Quand il n’y a que les corps à plier

Désordre, grève et maintien de l’ordre

Christa Wolfe

Désordre, grève et maintien de l’ordre

Christa Wolfe

Depuis plusieurs années, avant même le gouvernement Macron qui n’a fait qu’exagérer la tendance, on fait le constat d’un durcissement de la répression, soit en manifestation soit en fonction des populations concernées - dans les quartiers populaires, essentiellement. Avec le mouvement sur la contre-réforme des retraites et le niveau de répression auquel il fait face, on peut analyser de manière plus politique la fonction de répression : peut-être est-ce même ce qui désigne le mieux l’enjeu proprement politique associé au « maintien de l’ordre ».

« L’ordre social » est, par construction, ce qui se rend durable dans une société. L’analyse marxiste a assez démontré que cet ordre n’implique nullement la justice sociale. On peut faire de l’ordre de n’importe quelle manière, y compris avec la violence et la cruauté - la pérennité d’un tel ordre repose alors entièrement sur sa capacité à réprimer les contestations. L’ordre social, comme les textes juridiques qui le figent, peuvent ainsi trouver leurs fondements dans l’usurpation - la propriété privée des moyens de production - et l’exploitation. Pour le dire plus simplement, au risque d’énoncer une évidence, l’ordre social est l’autre nom d’une domination qui veut se pérenniser.

Avec les différents mouvements de protestation de ces deux dernières années, avec les grognes localisées dans certains secteurs (hôpital public, éducation nationale, SNCF), le « visage » de l’ordre semble s’être mis à grimacer et ressemble de plus en plus à un désordre institutionnalisé. C’est cette prise de conscience qui a conduit les Gilets jaunes à prendre les ronds-points en 2019. Que l’ordre se rigidifie sur sa propre pérennité et qu’il utilise les moyens qui sont les siens (police, armée) pour se maintenir, n’a rien d’étonnant. Mais cela révèle la nature profonde et des institutions et de l’ordre social en général : ils n’existent que pour conjurer le « désordre ».

Or, il est possible que le désordre soit le mouvement réel de l’histoire, et que tout le Droit et toutes les institutions soient le moyen de nier et d’empêcher ce mouvement réel. « Superstructures » dans le langage marxiste, « représentations imaginaires » en terrain lacanien (avec l’efficacité propre à un imaginaire, collectif qui plus est) elles fonctionnent comme l’expression symbolique de la domination : leur bon fonctionnement (la société ordonnée, qui obéit aux ordres) repose, en son régime normal, sur l’accord avec les symboles qu’elles représentent. Si cet accord fait défaut, l’ordre quitte le terrain du symbolique pour recourir à la contrainte et à la coercition concrète. Si les consciences se révoltent, du moins peut-on faire plier les corps. Mais en recourant à ce moyen, le gouvernement exacerbe encore la faille entre les représentants et les représentés et prend le risque, potentiellement, de la prise de conscience des derniers attentistes. Un tel processus a été accéléré avec les Gilets jaunes, qui ont d’une part constaté qu’ils étaient réprimés violemment et, d’autre part, que les médias ne relayaient que le point de vue du gouvernement : double sécession, donc.

Que la révolution soit « permanente » signifie également que le mouvement réel de l’histoire ne s’interrompt pas. Qu’il n’y a pas « d’ordre révolutionnaire » : il n’y a que le processus continu qui cherche chaque fois les meilleurs moyens d’accéder aux conditions d’un bonheur collectif. Et dans la situation présente, ce qui est en train de céder - d’abord sur le plan des consciences, c’est-à-dire sur le plan symbolique - c’est l’appareil de conjuration qu’est l’ordre bourgeois qui sait - au fond - qu’il affronte la possibilité de la révolution (il en est l’héritier, pour une bonne part) et veut s’en éloigner. Ce qui n’est qu’une autre manière de dire que la réification nécessaire à la vie des institutions et du droit bourgeois sont la réponse donnée par avance au mouvement réel de l’histoire - pour éviter, en réalité, que notre question leur soit posée.

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