Une semaine décisive qui s’ouvre

Déterminé.es, les grévistes ont droit à un plan pour gagner !

Juan Chingo

Déterminé.es, les grévistes ont droit à un plan pour gagner !

Juan Chingo

La grève entre dans son onzième jour et la détermination des grévistes est exemplaire. Ces derniers ont déjà à leur actif un grand mérite, d’un point de vue historique : avoir réhabilité, dans les conditions de fragmentation de la classe ouvrière du XXIème siècle et après des années d’offensive néo-libérale, la méthode du débrayage, de la paralysie, de la grève.

Cette grève s’accompagne également de piquets. Certains sont des piquets durs, d’autres simplement des piquets de filtrage. Bien souvent, ils sont mis en place avec l’appui d’extérieurs, de militants, d’étudiants ou d’enseignants, eux-mêmes grévistes. Par ailleurs, et en dépit des énormes difficultés de circulation, notamment en région parisienne, l’appui massif de la population est surprenant. Dans sa grande majorité, en effet, elle partage le rejet de la contre-réforme des retraites, est consciente du recul qu’elle représenterait, mais elle est aussi fatiguée par Macron et par son arrogance de classe. Le soulèvement des Gilets jaunes avait montré le même phénomène. Semaine après semaine, analystes et journalistes se succédaient sur les plateaux télé, promettant qu’avec l’augmentation des « violences » l’appui de l’opinion allait s’effilocher. Samedi après samedi, c’est le contraire qui s’est confirmé. Aujourd’hui, malgré les énormes difficultés que génère la grève pour une partie de la population et dont le gouvernement est seul responsable, ces mêmes analystes et journalistes en appellent à la nécessité d’une « trêve de Noël ». Ils se font le relais du discours de l’exécutif qui a reçu, sur ce point-là, l’appui de sa principale opposante à l’extrême droite, Marine Le Pen, qui après avoir soutenu, dans son discours, la grève, en appelle maintenant à sa suspension pendant les fêtes de fin d’année [1].

La plus grande faiblesse, pour l’heure, du mouvement de grève a trait à l’auto-organisation. Il existe certes plusieurs Interpro, dans différentes villes, qui en général réalisent des actions de soutien à la grève, de même que des AG de grévistes sur les lieux de travail. Cependant, les tentatives de coordination sont encore ténues. C’est le cas, notamment, à la RATP, qui fait figure d’avant-garde indiscutée de la grève, de par sa combativité. Dans les faits, la tendance à l’insubordination que manifeste la base des grévistes fait la force du mouvement et la puissance de la grève. Cependant, à quelques exceptions près, cela ne les conduit pas à opérer un virage en termes d’assemblées souveraines sur les lieux de travail, en termes d’organisation et d’auto-organisation.

Les directions syndicales : négociations dans le dos des travailleurs ou obstacle à la concrétisation de la grève générale

Les directions syndicales, qui pour l’heure maintiennent le contrôle du mouvement, se situent bien en-deçà de la radicalité et de la détermination manifestées par les grévistes.

La provocation du gouvernement du mercredi 11 décembre au sujet de l’augmentation de l’âge pivot à 64 ans a fini de lui aliéner la direction de la CFDT, une centrale soutenant pourtant l’idée d’une retraite à points. La position de Laurent Berger, face à l’ampleur du mouvement, était difficile à tenir. La situation s’est compliquée un peu plus à la suite du discours d’Edouard Philippe, ce qui explique l’appel cédétiste à rejoindre la journée de mobilisation du 17 décembre. Comme le synthétise Raymond Soubie, ancien conseiller social de Nicolas Sarkozy, « la CFDT ne veut pas apparaître comme l’alliée du gouvernement. [La position] n’est pas simple à tenir, notamment parce que, en 2015, elle avait signé un accord qui instaurait un dispositif comparable à celui de l’âge d’équilibre dans le régime complémentaire de retraites du privé Agirc-Arrco’. Berger marche, en effet, sur une ligne de crête très étroite, en étant, qui plus est, exposé – comme d’autres leaders syndicaux – aux pressions d’une partie de sa base ».

Ce week-end, en coulisses, les échanges et les arbitrages entre Bercy, Matignon et l’Elysée, d’un côté, et les leaders des syndicats réformistes, de l’autre, se multiplient. L’exécutif cherche fébrilement à débloquer la situation, du moins partiellement. A la SNCF et à la RATP, Matignon a invité les responsables à chercher des mesures catégorielles « d’accompagnement » pour 30.000 agents qui seraient affectés par la réforme à l’horizon 2037. Le gouvernement cherche également à faire décrocher les enseignants, dont le nombre vient grossir les cortèges de manifestants. L’objectif, en ce sens, serait de cantonner la grève au seul secteur du transport. Enfin, comme nous le soulignions la semaine dernière, les directions syndicales dites contestataires persistent, quant à elles, dans leur ligne consistant à canaliser la colère. Au lieu de déclarer et d’établir un véritable plan de manière à concrétiser la grève générale, les directions syndicales se contentent d’appeler à des « moments forts », le prochain étant la journée de mobilisation du 17 décembre. Il serait absurde de ne pas chercher à investir ces journées d’action mais ce dont nous avons besoin, c’est d’un véritable programme pour gagner.

Le message du premier ministre a été des plus clairs. Le gouvernement est décidé à ne rien céder sur l’essentiel. Avec une certaine démagogie en direction des secteurs les plus précaires et quelques fausses concessions, le gouvernement a cherché à démoraliser les grévistes en montrant les muscles de façon à essayer de les convaincre que leur détermination et leurs sacrifices ne serviraient à rien. Mais derrière ce côté « droit dans ses bottes », Edouard Philippe n’a pas su occulter comme il l’aurait souhaité son inquiétude et sa faiblesse par rapport à son isolement vis-à-vis de l’opinion auprès de qui le discours n’est pas passé. Serait-ce le prélude à un dénouement à la Juppé, comme en 1995 ? Depuis cette époque, la bourgeoisie française a tiré des leçons de ce recul partiel dans la lutte des classes. Parallèlement, elle s’est radicalisée dans sa détermination contre-révolutionnaire à la suite de la crise de 2008 et ce en dépit de ses faiblesses structurelles et hégémoniques en termes de bloc social d’appui et d’efficacité de son discours néolibéral. C’est la crédibilité politique de l’exécutif qui est en jeu, notamment vis-à-vis de la frange la plus réactionnaire de l’électorat, essentielle pour Macron en vue de 2022. Comme le souligne Cécile Cornudet dans les colonnes des Echos dans un article intitulé « Quand Macron joue son va-tout à droite », ce dernier, « fragilisé par la crise des Gilets jaunes ne veut pas prendre le risque de perdre son dernier socle, celui des électeurs de droite. S’il cale sur son ambition, ils le quitteront. S’il abîme ce qui lui reste d’image positive, une alternative pourra renaître entre lui et Le Pen. Ce pari est très risqué socialement. Il suffit de voir les réactions des syndicats mercredi : un long bras de fer s’annonce dans la rue. Il peut faire tanguer la majorité parlementaire, qui a longtemps cru que l’acte II rimerait avec "jambe gauche" du macronisme. Mais le macronisme justement a suivi le chemin de la réforme des retraites ».

De son côté, satisfait des arbitrages gouvernementaux, le patron du Medef, Geoffroy Roux de Bézieux, a souligné combien la réforme était centrale pour la grande bourgeoisie française : en plus des économies budgétaires à réaliser sur le dos des travailleurs, elle a pour objectif de développer, sur le long terme, le juteux secteur des retraites par capitalisation. Compte-tenu de ce qui est en jeu pour le gouvernement et pour le patronat, ces derniers ne céderont que si la perspective de la généralisation de la grève à d’autres secteurs se concrétise, c’est-à-dire si cette grève se transforme en véritable grève générale politique, en grève générale qui ouvre une crise de régime, à savoir une crise révolutionnaire.

Pour un programme unifié de revendications du mouvement ouvrier pour étendre la grève

Certes, il ne le dira jamais en ces termes, mais l’exécutif est absolument conscient de la potentialité révolutionnaire de la lutte contre la réforme des retraites. Comme le souligne Cornudet, toujours dans Les Echos, le gouvernement est sur le qui-vive. « Il ne faudrait pas, écrit-elle, que les retraites suscitent une crise du secteur public, comme la taxe carbone avait mis le feu aux Gilets jaunes’ dans ce qu’on pourrait appeler une crise du privé (…) La question est moins la retraite proprement dite que celle des conditions de travail, considérablement détériorées ces dernières années. Même si elle a assez vite remisé ses ambitions de réforme profonde du secteur public, l’équipe Macron sait qu’à mi-mandat, elle a trop longtemps tardé à prendre la mesure du malaise. Comme elle n’avait pas vu la crise du pouvoir d’achat et le sentiment d’abandon des classes moyennes près des ronds-points ».

Mais alors que le gouvernement fait tout ce qui est en son pouvoir pour « décoaguler » les différentes colères, on a l’impression que les directions syndicales se détournent de la question. En effet, se contenter de dire que l’on est pour le retrait et pour une autre réforme, comme le défend la direction de la CGT, ne saurait tenir lieu de programme à même d’enthousiasmer l’ensemble du monde du travail. Les travailleurs les plus précarisés ne vont pas se lancer dans l’aventure de la grève reconductible, qui implique d’énormes sacrifices et des risques importants, s’ils ne voient pas concrètement qu’il est possible de gagner. Pour ce qui est des plus jeunes, il y a une difficulté à mobiliser pour quelque chose que nombre d’entre eux voient comme un problème très lointain, la retraite, et cela plus encore lorsque leur quotidien est marqué par un grand dénuement et un intense niveau d’exploitation, deux éléments caractéristiques de la grande précarité qui frappe au premier chef la jeunesse. La réalité, très prosaïque, est que dans le contexte d’offensive capitaliste et de régression sociale généralisée que nous vivons, la lutte contre une réforme, ponctuelle, et quand bien même elle serait victorieuse, est insuffisante pour améliorer les conditions matérielles de vie et de travail, extrêmement dures. C’est en ce sens que seul un programme partant de mesures défensives mais s’ouvrant à un horizon offensif saurait se gagner la sympathie des couches les plus larges du monde du travail.

Il s’agirait d’un programme qui inclurait la revendication d’augmentation des salaires et du pouvoir d’achat, comme cela a été mis en avant par les Gilets jaunes ; un programme axé sur le développement des services publics et sur un programme de travaux publics dans les zones périurbaines de façon à y augmenter la quantité et la qualité des services, mais qui permettrait également de construire massivement des logements à loyer modéré, en banlieue, de façon à en finir avec la ghettoïsation sociale et à donner du travail à des centaines de milliers de chômeurs dont le statut a été torpillé par la réforme Macron de l’assurance-chômage [2] ; ce programme devrait également exiger l’embauche massive dans les services publics, l’augmentation des salaires, gelés depuis des années, et surtout la titularisation de tous les CDD et les précaires ; il prendrait également en compte la nécessité d’en finir avec les réformes du Code et du marché du travail de Hollande et de Macron qui ont précarisé l’emploi, augmenté la souffrance au travail ainsi que la pénibilité, notamment dans les PME et les grandes entreprises du privé ; bien entendu, ce programme devrait également exiger le retrait de la réforme actuelle, l’augmentation des pensions, des retraites et des minimums, qui ne devraient pas se situer en-dessous de 1800 euros, de même que le retour aux 37,5 annuités et le droit de départ à 60 ans dans le public comme dans le privé. Nivèlement par le haut des acquis et des conquêtes, voilà ce qui devrait être la revendication portée par l’ensemble du mouvement ouvrier. Cette exigence s’oppose radicalement à la logique de précarisation, de baisse des conditions de vie et de travail des travailleurs actifs, au chômage et retraités, à savoir à l’ensemble des éléments de sur-exploitation qui est recherchée par l’offensive néo-libérale qui, contrainte par la concurrence inter-capitaliste effrénée, a pour objectif de revenir aux conditions du XIXème siècle. C’est uniquement un programme de ce type qui serait en capacité de traduire et de cristalliser le mot d’ordre « Macron, démission ! », que l’on commence à entendre, ces derniers jours, sur les piquets et dans les manifs malgré le contrôle exercé par les directions syndicales et en dépit de leurs mobilisations routinières et peu combatives.

Au cours de la seconde moitié des années 1930, lorsque les effets de la Grande Dépression se sont fait sentir en France et avant la grande vague de grèves avec occupation et le début du processus révolutionnaire de juin 1936, Léon Trotsky critique vivement la logique syndicaliste et corporatiste que défend, alors, la direction du PCF, une logique qui n’est pas si éloignée de celle que défendent aujourd’hui les directions syndicales dites contestataires. « L’énoncé des revendications immédiates est fait très généralement, souligne-t-il en mars 1935 à propos de l’orientation du PC : défense des salaires, amélioration des assurances sociales, conventions collectives, "contre la vie chère", etc. On ne dit pas un mot sur le caractère que peut et doit prendre dans les conditions de la crise sociale actuelle la lutte pour ces revendications. Pourtant, tout ouvrier comprend qu’avec deux millions de chômeurs complets et partiels, la lutte syndicale ordinaire pour des conventions collectives est une utopie. Pour contraindre dans les conditions actuelles les capitalistes à faire des concessions sérieuses il faut briser leur volonté  ; on ne peut y parvenir que par une offensive révolutionnaire. Mais une offensive révolutionnaire qui oppose une classe à une classe, ne peut se développer uniquement sous des mots d’ordre économiques partiels. On tombe dans un cercle vicieux. C’est là qu’est la principale cause de la stagnation du front unique. La thèse marxiste générale : les réformes sociales ne sont que les sous-produits de la lutte révolutionnaire, prend à l’époque du déclin capitaliste l’importance la plus immédiate et la plus brûlante. Les capitalistes ne peuvent céder aux ouvriers quelque chose que s’ils sont menacés du danger de perdre tout. Mais même les plus grandes "concessions", dont est capable le capitalisme contemporain, lui-même acculé dans l’impasse, resteront absolument insignifiantes en comparaison avec la misère des masses et la profondeur de la crise sociale. Voilà pourquoi la plus immédiate de toutes les revendications doit être de revendiquer l’expropriation des capitalistes et la nationalisation (socialisation) des moyens de production. Cette revendication est irréalisable sous la domination de la bourgeoisie ? Evidemment. C’est pourquoi il faut conquérir le pouvoir ».

Néanmoins, malgré la détermination des grévistes, les directions syndicales dites contestataires ne proposent ni un horizon, ni une détermination, ni une stratégie à même de gagner contre Macron et son programme néolibéral. La direction de la CGT se refuse de donner une orientation offensive au mouvement. Ce que la centrale de Montreuil craint le plus, c’est de donner naissance à une lutte à caractère révolutionnaire comme en 1936 ou en 1968. C’est d’ailleurs ce que signifie le fait que la direction de la CGT a finalement abandonné le terrain du « dialogue » avec le gouvernement, cette comédie de plus de dix-huit mois que l’exécutif avait appelé « démocratie sociale ». C’est pour cela qu’il est central que les grévistes prennent elles et eux-mêmes le contrôle de la grève et s’auto-organisent, comme nous l’avons souligné dans plusieurs articles. Il va sans dire que défendre une stratégie d’auto-détermination des grévistes et un programme capable d’unifier les différentes couches du monde du travail et des opprimés n’implique pas que nous pensions que la victoire serait assurée si l’on suivait ce chemin. La combativité des masses, en effet, ne peut se vérifier que dans le combat lui-même. Mais pour gagner, aucun autre chemin n’est praticable. Ce qui est clair, c’est que la politique suivie par les directions syndicales constitue un obstacle sérieux pour que la mobilisation actuelle opère un saut qualitatif. C’est pour cela qu’il est nécessaire et urgent d’imposer un virage : les travailleurs du rail, les agents de la RATP, les personnels de l’Education, les travailleurs des raffineries ne pourront pas résister tous seuls, indéfiniment. Soit d’autres secteurs les rejoignent, rapidement et massivement, soit le gouvernement gagnera cette bataille.

Pour un « ordre nouveau » face à la crise et au désordre capitaliste

La mobilisation actuelle représente, sans aucun, doute le mouvement de grève le plus important depuis 1995. A la différence de ce dernier, cependant, les conditions sociales et, surtout, politiques, sont absolument transformées. La France ouvrière et populaire, la France d’en bas, ne croit plus en la France d’en haut. La confiance est définitivement entamée. Alain Duhamel, journaliste organique du régime s’il en est, appelle d’ailleurs le mouvement actuel une « grève par suspicion ». C’est une façon de le différencier de la mobilisation de 1995 que le politologue Stéphane Rozès avait baptisé la « grève par procuration ». C’est en ce sens que Duhamel souligne que « la grève de décembre 2019 souligne le déclassement brutal de la parole politique, c’est la grande différence avec le mouvement social de 1995 ».

Avec ce « décembre chaud » 2019, un an après le début du mouvement des Gilets jaunes, le corps social hexagonal se révolte à nouveau. La crise organique du capitalisme français génère des soubresauts sociaux récurrents qui commencent à mettre en lumière un nouvel état d’esprit des classes subalternes. C’est ainsi, en tous cas, que l’interprète l’anthropologue politique Marc Abelès lorsqu’il insiste sur le fait que « le mouvement social de 2019 n’est pas que le prolongement de 1995. Il est plus profond, il interroge un futur angoissant, entre gilets jaunes et menaces environnementales. (…) Si l’on y regarde de plus près, force est de constater cependant que la référence à 1995 ne reflète pas ce qu’a de spécifique la mobilisation de 2019. Il faut plutôt lire celle-ci dans le prolongement du mouvement des gilets jaunes et de l’ampleur des angoisses qui s’y sont exprimées, loin de se réduire à des revendications catégorielles. Les gilets jaunes s’en prenaient à l’injustice fiscale ; ici, ce qui est en cause, c’est le fait que le système de retraite loin de profiter au bas de l’échelle avantagera une fois de plus les mieux nantis. Il faut prendre au sérieux les références à la "survie" chez les manifestants, car elles sont au cœur de toutes les révoltes actuelles. Angoisse des fins de mois, spectre de la fin du monde : il n’y a pas si longtemps, certains se prévalaient de pouvoir articuler les deux fronts. Ce qui est sûr, c’est que l’amplitude des manifestations qui mobilisent des générations diverses, travailleurs du public et du privé, précaires et statutaires, traduit une prise de conscience beaucoup plus large qu’auparavant des dommages portés par la globalisation néolibérale tant au présent qu’à l’avenir des gens. "Nous voulons vivre, pas seulement survivre !" affirmaient les Gilets jaunes. C’est bien la question posée par la modification du système de retraite. Qu’en sera-t-il de l’avenir, quand on rentrera dans la dernière période d’une existence laborieuse qui pour beaucoup a de fortes chances d’être perturbée par des phases de chômage ou de travail précaire ? Si la réforme des retraites suscite une si vaste mobilisation, c’est qu’elle pose frontalement la question du futur ».

Ce caractère plus, large, politique, de la lutte, diamétralement opposé à toute revendication corporatiste, on le retrouve dans les discussions avec les grévistes : « je ne me bats pas pour moi, je me bats pour mes enfants », ou encore « ce qui est en jeu, c’est la société dans laquelle on veut vivre ». Dans ces échanges, on peut percevoir également un rejet viscéral de l’idée que les jeunes soient les victimes sacrificielles de cette réforme, d’où le refus d’aller négocier « au cas par cas », comme le souhaiterait le gouvernement, et ce, quand bien même, la grande masse des grévistes n’est pas encore capable d’articuler un programme revendicatif de fond basé sur ces aspirations. Ce n’est pas la première fois que l’histoire se retrouve confrontée à de tels dilemmes. C’est ce qu’analyse notamment Ernest Mandel à propos des événements de juin 36, sorte d’exemple paradigmatique de cette difficulté à formuler un discours global : « Une grève générale est objectivement politique, du fait qu’elle implique un affrontement avec la bourgeoisie dans son ensemble et avec l’État bourgeois, mais il n’est pas nécessaire qu’elle en ait conscience dès le départ « Il y a un grand exemple historique en Europe, peut-être le plus grand jusqu’à mai 68, qui le confirme, qui est l’exemple de juin 36 où aucune revendication politique n’était avancée, où les ouvriers occupaient les usines et avançaient, apparemment seulement, des revendications de type économique (réduction des heures de travail, congés payés, etc., à la limite "contrôle ouvrier"), mais où Trotsky lui-même et tous ceux qui, avec un peu d’honnêteté, ont examiné ce mouvement, se rendaient bien compte du fait que ces travailleurs réclamaient infiniment plus dans le fond que ce qu’ils étaient capables d’articuler. Et ce serait une très grave erreur de juger la nature d’une grève d’après la capacité d’expression consciente de ceux qui la portent à un moment déterminé ».

Notre obligation, en tant que révolutionnaires du XXIème siècle, et ce, plus encore, après le recul dans la subjectivité de classe, conséquence du stalinisme, c’est d’aider à articuler, de façon consciente, ces premières expressions profondes de la nouvelle génération ouvrière qui est en train de faire ses premières armes. Bien entendu, cette volonté de transformation radicale des conditions de vie que manifeste le mouvement aujourd’hui ne saurait être délié de la crise écologique actuelle. Comme l’avait écrit un manifestant sur une pancarte brandie au cours de la manifestation parisienne du 5 décembre, « A quoi bon la retraite, s’il n’y a plus de planète ? ».

Les Gilets jaunes ont eu pour cri de ralliement « Macron, démission ! ». Aujourd’hui, ce slogan commence à être repris. Mais ce qui fait défaut, c’est une alternative politique, une fonction que la gauche a pu représenter dans le passé. Après Sarkozy, Hollande et, maintenant, Macron, personne ne souhaite que ce président détesté soit remplacé par un autre politicien bourgeois ou, pire encore, par l’extrême droite de Marine Le Pen. C’est en ce sens que nous avons besoin d’autre chose. C’est en ce sens que nous avons besoin d’un « ordre nouveau » [3], d’un ordre socialiste qui n’aurait absolument rien à voir avec la caricature bureaucratique dans laquelle le stalinisme a transformé la première révolution ouvrière victorieuse de l’histoire. Nous avons besoin de notre propre gouvernement : un gouvernement des travailleurs, de la jeunesse, de la majorité de la population, de façon à mettre un terme à toutes les politiques mises en place au service des capitalistes et qui ne nous garantissent, au mieux, qu’une existence de misère, et parfois pas même cela, comme le montrent les suicides du monde du travail, chez les agriculteurs ou dans la jeunesse, avec la dernière immolation en date, à Lyon, d’un jeune étudiant.

Si, comme le disent les grévistes, ce qui est en jeu, c’est une question de société, alors nous devons nous organiser, précisément, pour changer cette société, pour mettre un terme à ce système absurde, à ce que Pierre Ducrozet a rebaptisé, dans sa dernière chronique publiée dans Libération, le « grand corps malade » : « Le grand corps malade du capitalisme mondial fuit de toutes parts. Il est courbaturé, recouvert d’ecchymoses, il est à bout de souffle. Trente ans après la chute du Mur et du communisme, elle est bien là la grande nouvelle : le système qui gagnait alors la partie à plate couture, et qu’on croyait insubmersible, prend l’eau. Son cœur est en lambeaux, son foie est atteint, ses jambes chancellent. Il tient encore debout, certes, ingurgitant comme toujours ce qui s’oppose à lui, mais il répète les mêmes phrases, il bafouille, sa voix ne porte plus. Trente ans après son supposé triomphe, le grand corps que l’on disait imbattable a mené la planète au bord du chaos. Il est peut-être temps pour lui de tirer sa révérence ».

Et s’il est temps pour le capitalisme de tirer sa révérence, sans doute est-il temps, également, de construire un véritable parti révolutionnaire à même d’organiser son renversement et son remplacement par le socialisme. Les acteurs et les actrices de ce parti à construire sont déjà-là : chez les travailleuses et les travailleurs en grève, au sein de la pointe la plus avancée du mouvement des Gilets jaunes, chez les jeunes qui luttent contre les violences policières et contre le racisme d’Etat dans les quartiers, à savoir contre cet Etat-policier et bonapartiste qui a réprimé les Gilets jaunes et qui, aujourd’hui, s’attaque aux piquets. Nous avons besoin de notre propre Etat, d’un Etat des travailleuses et des travailleurs qui soit capable de construire cet « ordre nouveau » en France et en Europe, d’un Etat basé sur la démocratie la plus large du monde du travail et qui soit un instrument pour atteindre notre objectif stratégique, à savoir en finir avec les classes sociales et avec l’Etat, avancer en direction de la société communiste.

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NOTES DE BAS DE PAGE

[1A la différence d’autres mouvements sociaux auxquels s’est opposé le RN, cette fois-ci Le Pen a déclaré le soutenir dans l’espoir de capitaliser. En revanche, cet appui hypocrite ne pouvait résister à « l’épreuve de Noël » : « il faut qu’il y ait une trêve pour Noël. Noël est un moment important pour nos compatriotes. C’est un moment familial. Beaucoup sont dans des situations qui sont difficiles, et beaucoup ont déjà préparé leur voyage, ont pris des billets de train qui souvent sont chers ».

[2On notera que cette réforme est passée comme une lettre à la poste au cours de l’été 2019 du fait de l’inaction des directions syndicales. Elle durcit les conditions d’accès aux allocations pour les travailleurs au chômage.

[3C’est ainsi qu’était baptisé l’organe de presse de l’aile marxiste et révolutionnaire du Parti Socialiste Italien, (L’Ordine Nuovo), animé, notamment, par Antonio Gramsci, au cours de la vague de grèves et d’occupations du « Biennio Rosso » après la Première guerre mondiale. Gramsci soutient que les conseils ouvriers qui se créent au cours de cette période sont comme une préfiguration du futur Etat prolétarien ou de cet « ordre nouveau » à construire.
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