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Deux ans après le Hirak, les Algériens de nouveau dans la rue

Ce lundi, à l’occasion des deux ans du Hirak, des milliers de manifestants ont défilé dans les rues pour commémorer ce mouvement qui a bouleversé l’Algérie, ébranlant un pouvoir en crise et ouvrant de nouvelles perspectives d’émancipation pour la population algérienne. Deux ans après, et au lendemain d’un remaniement gouvernemental organisé pour apaiser les manifestations, la question de la stratégie se pose plus que jamais pour la jeunesse et les travailleurs algériens.

mardi 23 février

Crédits photo : Reuters

Ce lundi, des manifestations ont eu lieu à travers toute l’Algérie à l’occasion des deux ans du Hirak. À Alger, Béjaïa, Tizi Ouzou, Tebessa, Bouira ou encore Oran, des milliers de manifestants ont défilé dans les rues, commémorant les deux ans du début d’un mouvement qui a profondément chamboulé le pays.

À Alger, la police a quadrillé la ville et mis en place de nombreux barrages de police sur plusieurs axes routiers. L’important dispositif policier déployé pour l’occasion ainsi que les nombreux contrôles d’identité près de la Grande Poste, lieu symbolique du Hirak, n’ont pas découragé la population algérienne, qui est sortie par milliers dans les rues célébrer l’anniversaire du Hirak. L’occasion de revenir sur ce mouvement qui a ouvert de nouvelles perspectives d’émancipation pour la population algérienne, qui subit les conséquences de quarantaine d’années de politiques néolibérales et de la soumission de l’État algérien à l’impérialisme européen et étatsunien et souffre encore du traumatisme de la « Décennie noire ».

Un pouvoir hérité de la confiscation de l’indépendance

Le nouveau Hirak débuté il y a maintenant deux ans a porté des aspirations d’émancipation pour la population algérienne et l’espoir de mener jusqu’au bout le processus de libération nationale entamé par le processus d’indépendance pendant la guerre d’Algérie mais jamais terminé. Une courte période de nationalisation des entreprises françaises avait alors traversé le pays, avant que l’État ne relance un nouvel appel d’offres au capital étranger, instaurant un nouveau lieu de subordination aux puissances impérialistes.

D’un point de vue social, si la révolution algérienne a permis de réduire les inégalités en comparaison avec les autres pays voisins où les processus de décolonisation avait été davantage « négociés » avec les bourgeoisies métropolitaines, c’est bien la bureaucratie de l’État qui a pris le relai de la gestion capitaliste du pays. La dynamique d’opposition à la bourgeoisie métropolitaine, qui faisait entrevoir une rupture socialiste et révolutionnaire et des perspectives d’émancipation, a ainsi été détournée au profit des élites coloniales qui, selon la formule de Frantz Fanon dans les Damnés de la Terre étaient « convaincue[s] qu’elle[s] pouvai[en]t avantageusement remplacer la bourgeoisie métropolitaine ».

Par ailleurs, la prise du pouvoir par le FLN et la construction d’un État algérien verrouillé par l’armée a également été synonyme de la marginalisation des courants trop à gauche et proches du mouvement ouvrier qui avaient combattu pour la libération, ainsi que de la décapitation du mouvement étudiant. Dans le même temps, le pouvoir en place s’est attelé à la tâche de mater le mouvement ouvrier, le cadenassant à travers des organes étatisés tels que l’Union Générale des Travailleurs Algériens. Comme l’écrivait Ben Bella, cadre du FLN, et premier président du pays, que nous citions déjà dans un précédent article, « en un temps relativement court, la bureaucratie algérienne a créé de toutes pièces une économie dirigée avec une structure de pouvoir autoritaire (...). Mais cet État, à l’armature surdéveloppée, n’a pas soustrait le pays à la division internationale du travail, il a aggravé le déséquilibre de l’économie en la tournant davantage vers l’extérieur et la crise de l’agriculture avec ses conséquences : exode rural, sous-prolétariat des villes, émigration vers la France. Il n’a donc fait naître aucune des conditions qui rendent efficace l’effort d’industrialisation ».

Dans les années 1980, l’offensive néolibérale de la bourgeoisie mondiale a vu l’État algérien changer de cap, l’arrivée au pouvoir du colonel Chadli Benjedid en février 1979 consacrant la normalisation des rapports de l’Algérie avec les puissances impérialistes. En 1986, la Charte nationale marque le début d’un processus de privatisations, d’ouvertue du marché national, de concessions à de nouveaux secteurs de la bourgeoisie algérienne, en même temps que l’abandon des références socialisantes et du renforcement des références à l’Islam. Le Code de la famille, adopté en 1984, s’inscrit dans la dynamique, faisant par exemple des femmes des citoyennes de seconde zone placées sous l’autorité de leur père, mari ou frère. L’abrogation de ce Code réactionnaire a d’ailleurs été l’une des revendications principales du mouvement des femmes qui a connu un nouveau souffle grâce au Hirak. Ces années-là voient également les pratiques autoritaires du pouvoir se consolider, avec par exemple la réélection de Chadli en 1984 avec 93,5% des voix. La crise pétrolière de 1986, les limites du régime de Chadli, et l’absence d’une alternative à la hauteur des aspirations du mouvement d’octobre 88 ont laissé la place à l’émergence des courants fascistes.

En effet, le pays assiste à la montée des groupes islamistes, qui remportent de nombreux sièges à l’Assemblée et bénéficient d’un soutien important parmi la population, avant d’être renversés par les militaires. Ces derniers vont gouverner d’une main de fer tout au long des années 1990, mettant en place l’état de siège et menant des représailles sanguinaires aux attentats réactionnaires des groupes islamistes. Rappelons par ailleurs que les militaires bénéficient du soutien de la part des puissances impérialistes, et notamment de la France, quand bien même la population a subi les conséquences de cette « Décennie noire », dont le résultat a été 200 000 morts et de 20 000 disparus.


C’est de ce conflit qu’Abdelaziz Bouteflika sort victorieux, réussissant à négocier une sortie de conflit avec la « loi de concorde » votée en 1999. Ce dernier va rester 20 ans au pouvoir, soutenu par l’armée, la bureaucratie syndicale de l’UGTA et du patronat et un bloc social composé d’une alliance très large allant du centre-gauche aux forces islamistes. Face à la contestation d’un pouvoir aux politiques libérales et à ses conséquences désastreuses en termes de chômage et d’absence de perspectives pour la jeunesse, Bouteflika aura toujours brandi le spectre de la Décennie noire pour mater toute potentielle explosion sociale, réussissant par exemple à monter la population contre les Kabyles en les traitant de séparatistes manipulés par des mains étrangères.

Mais ce bloc social et ce discours a bien fini par s’éroder, par en haut avec la fragmentation croissante des secteurs de la bourgeoisie algérienne face à l’ouverture du marché algérien et par en bas en raison de l’impasse sociale dans laquelle se trouvaient les jeunes et les politiques anti-sociales menées depuis des années par le gouvernement. En février 2019 éclate alors une révolte populaire de grande ampleur, d’abord sur des questions démocratiques, mais soulevant des questions bien plus profondes qui traversent la société algérienne dans son ensemble.

Il y a deux ans, le début d’un mouvement massif

En février 2019, des milliers d’Algériens sortent dans la rue contre un cinquième mandat de Bouteflika. Le 10 mars, une grève générale spontanée, a éclaté à travers tout le territoire national, débouchant sur le renoncement de Bouteflika à sa candidature pour les présidentielles, débouchant de fait sur le premier acquis du Hirak. Une occasion pour le chef d’état-major Ahmed Gaïd Salah de surfer sur la vague en s’imposant comme le nouvel homme fort du régime algérien, en assurant les millions d’Algériens que l’armée partageait les mêmes valeurs que la population.


En avril, Bouteflika démissionne. Les manifestations continuent et le 9 avril, Abdelkader Bensalah est nommé président par intérim. En mai, Gaïd Salah, nouvelle figure du pays, rejette les principales demandes du Hirak, à savoir le report de la présidentielle et la démission du gouvernement mais le 2 juin, le Conseil constitutionnel annule les présidentielles programmée pour le 4 juillet. En novembre, l’association Human Rights Watch dénonce une « répression généralisée » des manifestations, pendant lesquelles sont arrêtés de nombreux syndicalistes et manifestants. À l’époque, la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’Homme dénombre au moins 1000 interpellations.


Si au départ, les manifestants sont descendus dans la rue pour demander le départ de Bouteflika, prenant alors une dimension « dégagiste », il a rapidement pris une profondeur sociale, reflétant la question du chômage, de la précarité, des salaires, et du chômage pour la jeunesse.

En décembre, Abdelmadjid Tebboune est élu président, avec un taux de participation d’officiellement 40% mais de 8% selon des sources internes. Mais cette mascarade électorale a été loin de résoudre les contradictions d’un régime à bout de souffle face au mouvement populaire. Le profil du nouveau président, ancien ministre sous Bouteflika qui a accompagné toutes les politiques anti-sociales des vingt dernières années, n’aura pas réussi à pallier la perte d’hégémonie du bloc dominant, et un an après, si la mobilisation a nettement faibli, les masses sont loin d’avoir trouvé des réponses à leurs aspirations et continuent de sortir dans la rue.

Deux ans après, les manifestants reprennent la rue : quelles perspectives ?

Le mouvement du Hirak aura vu des mots d’ordre radicaux tels que « Yatna7aw Ga3 ! » (« Qu’ils dégagent tous ») ou encore « K’litou El Blad Ya Essrakine ! » (« Vous avez bouffé le pays, bande de voleurs »), montrant un rejet du système tout entier de la part de la population algérienne et le potentiel révolutionnaire du mouvement. Mais la fragilité du mouvement, qui se caractérise par son manque d’organisation à la base aura facilité l’accélération du processus de restauration du régime et le retour de l’armée au centre des décisions. Mais ce nouveau régime a ses faiblesses et ne résout pas la crise organique en Algérie et la crise du projet politique de la bourgeoisie locale. Comme l’écrit le PST (Parti Socialiste des Travailleurs) à l’occasion de l’anniversaire du Hirak, « à part la libération incomplète des détenus politiques du Hirak, et ce grâce à la mobilisation et à la solidarité de tous, Tebboune n’avait rien à dire et rien à offrir dans ce contexte de pandémie aux centaines de milliers de travailleurs et de travailleuses algériens qui ont perdu leurs emplois. »

Si le mouvement a nettement faibli, du fait de l’absence d’auto-organisation des masses algériennes et de l’arrivée du coronavirus, ses ondes de protestations et de radicalité restent intactes. L’année 2020 a connu plus de 5000 grèves ouvrières et plusieurs mobilisations notamment des chômeurs dans le sud du pays, des travailleurs précaires de pré-embauche, des quartiers populaires…etc. La commémoration du Hirak de ce lundi s’inscrit dans la continuité de plusieurs journées de mobilisations : le 16 février dernier, des milliers de personnes manifestaient ainsi à Kherrata pour l’anniversaire de la première marche contre le cinquième mandat. Le 18 février, le président graciait des dizaines de prisonniers politiques pour apaiser la mobilisation, et appelait à des élections anticipées. Le 19 février, 30 prisonniers ont été libérés, dont Khaled Drareni, journaliste et symbole du combat pour la liberté de la presse, suivis par 40 autres prisonniers. Le 21 février, la veille de l’anniversaire du Hirak, Tebboune dissout l’Assemblée Populaire Nationale (l’équivalent du Parlement) et remanie le gouvernement pour calmer le mouvement.

Face à cette manœuvre pour éviter un redémarrage de la mobilisation, il semble important de tirer les bilans du Hirak et de ce qui n’a pas marché. Comme nous l’écrivions dans un précédent article, « les masses populaires algériennes ont montré ce dont leur mobilisation était capable, à savoir être une force destituant qui n’a su, du moins jusqu’à aujourd’hui, se transformer en force constituante d’un nouveau pouvoir. » En ce sens, l’absence d’auto-organisation des masses a permis l’essoufflement du mouvement, dans un moment où cette dernière aurait été essentielle pour résister à la répression et aux tentatives de récupération, tout en organisant le débat démocratique pour élaborer un projet politique alternatif correspondant aux revendications et aux aspirations démocratiques et sociales de la population. Une assemblée constituante révolutionnaire mettant fin aux institutions du régime, revendication que nous portions à l’époque, aurait par exemple permis de se mettre à la hauteur des aspirations des masses, et d’élargir la brèche démocratique ouverte par les masses pour constituer un pôle ouvrier politique, seule classe à même de mener la révolution démocratique jusqu’au bout.




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