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Fémonationalisme

Droite et féminisme : un couple étrange

La victoire de Giorgia Meloni en Italie et la présence croissante de femmes dirigeantes au sein de la droite, traditionnelle ou non, actualisent de vieux débats sur le genre, la classe et la politique.

Celeste Murillo

24 octobre 2022

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Nous avons traduit ce billet initialement publié sur La Izquierda Diario

Quand Giorgia Meloni a remporté les élections italiennes, une vague d’inquiétude a envahi l’Europe face à ce nouveau chapitre de la montée de l’extrême droite, dans un contexte marqué par les crises politiques et économiques. En tant que dirigeante politique, Meloni en n’a rien de nouveau. Des figures de droite « classiques », comme l’ancienne première ministre britannique Liz Truss, et d’extrême-droite, comme Marine Le Pen du Front national en France ou Alice Weidel de l’AfD en Allemagne, lui ont précédé.

Pourtant, pour Hillary Clinton, ancienne secrétaire d’État américaine, n’est pas de cet avis. « L’élection de la première femme Premier ministre d’un pays représente toujours une rupture avec le passé et est certainement une bonne chose » a-t-elle ainsi déclaré. Si Meloni appartient à un parti d’extrême droite, son élection reste une bonne nouvelle pour cette icône du féminisme libéral du plafond de verre.

La déclaration de Clinton est la plus récente et la plus paradoxale, mais ce n’est pas la seule. Chaque fois qu’une femme accède à un poste de pouvoir, la question se pose de savoir si le genre des dirigeants apporte des changements qualitatifs. Le gender washing, qui consiste à présenter la présence des femmes dans les lieux de pouvoir comme quelque chose de positif en soi, continue de fonctionner. Pourquoi ? Parce que les qualités de soin, de conciliation, d’empathie sont toujours présentées comme étant des qualités « féminines ». C’est ainsi qu’elles sont mises en avant dans les discours officiels, les campagnes électorales et la publicité.

En parallèle, durant la pandémie et surtout en temps de crise, la présence de femmes dans des postes à responsabilités relance un autre débat, qui lui non plus n’est pas nouveau. En Argentine, le court mandat de l’ancienne ministre de l’économie Silvina Batakis a suscité des réflexions sur ce que certains appellent les « falaises de verre », à savoir le fait que les femmes seraient plus susceptibles d’occuper des postes importants en temps de crise puis d’être rapidement écartées.

Un mélange étrange mais efficace

Un des slogans de la campagne de Meloni était « je suis une femme, je suis une mère, je suis chrétienne ». Dans le même temps, la nouvelle première ministre italienne rejette ouvertement le féminisme et le mouvement LGBT, se déclarant « en faveur de la famille naturelle et contre le lobby gay ». L’un des principaux axes de son projet consiste à augmenter le taux de natalité italien, conformément à la théorie réactionnaire du « grand remplacement ». Contrairement à d’autres dirigeantes, elle exploite sans problème le profil « femme, mère, famille ».

En quoi Meloni rejoint-elle ses collègues ? Dans ce que la chercheuse Sara Farris a appelé le fémonationalisme. Un concept qu’elle n’a pas inventé et qu’on peut résumer comme le fait d’utiliser certaines revendications féministes pour soutenir des politiques réactionnaires. Farris a cherché à comprendre « la cooptation des questions féministes par les partis de droite à travers l’Europe, mais aussi à comprendre pourquoi certaines féministes expriment de plus en plus de préjugés anti-musulmans ». Les débats sur l’interdiction du voile, récemment ravivés par les manifestations en Iran après le meurtre de Mahsa Amini, en sont un bon exemple.

Or, confondre la lutte contre l’oppression avec le fait d’apporter un soutien aux interdictions d’État a des conséquences politiques, et l’une d’elles est de permettre à la droite d’instrumentaliser la thématique des « droits des femmes ». Pour cela, elle s’appuie sur des stéréotypes de genre. Les migrants masculins, notamment d’origine arabe et/ou musulmane, sont présentés comme une menace sexuelle, sécuritaire et économique, tandis que les femmes sont présentées comme des victimes, des personnes qui doivent être sauvées d’une culture oppressive. De fait, s’attaquer aux femmes migrantes est plus compliqué : « elles jouent un rôle très important sur le marché du travail et dans l’État providence européen en général. Elles ont de plus en plus comblé les carences liées au retrait de l’État providence, fournissant une aide sociale en particulier pour les personnes âgées et les enfants ».

L’argument de la « menace culturelle » est le plus couramment utilisé par les fémonationalistes. « C’est le vrai féminisme qui ne permet pas à certains de venir imposer leurs idées d’inégalité aux femmes » a ainsi déclaré Rocío Monasterio de Vox, tandis que Marine Le Pen du Rassemblement National explique que « La crise migratoire [signale] le début de la fin des droits des femmes » Giorgia Meloni a fait de même en diffusant la vidéo d’une agression sexuelle sur une réfugiée ukrainienne, soulignant que l’agresseur était un migrant africain et notant : « Je serre cette femme dans mes bras. Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour rétablir la sécurité dans nos villes ». Meloni a alors été - à juste titre - critiqué pour avoir revictimisée la femme attaquée, mais son approche xénophobe a été beaucoup moins contestée.

Comme l’explique la philosophe italienne Giorgia Serughetti « l’extrême droite met en avant la violence masculine lorsque l’agresseur n’est pas italien », alors que la majorité le sont… Elle note également comment « être la femme qui proteste contre les atteintes aux droits des femmes en mobilisant la rhétorique traditionnelle de la droite fonctionne car elle s’adresse à un public potentiellement hostile à l’immigration ».

Les filles du Klan

Ce n’est pas la première fois que des organisations de droite et d’extrême droite utilisent le gender washing ou combinent leurs idées réactionnaires avec des images et des éléments du discours féministe. Si prise du Capitole aux États-Unis est un événement souvent présenté comme une expression de la « masculinité toxique » liée à l’ancien président Donald Trump, les rangs de l’organisation QAnon sont d’ailleurs remplis de femmes.

En général, la participation des femmes au suprémacisme blanc est assez discrète. Il peut sembler rassurant de penser que ces phénomènes réactionnaires s’expliquent par une nature masculine qui sous-tendrait un système d’inégalité et d’oppression. L’historienne Stephanie Jones-Rogers affirme que cette participation remonte à l’esclavage et qu’« il y a eu une tendance, de la période coloniale à aujourd’hui, à positionner [en tant que bloc homogène] les femmes blanches comme des victimes perpétuelles, malgré les preuves du contraire. »

Cet engagement de femmes à l’extrême-droite s’est poursuivi après l’abolition de l’esclavage. Le Ku Klux Klan a atteint jusqu’à 1,5 million de membres. Il se concentrait sur des activités sociales dans les banlieues blanches et protestantes. La journaliste Emily Cataneo fait une réflexion intéressante sur l’absence de critique du racisme chez les différentes ailes du suffragisme et sur la façon dont, après la conquête du droit de vote, s’est ouvert un espace dans lequel féminisme et racisme pouvaient se combiner.

Des propagandistes comme Elizabeth Tyler ont aidé à revitaliser le Klan. Elle en devient « la première grande dirigeante » et fonde le groupe Women of the Klu Klux Klan, qui apporte une nouvelle dynamique à l’organisation. Jones-Rogers explique que les femmes blanches ont alors commencé à être considérées comme des alliées dans la politisation du suprémacisme et comme un bloc électoral à part entière. Le recours à l’instrumentalisation des violences sexuelles a également joué un rôle important, les accusations de viol pour légitimer les lynchages d’hommes noirs n’étaient pas rares. Ces femmes jouèrent également un rôle clé dans la campagne contre les lois anti-ségrégation dans les écoles, en s’érigeant en porte-parole de référence concernant le bien-être des enfants.

L’organisation QAnon a également exploité l’image des femmes « aidantes ». Les membres et les partisans de ce groupe suprémaciste (principalement des femmes) ont par exemple fait la promotion de la campagne #SaveTheChildren contre le trafic d’enfants dans le but d’amplifier les fake news sur le « pizza gate », une fausse accusation de pédophilie contre Hillary Clinton et Barack Obama. Dans ces campagnes, on observe par ailleurs un curieux croisement avec les discours sur le care. Seward Darby, auteur de Sisters in Hate : American Women on the Front of White Nationalism, affirme que « l’idée que tu peux te purifier, débarrasser ta vie et ta famille des éléments qui la polluent » est très courante dans les groupes tels que QAnon pour s’adresser aux femmes.

Les femmes gouvernent-elles mieux ?

Pour en revenir à Hillary Clinton, est-ce une bonne chose en soi qu’une femme arrive au pouvoir ? La sociologue italienne Elia Arfini propose une autre façon de penser le croisement entre la droite et le féminisme. Elle prend un point de départ antérieur, lorsque Beyoncé, Ivanka Trump ou des marques comme Dove ont intégré le féminisme à leurs discours (le « néolibéralisme progressiste », ça vous dit quelque chose ?).

« Cette expansion mondiale des messages féministes est lourde de contradictions et de paradoxes lorsque l’objectif féministe de justice sociale est poursuivi dans des domaines qui favorisent l’exclusion, l’oppression et l’inégalité » note alors Elia Arfini.

Les femmes sont-elles peu nombreuses à s’asseoir aux tables où se prennent les décisions importantes ? En effet. Mais critiquer le sexisme n’équivaut pas à considérer que davantage de femmes premiers ministres et présidentes améliorerait où remettraient en question les piliers des démocraties dans lesquelles nous vivons.


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