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Politique

Entretien

Dr Anne Gervais, « l’erreur absolue c’est de ne pas profiter du confinement pour dépister massivement »

La docteure Anne Gervais exerce au service d'hépato-gastro-entérologie de l'Hôpital Louis-Mourier à Colombes et au service des maladies infectieuses à Bichat. Membre du collectif Inter-hôpitaux, elle a été participé à la prise en charge des malades du CoVid 19 au cours des derniers mois. Elle nous parle des failles de longue date du système de santé français, accentuées brutalement par la crise aujourd’hui.

mercredi 22 avril

Crédits photo : AFP - STEPHANE DE SAKUTIN

RP : Vous qui avez été « au front » ces dernier mois, mobilisée principalement à Bichat l’un des hôpitaux au cœur de la lutte contre le CoVid 19, pouvez-vous nous dire quelle est la situation aujourd’hui ?

Vu les circonstances avec la pandémie, j’ai été mobilisée plus sur Bichat qu’à Colombes car les services d’hépato-gastro-entérologie ont été réduits ces dernières semaines. A Bichat nous avons accueilli beaucoup de patients CoVid 19. Dernièrement il y a beaucoup moins de patients grâce au confinement. Ainsi, on va recommencer à reprendre en charge les maladies chroniques dans certains services. On craint d’ailleurs que les choses ne se soient aggravées pour eux. Tout ce qui relevait des chirurgies programmées a été décalé et on a dit qu’on verrait dans deux mois. Il y a un vrai risque qu’il y ait une perte de chance.

Dans les hôpitaux, on a du mettre en place une organisation de catastrophe. Ça a été un défi énorme. On a littéralement créé de toute pièce des salles de réanimation. La France avait 5 000 lits de réanimation, pour le reste ils ont été créés et installés sur le tas. Tout ça ne s’est pas fait par magie et on a évité la catastrophe totale pour cette première vague mais on ne peut pas faire ça en permanence.

RP : Macron a annoncé un déconfinement progressif à partir du 11 mai. Les autorités disent que le nombre de patients en réanimation est en recul et ils s’appuient sur ces chiffres pour justifier ce déconfinement progressif. Qu’en pensez-vous ?

On a très peur du déconfinement. On a fait zéro travail épidémiologique par rapport à d’autres pays où on dépiste chaque personne susceptible d’avoir contracté le virus, on retrace les contacts de la personne, on les teste et les isole. Nous on ne l’a pas fait, on a retardé tout ce travail et ça va repartir. L’erreur absolue c’est de ne pas profiter du déconfinement actuel pour dépister massivement. Si on faisait ça maintenant on trouverait les patients contacts susceptibles de faire repartir l’épidémie. On n’a absolument pas profité du confinement pour faire ce travail épidémiologique comme on l’a vu ailleurs en Allemagne, en Islande ou en Corée. D’un point de vue scientifique c’est une aberration. On ne s’est pas donné les moyens pour le faire : ni les masques pour réduire la transmission pour la population, ni les tests pour dépister ; ni les hôtels réquisitionnés pour isoler, ni réquisitionner des industries du médicaments pour les médicaments qui frôlent les ruptures de stock. C’est de l’incompétence gouvernementale. Je ne peux pas appeler ça autrement. Dès le 15 mars, quand on a su que les cas explosaient, on avait le temps d’obtenir ce matériel, de doubler les chaines production, de réquisitionner les usines. Pour les tests, on a le 4ème producteur mondial de test en France, BioMérieux. La question est : est-ce qu’on impose à de telles entreprises de s’organiser pour la « guerre » comme l’appelle le gouvernement ? On a perdu un temps faramineux. Les matières premières ça se fait, ça se trouve. Oui, on est super inquiets. On pouvait vraiment faire une enquête épidémiologique, c’est-à-dire cibler les gens autour d’un cas de CoVid 19. C’était possible. Cela devient un dépistage de grande échelle mais orientée. On a fait confiner les gens un mois mais sans réelle intervention.

RP : A partir du 11 mai le gouvernement dans ses dernières déclarations a annoncé que les soignants seront dépistés, que chaque personne désormais qui présentera des symptômes pourra être testée, le port obligatoire du masque dans les transports…

Il est dit que les soignants seront tous dépistés. Il semble que c’est une décision générale d’élargir les tests aux personnes avec symptômes ou non. Mais le nombre de fois n’est pas précisé. D’après mes informations, dans plusieurs land en Allemagne les soignants se font tous dépistés une fois par semaine.

Il faut aussi prendre en compte que les tests ne sont pas fiables à 100% (30% de faux négatifs) mais en plus on peut excréter du virus sans encore avoir les symptômes (dans les 48 heures précédentes dans l’étude islandaise).

Le premier ministre dit que des masques, des tests seront disponibles, mais cela ne sera pas possible si on les attend sans intervention, on ne peut s’en remettre à la loi du marché. Il faut une régulation planifiée.

RP : Il y a aussi la question de la réouverture des écoles…

D’abord, sur les enfants on est assez rassuré car ils ont l’air de se débarrasser du virus plus vite que les adultes d’après l’étude islandaise. Mais, pour les mesures de distanciation, le port du masque etc. c’est difficile à faire respecter.

Il faut envisager un déconfinement associé au dépistage, ce n’est pas possible autrement. Là où on ouvre, il faut être prêt à faire les dépistages, les tests, à isoler les cas contaminés et les contacts de ces cas. Si on déconfine partout en même temps c’est une reprise de l’épidémie vraisemblable. Encore une fois le déconfinement n’est pas possible sans étude épidémiologique. Tests, dépistages, isolement des contacts : il faut faire ce travail qui n’a pas été fait pendant un mois.

RP : Est-ce que vous pouvez développer sur ce que vous entendez par travail épidémiologique ? Qu’est-ce qui aurait dû être fait selon vous ou/et devrait l’être encore ?

La santé publique en France n’est pas optimale les médecins de santé publique ne sont pas nombreux : le système de santé est axé sur le traitement et pas la prévention. La prévention dans le cas d’un virus comme le CoVid 19 c’est isoler les cas contaminés, dépister les contacts et même si on ne connait pas le statuts virologique, dans l’attente, il faut les isoler. Ça c’est la prévention en amont pour qu’eux-mêmes ne contaminent pas leurs proches. Tout le boulot de santé publique doit comprendre le dépistage et cette prévention primaire. Les masques aussi c’est de la prévention.

Les centres hospitaliers qui sont la pierre angulaire de notre système, ont été créés pour traiter les gens, c’est un lieu de traitement des maladies graves et aiguës. On a réussi à se transformer et on prend en charge les maladies chroniques. Mais cela reste du traitement or ce qui compte aussi c’est la question de la prévention. On devrait mettre des groupes de médecins de santé publique sur le terrain, aux endroits où on ferait des interventions de santé.

Jusqu’à aujourd’hui on n’a pas fait d’autre travail qu’un travail de prise en charge curative. A Bichat je l’ai vu de mes yeux, quand on testait quelqu’un qui n’avait pas de signes de gravité, on le laissait sortir puis il arrivait qu’on l’appelle deux jours après pour lui dire qu’il était positif. Dans ce laps de temps, malgré les conseils prodigués, la personne pouvait avoir contaminé toute sa famille. On n’a pas construit de prise en charge pouf éviter que l’épidémie se pérennise, s’installe, se transmette. Si on ne l’a pas au moment du déconfinement ce sera pareil.

Et cette nouvelle vague arrivera des services déjà pleins. Il faudrait vider les lits de réanimation pour être à 2000 en réanimation avant qu’il y ait un nouvel afflux. Sinon il y aura des pertes de chance et des morts.

RP : Le gouvernement a expliqué qu’ils vont suspendre des plans de restructuration qu’ils ont eux-mêmes lancés et essaient de retourner la situation, expliquant même pour Macron qu’il y aura des investissements pour l’hôpital et que les soignants auront une prime. Vous y croyez-vous ?

Je pense que ce gouvernement n’a pas changé dans ses convictions. Il n’y a qu’à voir la gestion des masques, des tests etc. La dépense publique est une de leur préoccupation majeure et la place de l’hôpital en découle.

Je ne pense pas qu’ils modifient le plan des réductions de lits. Mais il n’est pas tenable pour eux de ne pas acter d’une revalorisation salariale, ils vont être obligés de céder. 95% des français pensent que les infirmières sont mal payées. Ils vont être forcés de lâcher mais on n’a rien réglé à long terme. On ne peut réduire la place de l’hôpital sans travail sur la médecine de proximité. Il n’est pas non plus exclu que pour réduire la dépense publique certains aient en tête de transformer les établissements publics en établissements privés non lucratifs, défaire le statut de fonctionnaire et préférer recruter par contrat. Je ne vois pas ce qui modifierait leur dogme.

Il faut souligner que le problème central est le manque de personnels. Le manque de matériel est un vrai problème mais le personnel est central. La crise a montré qu’avec une infirmière pour 14 lits on va à la catastrophe, 1 pour 14 c’est la norme arrêtée en France. Avec le CoVid on a besoin d’une infirmière pour 6. Donc de base déjà on était très déficitaire en personnels. Des collègues qui étaient partis sont revenus pour aider. Si on veut que ça tourne mieux l’hôpital il faut des revalorisations salariales, mais ça ne suffira pas. Il faut qu’on réfléchisse à comment on garde les gens qui malgré leurs convictions très fortes ne veulent pas travailler dans des hôpitaux où ils sont maltraités, où ils ne sont pas satisfaits du travail qu’ils prodiguent. Tous veulent bien travailler la rémunération ça ne suffira pas.




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