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Carrefour

Droits de retrait collectifs et perspectives de grève : la révolte des salariés de la grande distribution 

Les salariés de la grande distribution sont bien de ceux qui occupent la première ligne de front de la « guerre » contre le virus. Si Macron a d’ailleurs été obligé de les remercier au cours de sa dernière allocution, c’est bien parce qu’il s’agit de milliers de travailleurs et de travailleuses qui se retrouvent face à la perspective « d’aller au charbon en risquant (leur) vies » et qui comptent se battre pour obtenir la protection qu’ils méritent. Ce matin, plus de 150 salariés exerçaient leur droit de retrait devant le Carrefour de Vitrolles, dans les Bouches du Rhône. Reda Longar, délégué CGT du magasin, raconte ici la bataille vitale qui s’est engagée dans plusieurs sites du groupe Carrefour à quelques jours du pic de l’épidémie.

lundi 30 mars

SEBASTIEN BOZON/ AFP

« Aller au charbon en risquant sa vie », le quotidien de milliers de salariés de Carrefour

 
« Depuis le début de l’épidémie, nous n’avons pas eu accès à un seul masque au magasin Carrefour de Vitrolles. Pas de gel hydro-alcoolique non plus, rien. Ce qui a suscité la colère de tout le monde, c’est lorsque le 13 mars, alors qu’il y avait plus de 3000 clients qui déambulaient dans les allées du magasin, la direction a refusé de donner des masques aux hôtesses de caisse prétextant que ça allait faire paniquer les clients et que c’était anti-commercial. C’est un véritable scandale, car aujourd’hui au moins deux personnes du magasin ont été diagnostiquées porteuses du virus Covid-19 dont une est en réanimation.
 
Ce qu’il faut voir, c’est que les salariés ont la boule au ventre, que chaque client représente un risque de contamination et que les règles d’hygiène sont loin d’être à la hauteur de l’ampleur de l’épidémie. La direction a fini par installer des vitres de plexiglas en face des caisses mais c’est un dispositif totalement stérile, qui vise seulement à faire bonne figure devant les clients : une hôtesse ne reçoit jamais de client en face, c’est sur les côtés que peut se diffuser le virus.
 
Par ailleurs, on est en sous-effectif complet. Entre les arrêts maladies, les gardes d’enfants et les accidents du travail liés à la multiplication des tâches, nous sommes seulement 30% de l’effectif à couvrir à un magasin de 22 000 m2. Les clients se précipitent à notre rencontre pour obtenir un renseignement, nous ne sommes pas assez pour les accueillir et la règle de distanciation sociale est tout simplement impossible à respecter.
 
Et puis, rien n’est fait pour désinfecter : les chariots sont touchés par des milliers de personnes, passent entre autant de mains, les points de contacts sont multiples (frigos, bas à glace, etc) et rien n’est lavé ! La station-service et ses écrans tactiles n’ont pas une seule fois été désinfectées. Sans parler du drive et de ses préparateurs, ultra exposés à la contamination. C’est un secteur qui explose et dont personne ne parle.
 
On a fait ce qu’on a pu pour se débrouiller seuls, comme la mise en place d’un système de « rappel micro » pour informer les collègues et les clients, c’est à dire qu’au lieu de faire de la pub pour du foie gras on énonce les gestes barrière à respecter. Mais ça ne peut plus durer, à quelques jours du pic de l’épidémie, on va assister à une véritable explosion de cas de salariés contaminés dans la grande distribution. Quand on est arrivés ce matin sur le site c’était clair, dans ces conditions, soit on ferme, soit on fait grève »
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Droits de retrait et menaces de la direction

 
« Depuis ce matin, plus de 150 salariés ont exercé leur droit de retrait sur le site. La plupart des services ont fermé et nous ne changerons pas de position tant que les mesures d’hygiène ne seront pas respectées » affirme Reda Longar.
 
Ces signes de résistance se sont multipliés sur le territoire au cours des dernières semaines : vendredi déjà dans les Côtes d’Armor et le 16 mars ils étaient plus de 250 dans le Gard et à tous les niveaux de la chaîne de distribution, entrepôts logistiques ou magasins.
 
Partout les réactions de la direction sont les mêmes : face à la contestation, user de la menace.
 
« A Vitrolles ce matin, la direction est descendue tout de suite et a cherché à obliger les salariés à pointer avant de quitter les lieux. Ca n’arrive jamais. Et puis, la direction de Carrefour communique dans le sens de dire que le droit de retrait serait interdit en période de pandémie. Considéré comme abusif, nous serions exposés à des retenues de salaries ou des sanctions disciplinaires ». Localement la direction use de sous-entendus : « vous allez prendre vos responsabilités » nous a-t-on dit ce matin. Les collègues s’inquiètent, se demandent s’ils vont être payés. C’est en réalité une consigne nationale : terroriser les salariés pour les obliger à accepter l’inacceptable. »
 
Vitrolles est loin d’être un cas isolé. A Ploufragan dans les Côtes d’Armor, les salariés ont reçu des menaces individuelles suite à l’exercice de leur droit de retrait et la direction refuse de leur livrer les 2000 masques reçus. Ainsi, dans des lettres adressé à chacun, les salariés se voient menacés de retenues sur salaires et de procédures disciplinaires pouvant entrainer une sanction au cas où ils ne reprendraient pas le travail. Selon la direction du site, le droit de retrait serait abusif, Carrefour Supply Chain ayant « mis en oeuvre toutes les dispositions prévues par le Code du travail ainsi que les recommandations gouvernementales (...) en ayant informé et protégé ses collaborateurs contre le coronavirus ». Dans ce même courrier pourtant, la direction évoque le fait « de ne pas avoir mis à disposition des masques de protection » malgré leur réception. « La direction nous a dit que c’était une décision nationale », affirme Alain Mahé, représentant CGT à Ploufragan. Une forme de rétention de protection sanitaire donc, destinée à sanctionner ceux qui ont osé relevé la tête et à réaffirmer que c’est au patron de diriger.
 
Pourtant, aucune de toutes ces déclarations n’a de base légale. Sur ce point le droit est clair et se retirer d’une situation de travail qui expose à une contamination au COVID-19 rentre dans les cas couverts par la loi.
 
Mais si les patrons non seulement, ne se donnent pas la peine de respecter quelques mesures de protection élémentaires, mais commencent aussi à contre-attaquer, c’est qu’ils sont prêts à tout pour ne pas perdre un centime et obliger leurs salariés à « aller au charbon en risquant leur vie ». Face à cette toute-puissance, c’est l’organisation collective qui paye.
 

Fermer les rayons de produits non essentiels et se mettre en grève pour sauver sa vie

 
« On vient bizarrement de nous annoncer qu’on va avoir 7000 masques pour cet après-midi après des semaines de réclamations » raconte Reda. « On les attend encore mais ce qui est sur, c’est que si notre droit de retrait est bafoué, on se mettra en grève ». Plus encore, au-delà du respect élémentaire du droit de retrait, il est question de refuser l’ouverture des magasins dans ces conditions. Assurer la sécurité des travailleurs, désinfecter tous les points de contacts mais aussi fermer les rayons qui ne proposent pas de produits de première nécessité. « Un client qui déambule dans les rayons de bricolage, d’électroménager, de jouets ou de téléphonie, représente beaucoup de risques pour les salariés. Comme Darty ferme ses enseignes, ils se dirigent vers nous et avec le sous-effectif, il y a 6 et 7 clients pour un agent dans l’incapacité de respecter la moindre distance de sécurité. La réponse de la direction a été claire : pas de fermeture, c’est le business avant tout ».
 
Pourtant, les supermarchés font partie de ces secteurs à qui profite la crise sanitaire en cours : pour ne citer qu’un exemple, le dimanche 15 mars, la veille du premier jour du confinement, l’augmentation des ventes a été de 108%. Si la vente de denrées alimentaires et de première nécessité reste impérative pour subvenir aux besoins de la population, l’ensemble des secteurs non productifs, qui servent à enrichir une minorité sur le dos de la santé des travailleurs, doivent fermer. C’est par l’exercice, tout à fait légitime quoi qu’en dise le patronat, du droit de retrait et du droit de grève que les milliers des salariés des supermarchés, celles et ceux que Macron s’est vu obligé de remercier après des années de mépris, entendent le faire comprendre.




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