Code de l’éducation (loi Jospin, 1989) assignant à l’école le devoir de lutter contre les inégalités entre les hommes et les femmes, le sexisme archaïque du contenu des ouvrages destinés à de très jeunes enfants en pleine identification et en pleine construction semble aberrant. Ces ouvrages sont pourtant majoritairement écrits par des femmes. Ces dernières ressentent-elles la nécessité, après avoir gagné durement leur place au soleil, de se soumettre à l’idéologie patriarcale sexiste ? Ou l’ont-elles intégrée au point de contribuer activement à la pérenniser ?

Dans tous les cas, il est peu aventureux d’avancer que les maisons d’édition se préoccupent avant tout de la productivité des auteur.e.s et de la rentabilité de leurs ouvrages plutôt que de la qualité de l’éducation de leurs jeunes usagers. Rien d’étonnant alors de les voir préférer l’utilisation facile et confortable des modèles et des stéréotypes sexistes préexistants à la création de manuels permettant l’enseignement de l’égalité entre les sexes. Il existe bien, en contrepied de ces manuels, des outils aidant à la création de matériel et de séquences pédagogiques permettant de lutter contre les stéréotypes sexistes, tels ceux du réseau CANOPE. Mais il s’agit alors d’un enseignement optionnel, reposant sur l’initiative individuelle, l’autoformation et le travail supplémentaire d’enseignant.e.s déjà sérieusement malmené.e.s par l’institution qui les emploie. De plus, à quoi bon faire dépenser des milliers d’euros par l’Éducation Nationale pour l’achat de manuels en complet décalage avec les textes législatifs, tout en demandant ensuite aux enseignant.e.s de recréer du matériel plus adéquat ?

Derrière les déclarations de bonne volonté des institutions, on ne peut que constater que celles-ci ne peuvent jamais porter jusqu’au bout la lutte contre le sexisme. Il suffit de comparer l’absence de mise en application d’un ensemble de lois voté en 1989, à la vitesse à laquelle l’ABCD de l’égalité a été retiré en hâte des programmes en 2014, sous les pressions de l’obscurantisme patriarcal et religieux qui dénonçait, y compris par des mensonges, une imaginaire propagande de la « théorie du genre ». On comprend alors que l’égalité des filles et des garçons à l’école n’est pas pour demain…

En continuant à laisser agir les intérêts privés des maisons d’édition et à s’incliner devant les pressions des élites patriarcales et religieuses, l’école contribue à perpétuer les discriminations sexistes, mais également racistes et homophobes : la très grande majorité des personnages humanoïdes des ouvrages étudiés sont blancs, et aucune famille monoparentale ni homoparentale n’est représentée. Du fait de son rôle dans la reproduction de l’idéologie dominante de hiérarchisation et de compétition entre les élèves, elle s’érige donc en véritable garde-fou d’une société patriarcale et du maintien des oppressions.




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