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Du Pain et des Roses

Justice patriarcale

« Des plaignantes incohérentes et manipulatrices » : quand Dupond-Moretti défendait Georges Tron

Après dix ans de bataille judiciaire, Georges Tron est condamné en appel à cinq ans de prison dont trois avec sursis pour viol et agressions sexuelles à l’encontre de Virginie Ettel. En 2018, alors qu'il avait été acquitté en première instance, c'est l'actuel ministre de la justice qui défendait Tron.

jeudi 18 février

L’affaire Georges Tron est une bataille judiciaire de longue haleine. Lors de son dernier procès, en 2018, il avait été acquitté. Nous écrivions alors : « Accusé de « viols en réunion », six ans de prison ferme avaient été requis par le parquet contre Georges Tron, et quatre pour sa complice Brigitte Gruel. Les deux plaignantes, Virginie Ettel et Eva Loubrieu, ont accusé l’ancien secrétaire d’Etat et son ex-adjointe à la culture à la mairie de Draveil pour attouchements et pénétrations digitales entre 2007 et 2010. L’accusation de viol en réunion avait été retenu par le parquet. Pourtant, la cour d’assises de Seine-Saint-Denis a prononcé l’acquittement. » Ce mercredi, la justice est revenue sur cette décision initiale : au terme d’un délibéré de onze heures, la cour a déclaré l’élu de 63 ans coupable de viol et agressions sexuelles en réunion sur Virginie Ettel. Il a toutefois été acquitté des faits à propos d’Eva Loubrieu, l’autre plaignante.

C’est la première fois qu’un politicien français est incarcéré pour viol et agression sexuelle, avec la mention de la contrainte morale et de l’abus de pouvoir qu’implique le rapport de « subordination économique et sociale » qu’entretenait Georges Tron vis-à-vis de sa victime. Mais il aura fallu dix ans de bataille judiciaire pour un verdict en appel qui occulte totalement les plaintes d’une des victimes. Les vagues successives de dénonciation et de lutte contre les violences patriarcales, aux travers des hashtags #MeToo, #BalanceTonPorc et aujourd’hui #SciencesPorcs ou encore #MeTooInceste ne sont certainement pas étrangères à cette condamnation en appel.

Rappelons que moins de 2 % des affaires de viol aboutissent à une condamnation en cour d’assise. La réalité pour l’immense majorité des femmes victimes de violences sexuelles, c’est la chape du silence et de la honte générée par un système qui, la plupart du temps, garantit l’impunité de leurs violeurs. C’est la difficulté de parler d’agressions invisibilisées, déconsidérées et délégitimées quand elles ne sont pas tout simplement imputées à la victime. C’est la quasi-impossibilité de porter plainte pour des faits qui seront passés au crible de l’opinion publique. Voilà ce que démontre, encore une fois, cette affaire. L’avocat de Virginie Ettel affirme qu’elle a « traversé 10 années de cauchemar », en étant « traînée dans la boue, accusée des pires turpitudes », et ayant subi des « pressions contre elle, contre sa famille, contre les témoins ».

L’un des premiers à avoir publiquement insulté et humilié la victime n’est autre que Dupond-Moretti, l’actuel Ministre de la Justice et ancien avocat de Tron. Les médias mentionnent la récente condamnation de ce dernier mais omettent totalement le florilège de déclarations machistes et violentes de Dupond-Moretti en 2018, lors du procès qui avait conduit à l’acquittement de l’ancien secrétaire d’État.

Défendre un politicien accusé de viol en réunion n’empêche pas de devenir ministre de la Justice deux ans plus tard. Et visiblement, cela n’empêche pas non plus l’expression sexiste la plus décomplexée. Selon France Info, « dans sa plaidoirie, Me Éric Dupond-Moretti s’en est pris à la presse, aux féministes, et aux plaignantes. [...] Éric Dupond-Moretti s’en est d’abord pris à l’Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail (AVFT), partie civile aux côtés des plaignantes : "C’est bien que la parole des femmes se libère, mais vous préparez un curieux mode de vie aux générations futures", a-t-il déclaré. "Mesdames et messieurs les jurés, si votre fils touche le genou d’une copine dans sa voiture, c’est une agression sexuelle, ça ?", a lancé l’avocat, qui se souvient "des slows", à l’époque où il était jeune homme, dans les boites de nuit. Il s’en est également pris à la presse, qu’il accuse de partialité. "Une starlette par exemple qui veut réussir et se dit : je vais coucher, ’c’est de la promotion canapé’", estime Eric Dupond-Moretti. Il ajoute : "Il y a des hommes prédateurs, peut-être, mais aussi des femmes qui sont attirées par le pouvoir, qui aiment ça". Éric Dupont-Moretti décrit les deux plaignantes comme "incohérentes, manipulatrices", et pense qu’elles se sont concertées dans leurs mensonges. À propos de Virigine Ettel, il souligne qu’au premier rendez-vous, elle a dit à Georges Tron qu’elle aimait la réflexologie. "Elle y va pour le pécho. À 30 ans, on n’est pas une potiche incapable de dire non à un homme qui vous prend le pied » ", conclut-il. »

On retrouve la rhétorique classique en matière d’affaires de violences sexuelles qui consiste à déplacer la faute sur la victime et à l’accabler de honte. Dupond-Moretti ne s’en est pas pris qu’aux victimes mais également à la presse qu’il accuse de « partialité ». Parce que lui, bien sûr, possède cette surplombante objectivité qu’on accorde aux juristes lorsqu’ils s’érigent en défenseurs de l’ordre capitaliste et patriarcal. Nous avions en effet une belle démonstration d’objectivité de la part de l’actuel ministre de la Justice, lorsqu’il affirmait trouver à Georges Tron « une patience remarquable » et lançait aux parties civiles : « Moi, je vous sauterais à la gorge ».

Voilà le véritable visage du gouvernement qui voulait faire de la question des femmes « la grande cause de son quinquennat » : une communication et une législation plus qu’hypocrite à propos d’agresseurs qui se prélassent sur les sièges de l’Élysée en toute tranquillité. La promotion d’un homme qui a lynché publiquement des victimes d’agressions sexuelles et de viols et qui affirmait face à la vague de dénonciation des violences sexuelles que « la justice ne se rend jamais sur les réseaux sociaux ». Sa nomination au gouvernement prouve que la justice se rend encore moins dans les tribunaux.