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Échange de menaces entre la Grèce et la Turquie : vers une deuxième guerre en Europe ?

Les relations tendues entre la Turquie et la Grèce se sont aggravées cette semaine. Le président turc a réitéré ses menaces en mentionnant de manière à peine voilée d'envahir certaines îles de la mer Égée. Athènes a répondu qu'elle était prête à défendre sa souveraineté.

dimanche 11 septembre

« Nous pourrions arriver subitement une nuit ». C’est de cette manière que le président turc Recep Tayyip Erdoğan a ouvertement menacé la Grèce samedi 3 septembre dernier. Cet avertissement clair du président turc, ainsi que ses références à la guerre de 1922[1] en effraient plus d’un en Europe. Le tabloïd allemand Bild a ainsi titré qu’Erdogan menaçait la Grèce d’une guerre. Libération décrit la guerre de 1922 comme un « traumatisme absolu » pour les Grecs, « qui se transmet de génération en génération ». Il y a aussi eu une réaction diplomatique. L’UE a appelé à la désescalade. Le ministre grec des Affaires étrangères, Nikos Dendias, a lancé un appel angoissé à l’Union européenne, à l’OTAN et aux Nations unies pour convaincre les alliés d’Athènes de freiner l’attitude agressive de la Turquie. Sinon, « nous risquons d’assister à une situation similaire à ce qui se passe ailleurs sur notre continent ».

Les fondements du conflit

La Turquie et la Grèce sont des rivaux historiques et sont en désaccord sur un certain nombre de questions d’actualité comme les survols mutuels de leur territoire, le statut des îles de la mer Égée, les frontières maritimes, les ressources en hydrocarbures en Méditerranée, les réfugiés traversant leurs frontières ou encore Chypre.

Parmi ces désaccords, le différend concernant les eaux et les îles est insoluble pour les deux États. La militarisation par la Grèce des îles de la mer Égée et de l’archipel du Dodécanèse - dont certaines îles se trouvent à moins d’un kilomètre de la côte anatolienne turque - constitue potentiellement une menace importante pour la sécurité nationale d’Ankara. A moyen terme, la posture agressive de la Grèce pourrait en effet aller jusqu’à entraver l’accès de la Turquie à la mer et mettre en difficulté la marine turque au large de la côte égéenne.

Plus grave encore, l’incapacité des Turcs à contrôler leurs mers intérieures (mer Égée orientale et Méditerranée nord-orientale) rend difficilement crédible l’intention affichée d’Ankara de se projeter et d’exercer une influence décisive non seulement en Méditerranée orientale et centrale, mais aussi au-delà du canal de Suez.

Subir, à quelques milles nautiques de ses côtes, une intimidation par un pays comme la Grèce, au poids géopolitique bien moindre, constitue un obstacle important pour les ambitions géopolitiques de la Turquie. En raison des intérêts vitaux en jeu pour les deux parties, le conflit est un jeu à somme nulle où la Grèce ne peut se permettre de faire des concessions et la Turquie ne peut renoncer à ses revendications. Cela rend un conflit armé non seulement possible, mais aussi probable. À moyen terme, cela pourrait être inévitable.

Les calculs d’Ankara, les craintes d’Athènes

L’emballement croissant de la Turquie est une réaction aux provocations de plus en plus fréquentes de la Grèce. Outre la militarisation des îles de la mer Égée au large de la côte anatolienne, on peut ainsi évoquer la violation du traité de Lausanne de 1923 ainsi que d’innombrables actes hostiles de la part d’Athènes. Le plus récent a été l’aveuglement de cinq F-16 turcs en mission de reconnaissance de l’OTAN en Méditerranée orientale par des S-300 grecs basés en Crète.

La Grèce est terrifiée par l’ascension géopolitique spectaculaire de la Turquie. Elle craint que la capacité d’Ankara à jouer un rôle de premier plan sur plusieurs théâtres lui permette de s’affirmer comme un acteur indispensable pour les États-Unis et, au-delà, dans un nombre croissant de conflits, de l’Asie centrale à la Libye et au Sahel, en passant par le Caucase, les Balkans et l’Ukraine.

La réalité c’est que la Turquie est devenue un acteur géopolitique important. La guerre en Ukraine a démontré au monde entier le rôle de médiateur de la Turquie, seul pays de l’OTAN encore en pourparlers avec Vladimir Poutine. Erdogan a réussi à organiser le passage en toute sécurité des navires céréaliers ukrainiens dans la mer Noire. La Turquie se propose également pour jouer un rôle de médiateur en Libye, où de nouveaux combats ont éclaté entre des groupes rivaux. Elle prépare une opération militaire en Syrie pour sécuriser ses intérêts. Enfin, l’industrie de la défense de la Turquie est en transition pour devenir un secteur sérieux d’exportations, ce qui constitue un autre atout important. La Turquie est actuellement l’un des principaux développeurs et producteurs d’avions sans pilote au monde. Son modèle Bayraktar TB2 a été utilisé par les Ukrainiens au début des combats avec beaucoup de succès. Le succès des drones et leur grande visibilité pendant la guerre d’Ukraine ont renouvelé leur demande. Aujourd’hui, 24 pays ont déjà adopté ce modèle : un énorme succès.

La crainte de la Grèce est que le capital géopolitique accumulé par la Turquie lui permette d’imposer la révision du statut de la mer Égée, en forçant les Américains à accepter et à légitimer plus ou moins (in)formellement une répartition différente du groupe d’îles entre les pays. Ankara semble convaincue qu’elle dispose d’une marge de manœuvre beaucoup plus importante que dans un passé récent et est persuadée que Washington ne recourra pas à des mesures punitives drastiques en raison du rôle indispensable qu’elle joue dans les différents scénarios mentionnés ci-dessus.

Si, éventuellement, les tensions turco-grecques devaient dégénérer en un conflit, la Turquie prévoit que celui-ci soit de nature limitée et circonscrite, car l’objectif de la Turquie est de protéger ses droits dans la mer Égée et non de faire la guerre à Athènes. Toute démonstration de force (un blocus naval ?) serait utile pour obliger le voisin à prendre des risques, même sans tirer un coup de feu. La Grèce en est bien consciente, ce qui explique les constantes provocations mutuelles. Les Grecs ont l’intention d’inciter les Turcs à faire le pas de trop, s’énerver et tirer le premier coup. Cela leur permettrait d’obtenir le soutien inconditionnel des Américains et des Européens et d’isoler la Turquie.

Un conflit réactionnaire de part et d’autre

La situation en mer Égée est encore plus instable du fait de la faiblesse politique relative des deux gouvernements et la tentative d’exacerber les sentiments nationalistes de leur opinion publique respective. D’où la conviction partagée d’avoir le conflit entre leurs mains et de mener la barque. Les Turcs perçoivent clairement la centralité géopolitique et la puissance militaire qu’ils ont acquises ces dernières années. Les Grecs comptent sur le soutien militaire total de la France et d’Israël et sur l’interposition des États-Unis à leurs côtés. Une erreur de calcul qui pourrait s’avérer fatale.

En 1996, les deux pays étaient au bord de la guerre. Celle-ci a été largement évitée par une intervention américaine qui a empêché l’escalade, mais surtout par le fait qu’aucun des deux pays ne voulait vraiment entrer en guerre. Aujourd’hui, les sentiments qui prévalent à Ankara et à Athènes semblent bien différents. En cas de conflit limité aux îles de la mer Égée, il est probable que Washington prenne position, en imposant des sanctions à la Turquie (même si c’est la Grèce qui provoque le conflit), mais il est peu probable que les Etats-Unis interviennent physiquement entre les deux prétendants. Quant à la France, l’accord conclu avec la Grèce en septembre 2021 engage Paris à défendre Athènes en cas d’attaque par un pays tiers. Toutefois, il est très peu probable que les Français aillent au-delà de la fourniture d’armes aux Grecs et entrent en guerre avec la Turquie, car cela élargirait l’engagement militaire à toute la Méditerranée orientale et à l’Afrique du Nord, où la France a déjà pu évaluer la puissance militaire turque (dans le conflit libyen).

Du côté d’Israël, bien qu’Athènes et Jérusalem aient développé une relation profonde dans le domaine énergétique, il est très peu probable que le second intervienne directement aux côtés de la Grèce en cas de conflit : les Israéliens sont bien conscients qu’ils n’ont pas les ressources nécessaires pour mener à bien le double endiguement de la Turquie et de l’Iran et connaissent le rôle décisif que peut avoir Ankara pour endiguer la menace existentielle que représente la République islamique pour l’État sioniste.

Dans l’immédiat, il est très peu probable que les Turcs et les Grecs tombent dans le piège l’un de l’autre. Mais la trajectoire de plus en plus inquiétante qu’a pris le face à face entre Ankara et Athènes rend croissante la probabilité que la situation devienne incontrôlable. C’est une nouvelle démonstration des forces et des contradictions ouvertement réactionnaires qui émergent des entrailles pourries du système capitaliste impérialiste sur le Vieux Continent. Il est de plus en plus urgent que la classe ouvrière des différents pays d’Europe affronte cette tendance à la guerre, en commençant par une lutte déterminée contre le réarmement de ses impérialismes respectifs.

Notes :

[1] La guerre gréco-turque de 1919-1922 ou guerre d’Asie Mineure a consisté en une série de conflits armés entre le Royaume de Grèce et les révolutionnaires turcs du Mouvement national turc pendant la partition de l’Empire ottoman entre mai 1919 et octobre 1922. Il s’agit de l’un des principaux conflits résultant de la Première Guerre mondiale.

Avec l’effondrement de l’Empire ottoman à la fin de la guerre, la Grèce revoit à la hausse ses ambitions de reconquête de tous les territoires historiques appartenant aux Grecs en tant que successeurs directs de l’Empire byzantin, dont le point central est la récupération de Constantinople des mains des Ottomans, ses conquérants depuis 1453 et les ennemis d’alors de la Grèce. Cette dernière parvient progressivement à occuper une grande partie des territoires détenus par les Ottomans avec le soutien partiel de ses alliés, mais pas Constantinople ni les détroits des Dardanelles et du Bosphore, ce qui lui aurait donné le contrôle total de la voie maritime entre Athènes et Constantinople. Bien que l’Empire ottoman soit affaibli et son armée décimée, le commandant Mustafa Kemal Atatürk insuffle à ses troupes une dose de moral pour se battre. En 1922, il vainc les troupes grecques en Asie mineure, qui n’ont d’autre choix que de capituler.

Plus de 20% de la population masculine d’Anatolie meurt durant le conflit. En Grèce, la défaite entre dans l’histoire sous le nom de « Grande Catastrophe » ; du côté des Turcs, la guerre est perçue comme une victoire dans la guerre d’indépendance, pendant laquelle ils se sont battus pour contrer les attaques de différentes puissances européennes (France, Royaume-Uni et Grèce elle-même) sur leur territoire.



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