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Des sécheresses aux inondations : comment le capitalisme et l’agro-industrie aggravent ces phénomènes ?

L'actualité de ces dernières semaines a été marquée par des crues et inondations d’une ampleur inédite en France : les Alpes Maritimes ont subi de fortes précipitations qui ont causé de lourds dégâts et de nombreux morts. Paradoxalement, 2020 est déjà une année de sécheresse record : les liens sont directs entre les sécheresses et les inondations de plaine, entraînées par les pratiques agro-industrielles et urbaines qui aggravent ces phénomènes.

mardi 10 novembre

Crédits : AFP, Valéry Hache

Le 2 octobre dernier, ce sont plus de 5 000 foyers qui ont été privés d’électricité dans les Alpes-Maritimes. De nombreux hameaux ont été coupés du monde durant plusieurs jours. La force de ces intempéries a surpris la population, au moins sept morts ont jusqu’à ce jour été trouvés et des personnes sont encore aujourd’hui portées disparues.
Pourtant l’année 2020 semble être déjà bien partie pour être l’année la plus chaude jamais enregistrée en France. Avec une moyenne de 14,95°C sur les 8 premiers mois, il en faudra peu pour que 2020 devienne officiellement la plus chaude de France. Cette situation qui dure depuis plusieurs années conduit irrémédiablement à un assèchement des sols caractérisé par un fort stress hydrique. De nombreux arrêtés de restrictions d’eau sont toujours en vigueur dans plusieurs départements en raison de la sécheresse, selon le site officiel Propluvia.

Sécheresse et inondations, les deux faces d’un même phénomène

Les conséquences du réchauffement climatique qui se caractérisent par une hausse de températures sont souvent associées aux feux de forêts et aux sécheresses intensives. Pourtant, les phénomènes d’inondations et de crues sont tout aussi dévastateurs et semblent se multiplier, bien qu’elles soient moins médiatisées de par leur caractère moins sensationnel.

Mais tout d’abord, revoyons quelques bases sur l’effet de serre, phénomène naturel de notre planète. Premièrement, la lumière émise par le Soleil éclaire la Terre. Ensuite, la surface de la Terre réémet une partie du rayonnement émis par le Soleil. En contrepartie, les gaz à effet de serre contenus dans l’atmosphère de la Terre (dioxyde de carbone, méthane, protoxyde d’azote) vont retenir une autre partie des rayonnements infrarouges du Soleil. Ce qui va provoquer le réchauffement du globe. Mais l’action humaine, et spécifiquement, les activités développées dans le cadre du mode de production capitaliste, ont complètement déréglé ce mécanisme. Les activités liées au capitalisme (agriculture intensive, combustion du pétrole et du gaz, déforestation...) émettent d’énormes quantités de gaz à effet de serre, ce qui contribue à réchauffer la planète, mais plus qu’elle ne devrait l’être.

Les conséquences sont dramatiques et multiples. La plupart vont même jusqu’à en provoquer d’autres. Parmi les principales conséquences, on peut citer : la montée des températures, la hausse du niveau des océans, les inondations et sécheresses massives - ce qui nous intéresse aujourd’hui - et enfin l’acidification des océans.

De même, les inondations dans les Alpes maritimes sont dues à l’eau particulièrement chaude de la Méditerranée se situant entre 20 et 24°C, l’évaporation de l’eau a ainsi provoqué une forte humidité et la naissance d’un air chaud poussé par les vents du sud vers le nord. Lorsque cet air chaud arrive en altitude, il rencontre un air froid, ce qui produit un choc thermique violent. Celui-ci entraîne de forts orages et des pluies diluviennes. C’est l’équivalent de 3 mois de précipitations qui s’abattent en 24h sur la région. Dans ces conditions, les rivières débordent jusqu’à 8 mètres de plus que la normale pour la commune de Saint-Martin-Vésubie. Le bassin méditerrannéen reste la zone la plus affectée par les inondations. En effet, cette zone de la planète est victime d’une augmentation de température plus élevée, de 1,5°C contre 1°C pour le reste du globe.

Les météorologues appellent ce phénomène connu de la région « l’épisode méditerannéen ». Mais c’est la première fois qu’il se manifeste d’une telle force. On peut donc se demander, très concrètement, si cet épisode a été accentué à cause du réchauffement des océans (le choc thermique serait alors plus fort) et par conséquent à cause du réchauffement climatique ? Par ailleurs, on sait que la topographie des lieux a augmenté le phénomène des ces inondations, mais est-ce la seule raison ?

D’après la FAO, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, les inondations sont les catastrophes naturelles qui provoquent le plus de dégâts (matériels et humains) et sont celles qui ont le plus augmenté depuis 25 ans. On parle ici d’une augmentation de 65%. Or, on peut la corréler à l’accélération du phénomène de réchauffement climatique, et spécifiquement de la forte industrialisation qu’a connue la planète, qui provoque des inondations.

Le phénomène des sécheresses a un impact moins meurtrier dans le cas de l’Europe. Mais il pourrait, à long terme, le devenir. Le climat et ses variations ont un impact direct sur l’agriculture : les sécheresses ont des conséquences sur notre façon de produire dans le domaine agraire. Elles ont un effet négatif sur les rendements, et ont en premier lieu pour incidence la malnutrition.

Chaque année, les étés ne cessent d’être plus chauds les uns que les autres. Cet été 2020 a de nouveau battu un record de sécheresse. D’après Météo-France, « les terres se retrouvent dans une situation qui ne se produit en moyenne qu’une fois tous les 25 ans ». Or ces épisodes de sécheresse impactent directement les phénomènes d’inondations. En effet lorsque la pluie tombe, on observe un phénomène de ruissellement accéléré si le sol est trop sec. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les retombées d’eau n’arrangent pas la situation et vont même jusqu’à l’empirer, rendant les terres difficilement exploitables. La gestion de l’eau pendant les périodes de sécheresse devient donc un sujet important, qui doit être traité le plus rapidement possible.

Ces phénomènes de sécheresse / inondations ne se limitent pas à la France, mais partout dans le monde… Nous pouvons notamment parler des fortes inondations qui ont eu lieu en Chine, dans la province de Hubei et de Anhui cet été. L’habituelle saison des pluies y a battu un record et a mis en danger la vie de plus de 20 millions d’habitants. Selon le gouvernement chinois, 150 personnes seraient mortes et 20 millions auraient été déplacées de leur lieu d’habitation. D’autre part, les sécheresses entraînent les nombreux feux de forêts qui passent en boucle sur les chaînes d’informations. Parmi les zones les plus touchées on peut parler du Brésil (Amazonie), des Etats-Unis (Californie), de l’Australie, de l’Indonésie et de l’Afrique. Même si les feux d’Amazonie sont aussi causés par la technique du« brûlis » (terres déchiffrées en y mettant le feu, méthodes de l’agro-industrie), le réchauffement climatique est un facteur d’aggravation de ces incendies dont la plupart sont déclenchés par des sécheresses extrêmes et non des causes naturelles comme pourrait le faire la foudre.

Ces catastrophes vont prendre un caractère plus fréquent dans nos quotidiens. D’après l’Agence européenne de l’environnement, les feux de forêts vont augmenter de 30 à 40% d’ici 2100. Et cette étude ne concerne pas seulement l’Australie ou le Brésil, mais aussi la France, l’Espagne et la Suède.

Source : Le Monde.

La responsabilité de l’agro-industrie dans l’accentuation des phénomènes de sécheresse et d’inondation

Si le réchauffement climatique est la principale cause directe de l’accentuation des phénomènes extrêmes à l’origine des sécheresses et inondations, l’agriculture intensive - outil central de l’industrie agro-alimentaire capitaliste - a une part de responsabilité directe dans l’accentuation de ces deux phénomènes.

Les sols riches en vie jouent un rôle crucial dans la régulation de l’écosystème planétaire à travers leur capacité à retenir l’eau issue des précipitations. Non seulement ce mécanisme permet de retarder les sécheresses de par l’eau stockée dans le sol ; mais aussi la perméabilité des sols joue un rôle fondamental de rétention lors de fortes précipitations. En effet, dans les sols sains et riches, les insectes et vers vont rendre le sol meuble par les galeries que ses organismes vont creuser. L’activité de la faune du sol va donc permettre à l’eau de surface d’être transportée vers les couches les plus profondes du sol jusqu’aux nappes phréatiques. Problème : le modèle agricole basé sur une monoculture intensive, qui a été répandu par le capitalisme sur la planète entière, appauvrit significativement les sols ! Ce modèle fait un recours massif aux engrais et pesticides qui a pour conséquence de tuer la majeure partie des micro-organismes de la pédofaune. L’activité de ces micro-organismes est pourtant cruciale car ce sont les seuls à pouvoir aérer le sol et les rendre fertiles.

L’appauvrissement des sols entraîne une réaction en chaîne où les agriculteurs sont contraints d’utiliser toujours plus d’engrais, accélérant le processus d’assèchement de ceux-ci. On observe une baisse de 50 % du taux de matière organique sur les sols exploités en agriculture intensive. Plus grave encore, l’appauvrissement des sols empêche les eaux de pluie d’atteindre les nappes phréatiques, pourtant indispensables durant les mois d’été.

L’agriculture intensive ne contribue pas seulement à l’aggravation des sécheresses. Ce modèle d’exploitation des terres augmente significativement les phénomènes d’inondations lors de fortes pluies comme le démontre Jacques Caplat, ingénieur agronome et anthropologue de l’agriculture dans un article sur son blog :

« Cette capacité d’infiltration est particulièrement cruciale lors des pluies violentes. Un sol agricole vivant (en particulier riche en vers de terre) et bien structuré peut absorber entre 40 et 100 mm d’eau en une heure et joue donc un rôle d’amortisseur des pluies d’orage. Or, la plupart des sols agricoles dégradés actuels n’absorbent qu’un à deux millimètres d’eau avant d’être immédiatement saturés en surface. Tout le reste ruisselle et provoque des débordements violents des cours d’eau ».

L’imperméabilisation des sols s’accélère ensuite en été lorsque la terre déjà malmenée, forme une croûte à sa surface qui la rend presque totalement imperméable.

Crédits : Le risque de sécheresse est élevé./ DDM archives

Face aux nombreuses études qui démontrent les responsabilités de l’agriculture intensive dans l’accentuation des sécheresses et d’inondations, les lobbys de l’agro-industrie se mobilisent. En 2018, de fortes inondations ont provoqué de lourds dégâts dans la région agricole du bassin parisien sur lequel se trouvent les plus grandes exploitations intensives de France. Au vu des étendues d’eau qui avaient remplacé les champs, l’agriculture intensive a été mise en cause par de nombreux collectifs écologistes dans leur rôle d’aggravation de ces inondations.

Face à ces accusations, les lobbys de l’agro-industrie française avaient alors entrepris une véritable campagne de dénigrement de ces positions, jusqu’à les comparer à des fake news en mobilisant des instances scientifiques liées à l’État. À travers une campagne de victimisation des agriculteurs « encore pointés du doigt » - quand bien même, ceux du bassin parisien sont de loin les plus riches de France - une série de médias de droite ont voulu expliquer le phénomène comme relevant du naturel depuis des millénaires. Ces rédactions ont bien oublié de souligner le fait que la fréquence et l’intensité de ces inondations augmente de façon exponentielle depuis le début de l’ère industrielle.

L’agriculture intensive possède une logique intrinsèquement liée au système de production capitaliste : transformer toutes les terres « improductives » en parcelles rentables et source de profit. Cette agriculture n’est en rien un modèle universel et des alternatives existent : plus de 30 types d’agricultures différentes ont été recensés à travers le monde par différentes études ethnologiques et archéologiques. Cependant, l’agriculture intensive capitaliste a permis l’émergence de puissants groupes monopolistes qui ont su écraser toutes les autres formes d’agricultures du monde, à travers le processus de colonisation.

Ces puissants trusts ne se sont pas seulement attaqués aux populations des pays colonisés : dans leur quête de profits, ils ont progressivement forcé les petits exploitants en Occident à devenir totalement dépendants de leurs engrais, semences, machines… qu’ils ne peuvent trouver nulle part ailleurs. Ces petits et moyens producteurs sont très nombreux à crouler sous les dettes et à souffrir de leurs conditions ; un agriculteur se suicide en moyenne tous les deux jours en France. Par conséquent, changer de modèle agricole ne devra pas se faire au détriment de ces petits exploitants, mais bien en leur proposant une alternative viable.

Un plan de transition écologique pour sortir de l’agriculture intensive

Le dernier rapport du GIEC est clair : le réchauffement climatique, directement provoqué par l’activité industrielle capitaliste, entraîne une accentuation des phénomènes extrêmes. Il est aujourd’hui urgent d’interrompre les dynamiques d’aggravation de ces phénomènes, or nous avons vu au cours de cet article que de nombreuses activités capitalistes agricoles et urbaines participent directement à l’aggravation des catastrophes naturelles.

Pour limiter l’impact des sécheresses et des inondations, il n’y a pas de solution miracle : l’eau doit être stockée et retenue dans les sols. Rompre avec l’agriculture intensive capitaliste devient une nécessité. Les décennies d’épandages de produits phytosanitaires ont tué l’activité organique des sols qui sont devenus des poussières sèches. Mais des sols autosuffisants sont entièrement antagonistes aux intérêts de l’agro-chimie qui compte sur la détérioration des sols pour vendre toujours plus de fertilisants, engrais et pesticides dont les plantes ont besoin pour survivre sur des terres toujours plus arides.

Un plan de transition écologique sur les questions agraires est urgent pour rompre avec l’agriculture intensive. En premier lieu, il est nécessaire de réorienter les recherches d’agronomie afin qu’elles servent à redonner vie aux terres. Il faudra pour cela sortir les intérêts des lobbys de l’agro-industrie des centres de recherches qui s’opposent à toutes les recherches autour d’agricultures alternatives. Il est évident que les grands capitalistes ne voudront pas mettre de moyens financiers dans cette transition qui leur serait antagoniste en tout point. C’est pour cette raison que Léon Trotsky proposait aux paysans dans son Programme de transition la nationalisation de toutes les banques, ainsi déliées des intérêts capitalistes afin d’accorder aux petits exploitants des crédits bien plus favorables pour l’achat de matériel ou autre.

Cette proposition de 1938 reste d’actualité car il est important que la transition écologique ne se fasse pas sur le dos des petits exploitants aux conditions de vie difficiles ; bien souvent forcés de se sur-endetter auprès des mêmes banques et trusts agro-industriels pour espérer rester compétitif sur le marché financier de la production agricole.

Le principal argument avancé par les secteurs de l’agro-industrie pour justifier l’agriculture intensive est qu’il serait impossible de nourrir l’entièreté de la planète sans faire recours à ce modèle d’agriculture. Cet argument relève aujourd’hui davantage du fake news quand on sait que la production agricole mondiale actuelle peut nourrir 12 milliards d’êtres humains, mais que plus de 40% des denrées n’arrivent jamais dans l’assiette du consommateur. Ici aussi, Trotsky préconisait d’établir des comités de contrôle des prix pour interdire la spéculation sur les denrées alimentaires qui impacte le consommateur et les producteurs. Ces comités composés de consommateurs et de producteurs pourraient interdire la destruction des denrées alimentaires de la part des enseignes capitalistes.

L’agriculture intensive capitaliste est loin d’être une fatalité, des alternatives sont possibles mais elle nécessite un changement de société radical.

Le capitalisme qui prospère depuis des siècles sur la base de l’exploitation de la nature et de l’homme, est incapable de répondre aux enjeux climatiques, leurs lobbys ayant des intérêts contradictoires. Les crues qui ont touchées le Gard et les Alpes maritimes au début du mois ne sont que les prémisses de l’accentuation des phénomènes extrêmes liés au réchauffement climatique en Occident. Plus que jamais, il est urgent que l’extrême-gauche se dote d’un programme de transition écologique dans une perspective anticapitaliste. Car il devient urgent d’arracher le contrôle de la production des mains des capitalistes !




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