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Élections municipales en Turquie : un revers pour Erdogan qui perd Istanbul et Ankara

Les élections municipales qui se tenaient en Turquie ce dimanche ont marqué un revers pour Erdogan et son parti qui ont perdu les bastions historiques d'Ankara, et très probablement d'Istanbul, au profit de l'opposition. Un revers qui, s'il n'est pas catastrophique, témoigne toutefois de la fragilité de la base sociale d'Erdogan.

mardi 2 avril

Crédit photo : Bulent Kilic / AFP

Ce dimanche, les élections municipales ont marqué un revers pour le parti du président turc, l’AKP, allié avec le parti ultra-nationaliste MHP, au profit de l’opposition. Si les résultats sont désormais définitifs pour la ville d’Anakara, passée à l’opposition, les résultats ont été contestés à Istanbul, l’AKP ayant introduit un recours. L’élection s’est déroulée dans un contexte de polarisation politique exacerbée, de répression des opposants et de verrouillage de l’espace public, les média étant détenus pour leur quasi-majorité par des proches du parti d’Erdogan. Par une une surenchère de rhétorique ultra-nationaliste, Erdogan a tenté de faire de scrutin un enjeu de « salut national », accusant les partis d’opposition d’affaiblir l’unité nationale. En cela, la défaite à Istanbul et Ankara est importante pour l’AKP. Toutefois, ce revers, symptôme des faiblesses dans la base sociale d’Erdogan, s’il est loin d’être catastrophique, exprime le mécontentement d’une partie de la population, touchée par une inflation importante, notamment des produits alimentaires, avec une chute de la livre turque qui sape le pouvoir d’achat.

Ainsi, dans les principales villes d’Istanbul et d’Ankara, une coalition de l’opposition composée du Parti républicain du peuple (CHP, sorte de « sociale démocratie » nationaliste) et le Bon Parti (droite nationaliste) l’a emporté en devançant d’une courte marge (3,9 points) le parti d’Erdogan, l’AKP. Outre le revers symbolique, qui constitue un camouflet pour Erdogan qui avait mené une campagne féroce pour condamner l’opposition et la museler, en Turquie les élections municipales revêtent une importance particulière, tant économiquement que politiquement. Loin de constituer un enjeu purement local, il s’agit pour le pouvoir en place d’asseoir son autorité via des relais, essentiels pour consolider sa base sociale dans un système caractérisé par un clientélisme endémique. « Les élections municipales attirent généralement peu d’attention en dehors de la Turquie, écrit le NY Times. Mais les votes locaux pour les maires, les conseils municipaux et les administrateurs de quartier ont été considérés comme essentiels à l’emprise de M. Erdogan sur le pouvoir. Les municipalités représentent le noyau de sa classe ouvrière, sa base de pouvoir conservatrice et une source de revenus pour son parti, selon Aykan Erdemir, ancien député et chercheur principal à la Foundation for Defense of Democracies, un institut de recherche à Washington. M. Erdogan a commencé sa carrière en tant que maire d’Istanbul, et a bâti sa popularité sur la fourniture de services locaux tels que la collecte des ordures et le transport en commun. » (NY Times - Erdogan, Turkey’s Leader, Staring at Major Electoral Defeat)

Plus particulièrement, par ce revers, Erdogan éprouve les contradictions de sa propre politique. Comme l’écrit le Monde : « La raison de cette désaffection est à chercher du côté de la récession économique qui touche les électeurs au portefeuille. Depuis la brusque dépréciation (- 30 %) de la livre turque à l’été 2018, la croissance pique du nez, la production industrielle diminue, le chômage est en hausse (13,5 % en février). L’inflation, quant à elle, ne décolle pas des deux chiffres (19 % en mars). Les prix des produits alimentaires se sont mis à grimper, suscitant l’ire des ménagères. »

Bien que disposant de pouvoirs accrus depuis sa victoire au référendum de 2016 – d’une courte majorité, et dans le contexte répressif d’une traque aux opposants – le pouvoir d’Erdogan n’est pour autant pas illimité. Le modèle de croissance turque, reposant principalement sur des crédits aux entreprises libellées en dollars, a contraint Erdogan à prendre des mesures pour enrayer une chute de la livre turque qui avait menacé il y a quelques mois de se transformer en crise économique. Plus encore, jusque là, la croissance forte de l’économie avait contribué à asseoir l’autorité d’Erdogan, lui octroyant la possibilité de « s’acheter » une base sociale, de façon directe par la corruption généralisée, et indirecte en redistribuant les fruits de la croissance, légitimant par là son pouvoir par l’efficacité économique. Mais l’entrée en récession du pays, couplée à une inflation importante, ont contribué à une augmentation spectaculaire du prix des denrées, sapant le pouvoir d’achat d’une partie de l’électorat d’Erdogan. Les prix de certains produits alimentaires ont en effet augmenté de plus de 300 à 400 pour cent, incitant Erdogan à exiger que les grossistes d’État à Ankara et à Istanbul vendent les produits directement aux consommateurs.

Autant de contradictions économiques qui limitent en réalité les pouvoirs du président turc, rappelé à l’ordre par les marchés financiers, érodant la crédibilité de la Turquie sur le marché international. « M. Erdogan a rapidement cherché à regagner la confiance des électeurs et des investisseurs en promettant des réformes "fortes" conformes aux principes du libre marché, écrit The Financial Times. Mais la crainte est qu’il se rabatte à nouveau sur des mesures palliatives visant à stimuler la croissance, plutôt que de s’attaquer aux réformes difficiles nécessaires pour conduire l’économie vers une reprise durable. A court terme, vous pouvez mettre des pansements collants. A long terme, si vous ne corrigez pas les fondamentaux a déclaré Gabriel Sterne, responsable de la recherche macro mondiale chez Oxford Economics, cabinet de conseil. »

Dans ce contexte de polarisation politique, et compte tenu des contradictions économiques aiguës, la question reste ouverte de savoir ce que l’opposition est réellement en mesure de proposer. En réalité, comme l’illustrent leurs récentes déclarations, ces derniers n’ont aucunement pour objectif de contester le pouvoir autoritaire et bonapartiste d’Erdogan, et le système qui va avec. Comme l’écrit la correspondante du journal le Monde en Turquie : « On l’a vu le soir de l’élection, quand Kemal Kiliçdaroglu, le secrétaire général du CHP (Parti républicain du peuple, opposition laïque) a dit que son parti allait travailler en coopération avec le pouvoir en place pour le bien du pays. « Il y a urgence. Il y a le feu dans les cuisines des ménages turcs », a-t-il déclaré, faisant allusion à la perte de pouvoir d‘achat des familles turques (30 %), affectées par l’inflation (20 %), surtout sur les produits alimentaires, du jamais-vu en dix-sept ans de pouvoir de l’AKP. »

Ces élections, qui exposent une certaine fragilité de la base sociale d’Erdogan, démontrent aussi le fossé croissant entre une large frange des classes populaires, des femmes, de la jeunesse et du monde du travail, et les représentants politiques du système en place. Un « vide » qui nourrit une instabilité politique. En réalité, l’opposition populaire, brutalement réprimée, existe bel et bien : de nombreuses grèves sauvages ont émaillé la situation ces dernières années, de même que des mouvements comme celui, en 2013, d’occupation de la place Taskim, ou plus récemment celui des femmes pour le 8 mars. Comme l’écrit le site Left East, « L’activité de la classe ouvrière est élevée, bien que fragmentée. En particulier dans le secteur de la construction, il y a une myriade de petites grèves et de protestations locales de grèves sauvages dues à la détérioration des conditions de travail. Mais encore une fois, aucune année ne passe sans qu’il n’y ait au moins une grande grève des travailleurs syndiqués, et tout cela malgré le fait que la grande majorité des activités de grève ont été déclarées illégales immédiatement. Nous devrions prendre au sérieux le fait que la récente tentative d’offensive contre toutes les forces d’opposition sociale restantes par le biais d’une attaque généralisée après le 8 mars contre l’élément dissident le plus actif actuellement, le mouvement féministe, s’est en fait complètement retournée contre lui. Bien que des bandes de quelques centaines d’islamistes fanatiques soient descendues dans la rue pour protester contre le caractère prétendument "anti-islamique" des manifestations du 8 mars et que de nombreuses autorités supérieures, elles n’ont absolument pas réussi à obtenir une approbation significative au sein de la population. En fin de compte, ce sont les femmes qui ont résisté à la violence policière le 8 mars dernier qui ont été victorieuses. Le régime n’est pas aussi puissant qu’il aime à se présenter dans les médias qu’il domine, et la dynamique de résistance sociale n’est pas aussi faible que le régime le voudrait. » (All For the Sake of the Eternal State ? The Upcoming Local Elections in Turkey, www.criticatac.ro/lefteast/communal-elections-tr2019)




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