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Élections anticipées, Brexit repoussé : le système politique britannique en pleine crise

Un nouveau report du Brexit au 31 janvier et de probables élections anticipées début décembre : voilà les derniers rebondissements politiques au Royaume-Uni, témoignant de la crise profonde des classes dominantes britanniques.

mercredi 30 octobre

 Crédit photo : Leon Neal / Getty Images 

La date prévue pour le Brexit était le 29 mars 2019. Elle a été reportée successivement au 12 avril, puis au 31 octobre. Et depuis ce lundi, on sait que la lente agonie du Brexit va s’étendre pour trois mois supplémentaires, jusqu’au 31 janvier 2020. Donald Tusk, président du Conseil européen, a annoncé lundi qu’il accorderait une « flextension » (extension flexible) du délai imparti pour la sortie du Royaume-Uni. Cette « flextension » accorde la possibilité pour le Royaume-Uni de quitter l’UE au 30 novembre ou au 31 décembre en cas de ratification de l’accord de sortie. Boris Johnson – qui avait pourtant assuré « préférer être mort au fond d’un fossé plutôt que demander un nouveau report » – a accepté cette extension.

Lundi, Boris Johnson a essuyé une nouvelle défaite au Parlement, alors qu’il tentait de convoquer des élections anticipées. Il n’a pas obtenu les deux tiers des voix nécessaires pour ce type de proposition. C’est ainsi qu’il retentait, ce mardi, de proposer exactement la même chose, mais cette fois-ci avec un projet de loi qui ne nécessitait qu’une majorité simple.

Les travaillistes se sont ralliés aux conservateurs sur ce projet. Ainsi, la Chambre des communes (Parlement) a voté en faveur de la tenue d’élections anticipées le 12 décembre, avec 438 voix pour et 20 contre. Si la Chambre des Lords valide le scrutin ce mercredi - ce qu’elle devrait à priori faire - le Parlement sera dissous le 6 novembre.

Si les élections anticipées ont lieu, Boris Johnson mettra en œuvre son habituel discours populiste, opposant un « peuple » soi-disant unifié à une « élite » elle-même soi-disant unie – oubliant par là-même de mentionner que de l’élite, « BoJo » en est partie prenante. Possédant des liens de parenté avec une grande partie des familles royales d’Europe, sorti des meilleurs écoles, il compte aussi de nombreux politiciens dans sa famille.

Plutôt que d’« élite », il conviendrait de parler d’une classe dominante : la bourgeoisie. Cette classe dominante n’est pas unie puisqu’elle contient des « Brexiters » comme Johnson mais aussi un secteur pro-Union européenne. Ce secteur en faveur du Remain (rester dans l’UE) est très préoccupé par les conséquences économiques néfastes du Brexit. La grande bourgeoisie s’inquiète en effet de la perte de marchés et d’avantages pour ses exportations. La raison pour laquelle un secteur important de la bourgeoisie s’oppose au Brexit est que le capitalisme britannique est fortement dépendant de l’UE. Le Royaume-Uni pèse en effet peu dans l’économie et dans la géopolitique mondiale. L’appartenance à l’Union européenne lui apportait non seulement des bénéfices économiques mais aussi une alliance stratégique avec les États-Unis.

Cet état de division au sein de la classe dirigeante est une caractéristique de la crise organique que traverse le Royaume-Uni. Pour le marxiste italien Antonio Gramsci, une crise organique est « une crise d’ensemble », à la fois économique, politique et sociale. En ce sens, elle met en lumière des contradictions fondamentales, et insurmontables, que les classes dominantes ne sauraient résoudre par les méthodes habituelles. C’est ce qui s’exprime à travers la crise des régimes politiques et des partis traditionnels au Royaume Uni.

C’est en effet le parti conservateur qui fait les frais de la crise politique britannique. Sa possible décrédibilisation définitive est sujet d’inquiétude pour les capitalistes, pour qui il était l’instrument politique le plus direct. Depuis la victoire inattendue du Brexit lors du référendum de 2016, ce parti historique de la classe dominante est face à la tâche de mener à bien le divorce avec l’UE. Cette défaite auto-infligée a donné lieu à une situation contradictoire dont il est devenu quasiment impossible de sortir indemne – en témoigne la démission de Theresa May.

De plus, la profondeur de la crise au Royaume-Uni est telle qu’elle menace l’unité de l’État. Les derniers sondages indiquent en effet que 50% de la population est en faveur de l’indépendance de l’Écosse. Même au pays de Galles, l’indépendance est revenue sur le devant de la scène politique.

La crise organique britannique emmène également une certaine polarisation du champ politique, en l’occurrence, entre pro et anti-Brexit. Johnson entend parier sur cette polarisation pour gagner ces élections anticipées. Cette stratégie électorale peut fonctionner dans un premier temps, mais ne résoudra pas l’instabilité fondamentale du régime. En effet, si Johnson gagne les prochaines élections, ce sera avec une base sociale étroite et radicalisée, et non avec une hégémonie sur l’ensemble de la population britannique.

Ces tendances à la crise organique sont une dynamique dominante à l’échelle mondiale ces dernières années. Le Brexit et Boris Johnson, Trump, Bolsonaro, etc., sont des expressions de cette crise politique, économique et sociale. Mais la nouveauté, c’est l’entrée en scène des masses populaires, qui se saisissent de cette brèche pour faire entendre leurs revendications, comme l’illustrent les Gilets jaunes en France ou encore les soulèvements en Équateur et au Chili.




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