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Collège unique ou transformé ? Vrais débats et fausses polémiques autour d’une contre-réforme

Education. Le gouvernement droit dans ses bottes, des enseignants vent-debout

Elise Duvel Hollande avait promis faire de l'Education Nationale une priorité de son quinquennat. Trois ans après son élection, sans aucune illusion, les 60000 postes promis ne sont pas au rendez-vous. En revanche, le gouvernement est bien à l'offensive : la dernière en date est la réforme du collège présentée comme une avancée visant à réduire les inégalités et à offrir toutes les chances de réussite à l'ensemble des élèves. La droite, qui entonne tours, sur les questions d’éducation, le couplet « socialistes=démagos » est entrée dans le bal de la contestation de la réforme, pour y défendre l'idée du collège élitiste. Les enseignants, eux, sont sur une toute autre ligne. Mais la transformation d’un système secondaire qui, objectivement, ne marche pas, passe par la mise en échec du projet de la ministre sur lequel le gouvernement joue gros.

samedi 23 mai 2015

La réforme du collège, une offensive de trop contre l’éducation nationale et l’école publique.

Début mars, la ministre de l’Education Nationale, Najat Vallaud-Belkacem, a présenté son projet de réforme du collège, cristallisant la mise en application de la loi générale d’orientation de « refondation » sur l’école. Après plusieurs attaques précédentes (rythmes scolaires dans la primaire, réforme des statuts de 1950, réforme de l’éducation prioritaire) cette réforme vient couronner une offensive sans précédent contre l’éducation nationale et l’école publique.

Pour justifier la nécessité de réformer le collège, le gouvernement s’appuie sur les études PISA de l’OCDE qui révèlent que le système scolaire français est l’un des plus inégalitaires au niveau européen, que le niveau moyen des élèves est en baisse constante depuis des années et que le collège ne permet pas l’acquisition des bases en français, mathématiques et histoire-géographie. Sans pour autant affronter le corps enseignant avec la même violence et arrogance que Sarkozy, le gouvernement insiste, à demi-mots, sur le fait qu’en dernière instance, ce seraient les mauvaises pratiques qui seraient les premiers responsables de ces résultats catastrophiques. Mais, ce que cette étude et le gouvernement se gardent bien de préciser, c’est qu’au cours de la même période pendant laquelle la recherche a été menée, entre 2000 et 2012, ce sont, au bas mot, 87.000 postes d’enseignants qui ont été supprimés, des coupes budgétaires massives qui ont été opérées et que les logiques de ghettoïsation de nombreux établissement des quartiers populaire se sont accrues.

La première mesure de la réforme vise à diminuer les heures disciplinaires et à laisser 20% de la dotation horaire aux EPI (enseignements pratiques interdisciplinaires) ainsi qu’à l’accompagnement personnalisé, défini localement au sein même des établissements. Sur les quatre années passées au collège, l’élève perdrait ainsi environ 500 heures disciplinaires. Pour le gouvernement, « sortir de l’uniformité » signifie renforcer la gestion locale. En effet, le conseil pédagogique (hiérarchie intermédiaire) et le chef d’établissement auront désormais tout pouvoir pour organiser les enseignements dispensés dans l’établissement et de moduler les horaires disciplinaires au sein des cycles d’enseignement. La refondation de l’école doit reposer sur l’autonomie des établissements qui devra porter sur les horaires de cours mais aussi sur l’organisation du travail pour les enseignants en fonction des « projets d’établissement » et des objectifs définis par le principal. Cette plus grande flexibilité du travail permettra une évaluation individuelle en fonction de « l’efficacité des personnels ».

Cette offensive contre les disciplines s’accompagne de la suppression de certaines d’entre elles. Le latin et le grec disparaissent en tant que tel, remplacés par des EPI « Langues et cultures de l’antiquité », en 6e. La SVT, sciences-physiques et technologies voient leur horaire globalisé alors que l’enseignement des langes diminue globalement. On l’aura compris, le résultat, fondamentalement, c’est que cela engendrera des différences de parcours entre les élèves et contribuera à accroître les inégalités entre les élèves.

Le premier volet de cette réforme est une attaque frontale contre le cadre national de l’enseignement. La « refondation » de l’école passe par l’autonomie des établissements et participe à une même logique du primaire au secondaire, à savoir à une logique austéritaire dans le but de faire des économies, tout en cristallisant un peu plus les inégalités. La réforme des rythmes scolaires annonçaient déjà la couleur : le transfert d’activités aux instances décisionnelles locales, la précarisation de l’enseignement, un enseignement au rabais en fonction du budget des communes.

C’est ainsi que, loin de favoriser l’égalité, le gouvernement s’employait déjà délibérément à accroître les inégalités entre les écoliers de communes riches et des communes pauvres.

La même logique prévaut avec la réforme des collèges. Comment le gouvernement peut-il nous dire vouloir favoriser l’égalité des chances lorsqu’il casse l’éducation nationale ou vouloir la même éducation pour tous lorsqu’il supprime des matières et surtout lorsqu’il diminue le budget alloué aux établissements ? Il suffit de regarder du côté de la réforme de l’éducation prioritaire qui a suscité déjà, en décembre dernier de vives contestations [1]. Toujours dans une logique d’austérité, la réforme s’est appliquée à moyens constants. Pour ce faire, de nombreux établissements ont donc été éjectés de l’éducation prioritaire dans le but de faire des économies sur le dos des classes populaires.

Parallèlement, la mise en œuvre des nouveaux programmes construits par cycles et non par année scolaire constituent la mise en œuvre de la réforme et instaurent définitivement la logique de compétences : l’école du socle est définitivement en marche. Il s’agit d’une école où la discipline devient un outil pour rendre les élèves plus employables et corvéables à merci. Le socle n’offre qu’un smic culturel, en l’occurrence, pour reprendre l’expression de Christian Laval, « ce que le plus mauvais des élèves du plus mauvais des collèges doit savoir ». La culture et les savoirs ne sont plus valorisés pour eux-même mais ce qui importe c’est le savoir-faire. Sous couvert de vouloir réduire les inégalités, cette réforme déclare la guerre aux pauvres et aggrave la ségrégation sociale par la mise en place du socle commun de compétences.

La fonction de l’école dans l’économie capitaliste a toujours été de mieux former les élèves au monde de l’entreprise, de reproduire les classes sociales et de les légitimer. Cependant, bien que l’école ne soit pas devenue une entreprise au sens strict, la logique managériale pénètre au cœur de l’institution scolaire. Les pratiques de l’entreprise s’imposent à l’école pour faire des élèves de futurs employés compétents et coopératifs. Par la logique de compétences, les élèves ne sont considérés que comme de futurs salariés, et leurs aspirations personnelles sont sacrifiées au nom de l’employabilité.

Ainsi, la refondation de l’école accompagne parfaitement les contre-réformes du marché du travail mises en place par le gouvernement PS comme l’ANI, la loi Macron ou la loi Rebsamen, dernière en date, toutes des attaques directes contre les droits du travail fondamentaux des travailleurs.

Les syndicats, de la négociation à la mobilisation ?

Tout au long de ces années, l’ensemble des directions syndicales n’ont cessé de se prêter au jeu du dialogue social dans les salons et de négocier avec le gouvernement, à commencer par le principal syndicat de l’Education nationale, le SNES. Sa direction a ainsi été la principale interlocutrice du gouvernement sous le gouvernement Hollande. C’est bien le SNES, en effet, qui a co-écrit la réforme des statuts abrogeant les décrets de 50, réforme qui, par ailleurs, préparait les conditions pour rendre les enseignants plus flexibles en introduisant toute une série de « missions liées » définies localement [2]

Pourtant, après avoir participé à toutes les séances de « concertation » et de « dialogue », la plupart des organisations syndicales ont quitté la table des négociations au moment de la présentation des projets de décret et d’arrêté, le 31 mars. La FSU n’était pas prête à encaisser peu de temps après les rythmes scolaires, une nouvelle réforme.

C’est pourquoi le SNES et l’ensemble des organisations syndicales ont appelé à une journée de mobilisation, le 19 mai pour le retrait de la réforme. L’appel a cependant été limité au second degré alors qu’une vague de mécontentement secoue le premier degré, qui a en travers de la gorge la réforme des rythmes scolaires et alors que s’accroît les suppressions de postes dans les zones les plus défavorisées. Pour exemple, à Saint-Denis, à la rentrée 2015, plus de 500 élèves se sont retrouvés sans instituteurs, engendrant une colère des enseignants et des parents d’élèves. Ils se sont constitués en collectif pour exiger plus de moyens et des créations de poste dans le 93, département particulièrement sinistré. La colère reste éparpillée mais gronde partout.

Le mouvement du 19 mai aurait donc pu gagner en force en rallient l’ensemble des contestations du secteur de l’éducation nationale, mais il a été circonscrit au secondaire par les directions syndicales majoritaires. Ainsi, le 19 mai, entre 27% (selon le gouvernement) et 50% (selon les syndicats) d’enseignants se sont mis en grève pour contester la réforme. Cependant, la mobilisation dans la rue n’a pas reflétée le taux de grévistes.

Un gouvernement nerveux, une mobilisation à poursuivre jusqu’au bout

Face à la grogne croissante de tous bords, le gouvernement s’est empressé dans la nuit du 19 au 20 mai de publier le décret et l’arrêté instituant la réforme du collège dans le journal officiel. Cette ultime provocation du gouvernement sur fond de mépris envers tous les manifestants est lourde de sens. Ce passage en force est l’une des expressions du tournant autoritaire pris par le gouvernement Hollande sur fond de répression des mobilisations, de criminalisation de ceux qui contestent mais aussi du 49.3 utilisé pour faire passer la loi Macron. Un fois encore, le gouvernement entend faire passer sa réforme en force et le plus rapidement possible. Ces mesures expéditives prises par la gouvernement, n’ont d’autres objectifs que de briser le plus rapidement possible le mouvement potentiellement enclenché par la mobilisation le 19 mai.

Et pour contrer les contestations venant de la droite, Hollande et Valls appellent l’ensemble de ses troupes à rentrer dans le rang et à soutenir fermement Najat Vallaud-Belkacem. L’injonction va bien au-delà des stricts rangs des ministres puisqu’un Libération, quotidien des profs par excellence, a joué le rôle, ces dernières semaines, d’organe central du gouvernement.

Contre un gouvernement qui se joue de nous, et qui opte soit pour le 49-3, soit pour le passage en force plus classique, face à une opinion publique hostile à la réforme et un corps enseignant vent debout, le mouvement pourrait légitimement poser la question de la démissio de la ministre qui s’entête, en plus du retrait pur et simple de la réforme.

D’où la prudence des directions. Le 21 mai, réunies en Intersyndicales, elles ont appelé à une journée de mobilisation le 4 juin sans appel à la grève, à réaliser des AG pour informer, signer une pétition. Rien de mieux pour faire retomber un début de mouvement. Et pourtant, pour obtenir le retrait de la réforme, il faut créer un rapport de force dans la durée, ce qui a été fait pour les rythmes, mais en exigeant des syndicats qu’ils en finissent avec leurs postures. Ce rapport de force, en effet, doit se construire dès maintenant, dans la grève, quels que soient les « soucis » du gouvernement pour aborder la fin de l’année scolaire, y compris pendant la période des examens, si nécessaire. C’est ainsi qu’il sera possible de faire reculer Hollande-Valls-Vallaud-Belkacem.

22/05/15