^

Politique

Désenfumage

Dieudonné candidat à la présidentielle camerounaise. Le coup de bluff d’un idéologue racialiste pour 2017

Dieudonné est candidat à la présidentielle...de 2018, au Cameroun. C'est ce qu'il a annoncé dans ses vœux pour 2017, qui en une dizaines de minutes explicitent les raisons de ce nouveau projet. Il y a un peu plus d'un an, nous avions décrypté dans « Soral et Dieudonné. Les bruns-rouges, facho business et la main d’or » la logique du discours de cette nouvelle extrême droite, biberonnée aux thèmes de celle des années 30, mais désormais surfant sur les aberrations du racisme d'Etat et de la France postcoloniale pour alimenter sa politique racialiste. Ce nouveau coup de com' et de bluff mérite un bref désenfumage. Nolwenn Michel

vendredi 6 janvier 2017

C’est bien aux présidentielles françaises que Dieudonné s’intéresse

Dans sa vidéo, Dieudonné se décrit comme un homme traqué, mentionnant l’ensemble des procédures juridiques qui pèsent sur lui, et posant sa déclaration de candidature comme un acte « de légitime défense » vis à vis de celle de Manuel Valls, qu’il décrit comme un « hystérique négrophobe catalan ». Mais s’il explique, à la fin de sa vidéo, qu’il est tout naturel que ce soit au Cameroun, « terre de ses ancêtre », qu’il se présente, l’intégralité de son argumentation se situe exclusivement de ce côté-ci du Sahara et de la Méditerranée. Dieudonné peut bien se réclamer d’une « réelle indépendance » à conquérir pour les africains, ce mot d’ordre reste dans son discours une phrase sans contenu, cachant mal une conception de la politique faite d’ego-trip et de thématiques de l’extrême droite française contemporaine.

En 2012, l’idéologue avait appelé à voter pour « biquette », en expliquant que « tant qu’à voter pour une chèvre », autant le faire pour une vraie. Une manière de se présenter encore et toujours comme radical, mais sans jamais dire quelle lutte il faudrait mener, avec qui et contre qui, mis à part le délire antisémite du « complot juif » décrit comme source de la domination et de l’oppression, qui sert de machine à détourner la colère des populations racisées marginalisées dans la France impérialiste postcoloniale. Aujourd’hui, Dieudonné s’est donc doté d’un autre stratagème, pour mieux poursuivre sur les mêmes thèmes.

De la réconciliation nationale à la « rémigration », toujours le racialisme réactionnaire


Dans sa vidéo, le soit disant humoriste nous explique en effet que son projet consiste à libérer les français et les africains du même coup, les habitants de l’hexagone étant aujourd’hui « traités comme des africains » par l’Union européenne et les banques, qui leur ont « volé leur souveraineté ». Et comment propose-t-il de s’y prendre pour reconquérir cette liberté ? D’une part, en luttant contre « la France de Zemmour », c’est à dire contre la stigmatisation islamophobe des personnes assignées comme musulmanes, et d’autre part par la « rémigration » (c’est à dire le retour en Afrique des populations d’origine africaine), dont il fait carrément un sous-titre de sa vidéo. Sur ce thème, Dieudonné nous montre les visages des « jeunes africains » qui ont pris part aux attentats de l’année 2015, et lâche qu’il est temps que l’Etat français « cesse de prôner une assimilation forcée ». Ce qui revient tout simplement à dire qu’il existe des « races » qui divisent irrémédiablement l’humanité, et qu’il convient de les séparer pour pacifier les sociétés. Cette suggestion constitue une évolution sémantique pour l’idéologue, évolution encore mal dégrossie, du slogan de la « réconciliation nationale » autour du repli sur l’Etat nation contre le « mondialisme », à la vieille conception de la lutte pour la « pureté de la race » des courants fascistes et fascisants d’avant-guerre.

Encore et toujours, Dieudonné cherche à surfer sur les souffrances bien réelles de la majorité de la population, et particulièrement des personnes racisées. Mais, encore et toujours, il empêche de faire déboucher la prise de conscience de ces souffrances communes vers une identification des intérêts communs, et des antagonismes, donc des adversaires. Comment libérer l’Afrique, sans s’en prendre aux intérêts des grands capitalistes, souvent français, qui exploitent sols, sous-sols, mers, populations ? Ces grands patrons qui, pendant les trois premiers jours de l’année, ont déjà gagné plus d’argent que le salaire annuel de la moyenne des travailleurs, ici – sans parler de nos frères et sœurs du continent africain ?

Par ailleurs, le problème de l’Hexagone serait-il d’avoir perdu sa souveraineté, vraiment ? La France impérialiste fait la guerre dans plusieurs pays du monde, co-définit la politique de l’Union européenne, soutien ses multinationales par tous les moyens possibles. C’est pour entretenir et justifier, à l’intérieur, cette politique extérieure néocoloniale, que les classes dominantes françaises stigmatisent les musulmans, alimentent le racisme d’état, l’impunité policière et la ségrégation à tous les étages. Ce sont donc elles qu’il faut viser, en construisant l’unité des exploités et des opprimés, et c’est ce que le racialisme de Dieudonné ne fera jamais.

Guerre à l’Extrême Nord, révolte et répression en pays anglophone : un Cameroun en pleine crise, Dieudonné n’en dit rien

Si, d’ailleurs, l’idéologue ne s’en prend jamais aux classes dominantes, à ceux qui réellement possèdent et dirigent le monde capitaliste, c’est que lui-même n’a aucun problème à faire prospérer ses propres business. Ses goodies, sa société d’assurance, ses places de spectacle hors de prix, sont d’ores et déjà connues. Mais il se sait un peu moins que Dieudonné possède plusieurs investissements au Cameroun, dont une société d’importation de lubrifiants automobiles en provenance de Dubaï.

Mais, surtout, il faut se demander ce que le candidat aux présidentielles de 2018 a à offrir aux Camerounais, alors que la campagne, là-bas, avait commencé dès l’été dernier. Car, dans un silence médiatique étourdissant au sein de l’ancienne métropole coloniale qu’est la France, ce pays d’Afrique centrale traverse depuis plusieurs mois une crise qui va s’approfondissant. Dans la région de l’extrême Nord, c’est à dire la bande de terre qui se situe entre le Tchad et le Nigéria, la guerre se poursuit contre Boko-Haram depuis deux ans maintenant, dans une ambiance de crise de légitimité du régime et d’insubordination paysanne, contre lesquelles l’argument anti-terroriste est souvent le prétexte justifiant la répression. Les populations vivent sous couvre-feu, et l’armée camerounaise multiplie les exactions. Cet automne, une grande grève a mobilisé les enseignants des deux régions anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, soutenue par la population pendant plus de deux mois, et qui a été suivie d’une répression féroce, faisant plusieurs dizaines de morts à Buea et Bamenda, avec des scènes de terreur à l’Université de Buea, où des étudiantes ont été violées. Il s’agit pour le Cameroun postcolonial, territoire de prédation du capitalisme français notamment, mais aussi d’intérêts chinois ou encore américains, d’une crise de régime sans précédents depuis le début des années 1990, et qui a été au cœur du discours martial du dictateur Paul Biya lors de ses vœux pour 2017.

De tout cela, Dieudonné ne dit rien, comme s’il n’avait pas vu. Plus encore, il précise que sa candidature n’est pas faite pour « s’opposer au Président du Cameroun ni à son opposition ». En 2015, il appelait même à participer au grand chantier du port en eau profonde de Kribi, projet phare de la dictature et dont les terminaux ont échu majoritairement au groupe Bolloré, par ailleurs très implanté au Cameroun et dont les plantations étaient récemment en grève. C’est que l’idéologue racialiste n’a en réalité pas grand-chose à faire de l’avenir des millions de camerounaises et de camerounais soumis à la prédation néocoloniale et à la brutalité comme à la corruption monstrueuse d’une élite qui sert de gestionnaire locale des intérêts impérialiste.




Mots-clés

Dieudonné   /    Présidentielles 2017   /    Politique