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Politique

Présidentielle 2022

Dimanche, votons pour les candidats de notre classe et préparons dès maintenant un troisième tour social

Dans une élection ancrée à droite et qui pourrait être frappée par une abstention historique, Révolution Permanente appelle à un vote critique pour Philippe Poutou ou Nathalie Arthaud ce dimanche. Un vote d’indépendance de classe qui, face aux appels à soutenir Jean-Luc Mélenchon, défend l’urgence de préparer les mobilisations dans la rue contre les offensives à venir, quelle que soit l’issue de l’élection.

mercredi 6 avril

Crédits photo : AFP

Ce dimanche se tiendra le 1er tour de l’élection présidentielle à l’issue d’une « non-campagne » inédite. Annulation totale du moindre débat de 1er tour, guerre en Ukraine, écart entre les thématiques brassées par les candidats et les préoccupations de la population : tous ces éléments auront convergé pour brider toute dynamique électorale, reflétant la volonté du pouvoir d’imposer la réélection d’Emmanuel Macron.

Si l’élection est marquée par une droitisation du champ politique, le probable niveau élevé d’abstention importante reflète la continuité de la crise de régime, après un quinquennat marqué par la vitalité de la lutte des classes. Dans ces coordonnées, contre toute illusion placée dans une nouvelle gauche de gouvernement au nom du « vote utile », Révolution Permanente appelle à un vote critique pour les candidatures de Philippe Poutou ou Nathalie Arthaud et à préparer les mobilisations dans la rue contre les offensives à venir, quelle que soit l’issue de l’élection. Explications.

Une élection et une campagne ancrée à droite, dans la continuité de l’offensive du gouvernement

Le premier aspect qui ressort de l’élection réside évidemment dans son ancrage à droite. Au niveau le plus général, les équilibres entre les différentes forces politiques dessinés par les sondages sont relativement similaires aux résultats du premier tour de 2017. Les forces politiques à « gauche » d’Emmanuel Macron n’ont pas progressé et cumulent ainsi autour de 27% d’intentions de vote, tandis que la droite et l’extrême-droite s’établissent autour de 73%. Le rapport de forces électoral entre la droite de gouvernement et l’extrême-droite s’est en revanche modifié en faveur de cette dernière, avec 34,6% d’intentions de vote cumulées contre 26% au premier tour de la présidentielle 2017, et une nouvelle incarnation ultra-réactionnaire en la personne d’Éric Zemmour.

De fait, l’élection a été marquée par une droitisation du débat, avec une volonté de mettre au cœur les questions d’immigration et de sécurité et de surenchérir sur ce terrain, dans la continuité du tournant autoritaire, sécuritaire et raciste initié par le gouvernement depuis l’été 2020. Répondant aux dynamiques de la lutte de classe, comme le mouvement des Gilets jaunes ou les mobilisations anti-racistes de juin 2020, cette offensive sur laquelle a surfé l’extrême-droite revêt en même temps un caractère « préventif », visant le renforcement des moyens de répression en préparation de futurs mouvements sociaux [1].

Dans ce paysage, et en l’absence de concurrent crédible à droite, Emmanuel Macron mène la course en tête avec près de 30% des intentions de vote. Le président-candidat a su se servir de la guerre en Ukraine et de la crise de la Covid pour se placer au centre du jeu, s’attachant à écraser le débat et à dicter l’agenda politique. A l’image du champ politique, sa droitisation est nette comme le note Stefano Palombarini. Après avoir été élu par un « bloc bourgeois » réunissant « les classes bourgeoises auparavant liées à la droite et à la gauche » et « une partie des classes moyennes séduites par les promesses d’une promotion sociale rendue possible par la perspective de “modernisation” du capitalisme français », sa base sociale s’est recomposée, devenant un « bloc de droite ». Elle demeure marquée par son étroitesse, et l’incapacité du projet de « guerre sociale » de Macron à agréger des secteurs des classes populaires.

Face à lui, Marine Le Pen fait figure de rivale favorite avec autour de 21% d’intentions de vote et une réserve de voix inédite qui laisse présager un resserrement des écarts en cas de deuxième tour face à Emmanuel Macron. Si Eric Zemmour - profitant de la crise ouverte après les élections régionales et des contradictions de la « dédiabolisation » du RN - a capté une partie de l’électorat lepéniste, sa surenchère raciste a contribué à lisser l’image de Marine Le Pen. De son côté, celle-ci a maintenu une stratégie d’adresse aux classes populaires sur la forme – avec une insistance ces dernières semaines sur la question du « pouvoir d’achat », devenue la principale préoccupation de la population face à l’augmentation des prix - tout en maintenant son projet identitaire et néo-libéral sur le fond. Sur ce dernier plan, Marine Le Pen a cherché à se « crédibiliser » en multipliant les signaux au patronat : engagements sur le remboursement de la dette publique, abandon de la sortie de l’euro et même, plus récemment, de la retraite à 60 ans.

Beaucoup s’inquiètent légitimement de ce paysage réactionnaire. Pour autant, le poids de la droite et de l’extrême-droite constituent un reflet très déformé de la réalité sociale du pays. Le quinquennat a en effet été marqué par la vitalité des mobilisations par en bas, à commencer par le mouvement historique des Gilets jaunes. Principal reflet de ces tendances : le niveau attendu d’abstention qui pourrait être historiquement haut, reflétant l’incapacité actuelle des classes dominantes à résoudre la crise de régime ouverte depuis les années 2000.

Face à une élection à droite toute, une abstention potentiellement historique reflet de la crise du régime

Ce dimanche, nombre de sondeurs annoncent un niveau d’abstention potentiellement inédit depuis 2002 et pouvant aller jusqu’à 30%. Celle-ci touche d’abord la jeunesse et les classes populaires, profitant à Macron et défavorisant la gauche et l’extrême-droite. Comme le note le sociologue Vincent Tiberj, l’abstention « profitera au candidat qui parle aux électeurs les plus constants. (…) Donc ce serait plutôt favorable à Valérie Pécresse, puis à Éric Zemmour et, vraisemblablement, à Emmanuel Macron. Ce dernier, en plus, a le grand avantage d’attirer la France qui va bien, qui a toutes les raisons d’aller voter. »

Une dynamique qui ne manque pas d’inquiéter au sein du régime. Il y a quelques semaines, le président du Sénat Gérard Larcher mettait déjà en garde sur le risque d’un manque de « légitimité » du président sortant en l’absence de débat, Cécile Cornudet, éditorialiste pour le journal patronal Les Echos, commente de son côté l’abstention en notant : « c’est dans les moments d’indifférence politique que peuvent se produire les accidents démocratiques. C’est dans la rue que se règle la colère quand la politique n’est plus régulatrice. » Un constat que partage le Financial Times dans un long article sur la présidentielle.

Comme l’effondrement des partis du régime et l’affaiblissement des corps intermédiaires, l’abstention constitue en effet l’expression d’une crise d’hégémonie, d’une incapacité du régime à organiser le consentement. Son corollaire est la radicalité des luttes et la difficulté à les contrôler. Avec la guerre en Ukraine, la hausse des prix et les réformes exigées par les classes dominantes, à commencer par celle des retraites, ces éléments annoncent un futur quinquennat potentiellement explosif. Si les élections sont marquées par une prédominance des forces politiques réactionnaires sur le terrain politique, la lutte des classes pourrait ainsi reprendre vite ses droits. Un enjeu largement minimisé alors qu’à gauche prime la politique du « moindre mal » et du « vote utile ».

A gauche, une pression au « vote utile » et des illusions alimentées par le contexte réactionnaire

A gauche, l’éclatement des différentes forces politiques avec quatre candidatures contre deux en 2017 et d’offensive réactionnaire alimentent en effet les appels à un vote « utile » ou « efficace » en faveur de Jean-Luc Mélenchon. Avec 17% d’intentions de vote, le candidat de l’Union Populaire est largement devant les autres forces politiques, du néo-libéralisme vert d’EELV au social-libéralisme périmé d’Anne Hidalgo en passant par la candidature social-chauvine du PCF, qui ont toutes les trois accompagné le tournant réactionnaire. Dans ce cadre, les Insoumis veulent croire qu’une dynamique peut s’installer en faveur de l’Union Populaire dans la dernière ligne droite, et la Fondation Jean Jaurès souligne les facteurs qui pourraient jouer en ce sens.

Au-delà de la probabilité d’un tel phénomène - le « vote utile » profitant symétriquement à ses adversaires à droite et l’abstention jouant en défaveur d’un rattrapage de l’écart entre Mélenchon et Marine Le Pen – la campagne politique qui l’accompagne véhicule des illusions profondes sur la possibilité de réformer un système en crise ou de battre le « fascisme » dans les urnes. Nous comprenons évidemment le choix de ceux qui voteront Mélenchon dans l’espoir d’éviter un deuxième tour Macron – Le Pen, à l’image des militants de quartiers populaires qui ont signé la tribune « On s’en mêle », mais nous pensons que cette position est une impasse et que, même en cas de victoire, elle nous désarme pour faire face à la période.

S’il apparaît de loin comme le moins pire parmi les candidatures dépassant les 10% d’intentions de vote, le projet de Jean-Luc Mélenchon repose sur une volonté de conciliation avec le patronat et le régime, reconduisant les mêmes limites profondes que les expériences du même type. En dépit de mesures se voulant « choc » bien qu’extrêmement limitées (comme la taxation de l’héritage au-dessus de 12 millions d’euros), Mélenchon tend la main au patronat. Il présente ainsi son programme keynésien comme la meilleure garantie d’une économie florissante, se gardant de s’en prendre à la propriété privée sur le grand capital qui structure l’économie, et soumettant un certain nombre de promesses aussi centrales que les 32 heures, à l’accord des patrons. « Mon programme ne prévoit pas la confiscation de tout le capital. Je défends une société d’économie mixte, avec du public et du privé » a-t-il tenu à rassurer encore récemment.

Cet espoir de conciliation fait de l’Avenir en Commun, prolongé par de multiples livrets thématiques et dûment chiffré, une longue liste de vœux pieux, conçus en dehors de la question centrale du rapport de forces face à une classe dominante pourtant à l’offensive depuis plusieurs décennies. Une classe dominante que Mélenchon préfère séduire et convaincre, en n’hésitant pas à se présenter comme le meilleur gardien des intérêts de l’impérialisme français (et de ses marchands de canons) à l’international, ou comme l’agent d’une réforme des institutions en forme de réhabilitation du régime. Un discours qui va de pair avec des promesses « d’économiser » les grèves et manifestations qui ne peut que désarmer notre classe et qui s’accompagne déjà de reculs préventifs sur des mesures qui étaient au cœur de son projet de VIème République et de signaux de « présidentiabilité », à l’image de son refus de décrire Poutine comme un « dictateur » au nom de la perspective d’avoir à travailler avec lui.

Nourries par l’inquiétude légitime face à la situation et par un scepticisme quant aux luttes à venir, les exhortations au vote Mélenchon font systématiquement l’économie des bilans de projets similaires et de leurs conséquences à l’international. Ces derniers laissent pourtant songeur quant à l’espoir qu’une victoire électorale permette d’améliorer radicalement la situation voire de battre le « fascisme ». En Espagne, la droite et l’extrême-droite n’ont fait que se renforcer et se radicaliser depuis deux années de gouvernement PSOE – Podemos. En Grèce, l’espoir soulevé par Syriza en Grèce s’est conclu par la capitulation complète de Tsipras puis le retour de la droite au pouvoir et un renforcement de l’extrême-droite. Au Pérou, les travailleurs et la population mènent actuellement des mobilisations dures contre le gouvernement de Castillo dont Jean-Luc Mélenchon saluait la victoire en juillet 2021, tandis qu’au Chili, le mandat de Gabriel Boric a commencé par l’abandon de revendications centrales du mouvement social qui l’avait amené au pouvoir, des concessions à l’institution policière et la répression violente de manifestations étudiantes.

Cette question est d’autant plus centrale que la présidentielle constitue un saut dans l’agonie de la gauche sociale-libérale traditionnelle, incarnée par le Parti Socialiste et incapable de se recomposer en nouant une alliance avec EELV pendant la campagne. Cette situation permet à l’Union Populaire de s’imposer comme l’acteur central de la recomposition d’une gauche de gouvernement à l’issue de cette présidentielle. Dans ce cadre, le « vote utile » est loin d’être simplement tactique. Il revêt un caractère de soutien à la reconstruction d’une nouvelle gauche « utile », c’est-à-dire de gouvernement. De notre point de vue un tel projet est en décalage, et même contradictoire, avec les possibilités exprimées dans la lutte de classes depuis cinq ans - mouvement des Gilets Jaunes, grève contre la réforme des retraites, mobilisations féministes, antiracistes et écologistes – et avec la nécessité de préparer les affrontements de demain, quel que soit le résultat des élections, face au désastre vers lequel nous mène le système capitaliste.

Pour l’indépendance de notre classe, ce dimanche nous voterons extrême-gauche

Pour toutes ces raisons, nous voterons ce dimanche pour une des deux candidatures d’extrême-gauche incarnées par Nathalie Arthaud et Philippe Poutou respectivement enseignante et ouvrier au chômage. Celles-ci ont en commun de porter un programme et une perspective d’indépendance de classe. La stratégie qu’elles défendent met au centre la mobilisation et l’auto-organisation de notre camp social et s’inscrit ainsi en opposition aux illusions placées dans la réforme d’un système capitaliste en crise. Leurs programmes respectifs portent, entre autres, la nécessité d’une expropriation des secteurs stratégiques de l’économie sous le contrôle des travailleurs, des augmentations de salaires conséquentes, la répartition du temps de travail entre toutes et tous, la liberté de circulation et d’installation ou encore le retrait des troupes françaises d’Afrique. Ils mettent le doigt sur la nécessité de récupérer les richesses produites par notre travail et « volées » par le patronat, et d’en finir avec le système capitaliste.

Notre soutien ne va cependant pas sans critiques envers les deux candidatures, dont les limites nous avaient conduits à porter celle d’Anasse Kazib comme outil de renouvellement de l’extrême-gauche. Tout au long de l’élection, Nathalie Arthaud aura dénoncé la « bourgeoisie » et appelé à « construire une économie sans patrons, sans exploitation, sans classes sociales ». Face à la guerre en Ukraine, elle a dénoncé l’agression russe mais également la responsabilité de l’OTAN. Nous partageons cette délimitation vis-à-vis à du grand patronat et de l’impérialisme occidental, ainsi que l’objectif d’une « prise du pouvoir par les travailleurs ». Nous avons cependant d’importantes divergences sur la stratégie portée par Lutte Ouvrière, et son incapacité à articuler la centralité stratégique de la classe ouvrière avec la lutte contre l’ensemble des oppressions. Celle-ci s’est exprimée dans la campagne sur le terrain de la lutte contre l’islamophobie, Nathalie Arthaud refusant un soutien franc aux Hijabeuses en lutte contre une loi attaquant leurs droits, dans la continuité de prises de position problématiques sur le terrain de l‘antiracisme.

Plus ouvert sur la lutte contre les oppressions, Philippe Poutou a porté dans la campagne un « projet de rupture avec le capitalisme », invitant dans ses meetings des acteurs des luttes locales. Nous ne partageons cependant pas la position défendue sur l’Ukraine et le soutien appuyé et répété aux sanctions visant la Russie, allant jusqu’à approuver « l’élimination de l’équipe de Russie » de « l’Eurovision », sanctions considérées comme « basiques ». Surtout, la tonalité générale « sceptique » de sa campagne est allée de pair avec un flou stratégique. Celui-ci est bien incarné dans l’invitation à discuter d’un « Plan B » de reconstruction d’« une gauche radicale, une gauche liée aux luttes, une gauche anticapitaliste, internationaliste, féministe, anticolonialiste » avec Mélenchon mais aussi « la gauche institutionnelle ou libérale », un projet qui nous semble très différent du type d’organisation dont nous avons besoin pour affronter la période à venir.

Malgré ces limites, les deux candidatures permettent de souligner la nécessité de préparer les futures mobilisations en toute indépendance de classe. Notre appel au vote critique s’inscrit dans cette perspective et dans le constat de la nécessité non seulement de construire une extrême-gauche à la hauteur des tâches de la situation et de la radicalité d’une nouvelle génération ouvrière, dans la continuité de la campagne d’Anasse Kazib, mais aussi d’oeuvrer à un bloc de résistances par en bas, qui cherche à lier des secteurs en lutte pour se défendre et contre-attaquer face aux offensives à venir dans la continuité des mobilisations du quinquennat.

Notes :

[1] Cet aspect préventif était particulièrement évident dans le cadre des débats autour de la loi sécurité globale et de son fameux « article 24 » présenté par Jean-Michel Fauvergue comme un outil dans une « guerre de des images » sur la question des violences policières. De la même façon, la volonté d’Emmanuel Macron de « doubler les forces sur le terrain » s’inscrit dans un projet de renforcement du quadrillage sécuritaire du pays.



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