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Débats

Alain et Jean-Jacques

« Des origines » des (més)aventures de Finkielkraut à Nuit Debout

C’est l’un des événements de la semaine qui a marqué la Nuit Debout, installée place de la République : Alain Finkielkraut y a fait un court passage. Il en est sorti vivement choqué, et s’en est beaucoup plaint ; mais on l’a aussi beaucoup consolé. Pour tenter de comprendre ces émois, nous ferons un peu de philosophie classique avec Alain Finkielkraut.

mercredi 20 avril 2016

Aodrène Kergoat

Comme il pourrait le dire lui aussi, il faut repartir des origines. Elles sont lointaines. L’enfant nouveau-né, dépourvu par lui-même de toute capacité à survivre, le désire, car mu par un amour de lui-même né de l’instinct. Il ne peut atteindre ce qui est nécessaire à sa vie, mais il peut manifester son manque ; c’est son moyen : il crie. Mais son cri ne suffira pas à le nourrir ; né impuissant, dépendant en tout, l’enfant ne serait rien sans ses nourrices et ses premiers bienfaiteurs, qui lui donnent le lait, le changent et le soignent. L’enfant comprend d’abord que ses bienfaiteurs lui font du bien, et, plus tard qu’ils le font parce qu’ils ont l’intention de le faire, ce qui le fera les aimer.

Mais à ce stade déjà, l’enfant se trouve dans une situation transitoire, car bientôt il ne sera plus l’objet d’une attention constante, car il n’en aura plus besoin. Mais il pourrait le souhaiter encore, car il aime qu’on le soigne, et qu’on s’enquiert de lui sans cesse ; se trouver au centre des attentions a été l’expérience de sa vie qui fut certainement la plus heureuse. C’est un moment de son développement que son éducateur doit négocier avec soin ; son amour de lui-même, parfaitement naturel, pourrait se muer en « amour propre », en un désir d’être aimé de tous et sans bornes, que les autres cessent de s’aimer pour l’aimer lui : un faux pas à ce moment délicat et il deviendrait ou bien un tyran, ou mourrait de chagrin devenu adulte, en se découvrant trop tard un être parmi les autres et égal à eux, sa chute se révélant d’autant plus terrible qu’il avait été élevé jusque-là au rang de dieu. S’il réussit, l’éducateur conduira son élève à aimer ses semblables comme il a aimé ses nourrices, et à les estimer. Il montrera à son protégé toutes les belles choses que font les autres, et surtout les plus modestes de ses compagnons. Émancipé, le jeune enfant découvrira encore que les autres ont des connaissances qu’il n’a pas, des qualités et des habiletés qu’il ne développera jamais, et cela ne le blessera pas si son protecteur l’a sagement éduqué. Dans le cas contraire, il niera d’abord les qualités des autres, puis, s’il a assez d’intelligence pour les reconnaître malgré tout, elles s’imposeront à lui et ce spectacle le rendra malheureux, de n’avoir pas ces vertus qu’on ces derniers. Un nouvel apprentissage sera nécessaire, et il sera douloureux, on l’appelle le passage à « l’âge de raison », à « l’âge d’homme », ou à l’âge adulte, qui sera plus difficile.

Mais certains refusent tout à fait de grandir. Restés éternellement enfants, ils veulent demeurer pendant leur vie d’adulte l’attention de tous les soins. Incontinents du point de vue moral, ils ne vivent que d’être cajolés, câlinés, en dépit de toute raison, aussi médiocres que soient leurs réalisations, et aussi navrants de bêtise que soient leurs discours ; s’ils cessent d’être cajolés, ils cessent d’exister.

On se représente cette scène banale de la famille réunie observant avec des yeux émerveillés le dessin très raté de l’enfant ; très fier, il court vite dans sa chambre pour en refaire un autre. La scène se répète hélas sur des chaînes de radio ou de télévision, le gribouillage est remplacé par des opus aux titres pleins de lourdeur : La défaite de la pensée, L’humanité perdue, etc. Ce qui aurait pu rester un problème domestique devient un problème politique. Mais comme doit le savoir notre philosophe, « tout roi qui l’est, est malheureux, s’il y pense ». Notre enfant gâté doit donc le rester, son ennemi est la lucidité. Pour détourner de lui la pensée angoissante de ses propres insuffisances, il cherche à attirer le bruit et l’agitation artificielle autour de lui ; à l’âge adulte, pour ceux qui sont nés dans une classe où l’on a ce privilège de rester enfant, cela se manifeste par des prises de parole publiques sur tout ce que l’on ignore, qu’il accompagne de son côté de grands gestes de bras, et par une gravité puérile. Il ne peut accéder à la rationalité qui échoit aux grandes personnes, celles qui se savent entourées d’égales et d’égaux, et qui n’en souffrent pas, qui y trouvent même de la richesse et leur bonheur. Il lui faudra donc toujours attirer à lui l’attention, c’est son réflexe d’enfant, et pour cela jeter le mépris sur tous les autres. Dans la grande cour d’école qu’il forme avec ses amis journalistes et politiciens, il en a les moyens. Quand on ne veut pas être son copain, il sait où aller se plaindre.

Ce qui nous amène à l’explication de notre philosophe dans les médias suite à sa petite aventure, et aux réactions indignées de beaucoup de personnalités politiques : on s’est ému en particulier de l’atteinte à la « liberté d’expression ». Il faut croire que tant que le petit protégé n’aura pas la première place à la radio, à la télévision, sur les rayons des librairies, mais aussi dans la rue, la liberté d’expression sera menacée. La place qui lui a été à nouveau laissée dans nombre d’articles de journaux et d’émissions de radio pour y faire le récit de sa petite mésaventure personnelle achève de démontrer quelle est cette liberté d’expression que la classe politique s’efforce de préserver, et quel est son niveau intellectuel. Le profond penseur en a profité pour livrer sa version des événements, et une heure passée sur place lui a suffi à rendre son verdict éclairé sur le mouvement Nuit Debout, qui réinvente, selon lui, le « totalitarisme ». Mais le philosophe peut encore s’exprimer dans les médias, du moins la pensée française est sauve, elle « résiste ». La démocratie traditionnelle a aussi été restaurée dans ses droits ; quelques grands sages conservent leur droit de prononcer les sentences définitives sur toutes les situations qu’ils ne vivent pas eux-mêmes.

Mais les petits comme les grands tyrans, s’ils ont des chances de prospérer quelque temps, sont menacés par leur propre attitude. C’est certainement l’arrogance de Finkielkraut, ses prises de positions violentes – sur l’immigration, le « danger de l’Islam », l’abêtissement des jeunes générations, etc., – qui ont au moins pour effet d’entretenir l’agitation autour de sa personne, qui l’ont conduit à être évincé de la place de la République. Plus généralement, que la bêtise continue à être portée publiquement, surtout lorsqu’elle est malveillante, finit par agacer les esprits des plus matures.

La petite histoire de ce soir-là ne valait pas une heure de peine ; mais son issue est intéressante, peut-être, en tant que petite illustration du phénomène de justice sociale spontanée. Cet événement illustre aussi une dimension morale d’un système politique et public. Les dirigeants et ceux qui monopolisent la parole sont aussi ceux qui se croient justifiés de tout, qui pensent qu’ils méritent leur place et qu’ils ont gagné ce qu’ils possèdent, qui ne sentent jamais ignorants, jamais de trop, et qui souffriraient de reconnaître la valeur de tout ce qu’ils n’ont pas créé eux-mêmes. L’idée de démocratie ne peut que leur rester étrangère. Mais de tels comportements finissent parfois par révolter ; or la lutte politique a aussi des ressorts moraux. #On vaut mieux que ça.




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