DÉBATS

Éléments pour une analyse des nouvelles extrêmes-droites

Jean-Philippe Divès

Éléments pour une analyse des nouvelles extrêmes-droites

Jean-Philippe Divès

Des gouvernements d’extrême-droite ou influencés par l’extrême-droite se sont installés à la tête de nombreux États, parmi eux certains des plus importants de la planète. Que représente ce phénomène et quelles en sont les causes ? Résulte-t-il d’une évolution autoritaire de la vieille droite libérale-conservatrice ? Signe-t-il l’émergence ou le retour d’une menace fasciste ?

Il y a beaucoup en commun entre Donald Trump, Jair Bolsonaro, Rodrigo Duterte, Narendra Modi, Benyamin Netanyahu, Recep Tayyip Erdogan, Viktor Orban ou encore Matteo Salvini :

- Le racisme et la xénophobie, allant de pair avec l’exaltation de « la nation » comme entité mythifiée et suprahistorique, en général fondée sur une base ethnique ou religieuse, séparant le « nous » d’un « eux » qui menace. D’un pays à l’autre, les secteurs de la population qui sont ciblés varient. Au Brésil comme aux États-Unis, ce sont d’abord les Noirs, plus généralement les « gens de couleur ». Le plus souvent, du continent européen à l’Inde, les musulmans se retrouvent en première ligne.

- Une revendication des « valeurs traditionnelles », qui auraient été bafouées par le « mondialisme », voire par le « communisme » (ce dernier aspect étant encore très présent dans l’Est européen). Dans ce cadre, les droits des femmes et des homosexuels sont systématiquement attaqués ou déniés.

- Face à la crise profonde du néolibéralisme, l’appel au peuple profond de la nation concernée à défendre son « identité » et ses « valeurs », souvent en prétendant dépasser les anciens clivages droite-gauche, contre les « élites corrompues » et leurs choix « mondialistes ».

- Un formidable éclectisme, autorisant ces dirigeants à passer d’un discours à un autre ou à affirmer au même moment une chose et son contraire, en fonction de ce que les électeurs, estiment-ils, auraient envie d’entendre.

Les caractérisations de Matteo Salvini citées dans un article du quotidien Libération peuvent s’appliquer presque à l’identique à plusieurs de ses pairs dans le monde : « il est a-idéologique, c’est un pragmatique (…) l’interprète des humeurs du pays. Il s’adresse à ceux qui expriment rage, ressentiment et rancœur contre tout et tous ; comme le Mouvement Cinq Etoiles, il joue sur le climat antipolitique de la société italienne. »1

- Sur le plan de la politique économique et sociale, nulle rupture avec les canons du néolibéralisme, mais plutôt des tentatives de mise en place d’un néolibéralisme « interne », « national », s’autonomisant de façon relative des institutions internationales dans l’objectif de mieux défendre le capital autochtone. Ce qui peut, dans certaines situations, inclure des mesures ciblées destinées à acheter la « paix sociale » – ou la « concorde sociale » dans une tradition religieuse –, ainsi qu’un « nationalisme économique » conduisant parfois à refuser des privatisations voire à renationaliser certaines activités (les gouvernements du PiS polonais et d’Orban en Hongrie en offrent des exemples).

- Une base électorale qui se situe fondamentalement dans la petite et la moyenne bourgeoisie, dont ces courants affirment vouloir défendre les intérêts spécifiques, même s’ils « mordent » également sur des secteurs plus ou moins étendus des classes populaires.

- Dans le même temps, des rapports étroits avec le capital le plus concentré et les secteurs dirigeants du patronat, qui se voient assurés que leurs profits ne seront pas mis en cause. Le cours de cette relation varie d’un pays à l’autre et n’est pas toujours exempt de contradictions voire oppositions.

Ainsi, aux États-Unis, Trump avait accédé au pouvoir contre la volonté d’une majorité des cercles dirigeants du grand capital, mais ses baisses massives d’impôts ont ensuite généré dans leurs rangs un enthousiasme général. Son imprévisibilité et impulsivité continue d’inquiéter les milieux d’affaires, mais la nécessité de s’opposer à la « menace chinoise » fait accord, par-delà les différences tactiques sur les moyens à mettre en œuvre, en leur sein comme chez tous leurs représentants politiques, républicains ou démocrates.

Au Brésil, en revanche, Bolsonaro a été directement porté à la présidence par le grand capital, tous secteurs à peu près confondus, à la suite du « coup d’État institutionnel » ayant chassé le Parti des travailleurs du pouvoir puis empêché Lula de se présenter à l’élection présidentielle. Mais les premiers mois de son mandat ont sérieusement déçu et d’importants secteurs, notamment la grande bourgeoisie industrielle et financière de Sao Paulo, lui demandent maintenant de mettre de côté ses obsessions idéologiques (dont celle d’une « menace communiste »… inexistante) pour passer aux choses sérieuses, en négociant les alliances parlementaires nécessaires afin d’imposer les contre-réformes censées restaurer la compétitivité du capitalisme national.

- Sur fond d’autoritarisme croissant de tous les régimes et gouvernements, une perméabilité de plus en plus marquée entre les extrêmes droites et les partis de la droite traditionnelle qui se considèrent contraints de réagir, eux aussi, à la crise de la mondialisation capitaliste et du néolibéralisme, en adoptant des politiques ou du moins des rhétoriques plus « nationales ».

Cette porosité caractérise la coalition qui soutient aujourd’hui Trump – l’outsider s’étant emparé sans coup férir du Parti républicain, historiquement la principale représentation politique de la bourgeoisie étatsunienne. Et aussi d’autres majorités gouvernementales, comme celle formée en Autriche entre la droite traditionnelle et, en position subordonnée, un parti d’extrême-droite où les nostalgies nazies sont présentes. Ou encore la coalition formée en Turquie entre l’AKP, parti d’Erdogan, et le MHP clairement fasciste ou fascisant.

- Dans l’opposition comme au gouvernement, ces courants suivent des stratégies essentiellement ou uniquement électorales. Ils agissent dans le cadre des institutions représentatives démocratiques-bourgeoises, qu’ils affirment respecter et en général respectent. Jusqu’à présent, on ne les a pas vus avancer de projets de société « corporatistes », visant à associer le capital et le travail sous l’égide d’un État fort. Ils n’ont pas non plus une stratégie de confrontation violente, dans la rue, avec le mouvement ouvrier et ne poursuivent pas un objectif de destruction physique de ses organisations politiques et syndicales (ce qui ne signifie pas l’absence de violences, notamment religieuses ou ethniques).

Les tendances à l’autoritarisme et à la répression, souvent brutale et parfois extrajudiciaire, sont réelles. Elles se trouvent plus marquées dans les pays qui n’ont pas (ou n’ont que très peu) de tradition libérale-bourgeoise, notamment ceux ayant à leur tête des gouvernements que les libéraux définissent comme « illibéraux ». Mais même dans ces cas, les formes démocratiques-bourgeoises subsistent.

Un exemple de la combinaison entre voie électorale/institutionnelle et modes autoritaires/répressifs est la Turquie. À l’élection présidentielle de 2018, le candidat du HDP (de gauche et « pro-kurde ») a obtenu 8,4 % des voix alors même qu’il se trouvait incarcéré en détention préventive, et a ensuite été condamné à quatre ans et demi de prison pour « propagande terroriste ». Le 31 mars 2019, le parti d’Erdogan a perdu les élections municipales du 31 mars 2019 dans les plus grandes villes du pays (tout en ayant obtenu de la commission électorale, à force de pressions, qu’elle annule les résultats d’Istanbul pour y organiser un nouveau scrutin).

Un phénomène nouveau et ses causes

Ce qui vient d’être exposé mène à la conclusion que les nouvelles extrêmes-droites sont un phénomène différent, à la fois, des vieilles formations de la droite libérale-conservatrice et des fascismes ayant surgi en Europe dans l’entre-deux guerres mondiales. Ce sont des hybrides, qui présentent certains aspects présents dans les deux autres types de parti, ainsi que des traits particuliers (appel « démocratique » au peuple, retour aux valeurs traditionnelles…) qui avaient pu caractériser, dans le passé, certaines formations de droite.

Dans tous les cas, le temps est totalement révolu des alternances relativement « tranquilles » entre une droite représentante directe des intérêts patronaux et une gauche social-libérale. À cela, trois raisons fondamentales.

1) La crise persistante et sans perspective de solution, du système capitaliste mondial. Dans les années 1970, le néolibéralisme avait été l’option choisie par les classes dominantes afin de restaurer les taux de profit et reprendre l’offensive face à un mouvement ouvrier et populaire qui à leurs yeux avait arraché beaucoup trop de concessions. Cela a fonctionné un temps, mais tout a une fin.

Touchant désormais toutes les régions du globe et pratiquement toutes les activités humaines, la mondialisation capitaliste a atteint (ou est près d’atteindre) ses limites « physiologiques ». Avec la crise de 2007-2008 et la « grande récession » qui a suivi, la dynamique d’expansion qui se poursuivait depuis une trentaine d’années – entrecoupée de crises conjoncturelles – a été enrayée. Les pays et zones restés en marge de la mondialisation n’intéressent pas, ou fort peu, le capital qui n’y voit pas d’opportunités de profit suffisamment attractives et préfère pressurer davantage les prolétariats qu’il exploite déjà.2

Le pendant politique de la mondialisation capitaliste, à savoir les orientations, les constructions institutionnelles et l’idéologie néolibérales, est logiquement entré lui aussi en crise. Après que les contestations ouvrières et populaires ne sont pas parvenues à inverser la tendance, des secteurs de la bourgeoisie ont eux-mêmes commencé à remettre en cause le modèle tel qu’il avait fonctionné jusqu’à présent, en cherchant des solutions dans un relatif repli national (une politique que des auteurs ont désignée sous le nom de « national-libéralisme »3).

Dans le même temps, les partis de la droite traditionnelle et de la social-démocratie, qui avaient alterné au pouvoir en appliquant les politiques d’austérité néolibérales, se sont trouvés largement discrédités quand la grande crise de 2008-2009 et ses réponses capitalistes ont exacerbé les difficultés des classes populaires.

2) Un deuxième facteur résulte des actions agressives des impérialismes occidentaux, avant tout des Etats-Unis à partir de la première guerre du Golfe de 1990-91. Une conséquence a été l’impulsion donnée au « djihadisme », dont les attentats du 11 septembre 2001 ont marqué l’irruption comme nouvel acteur mondial, tout en lui donnant une nouvelle impulsion. La seconde guerre du Golfe, en 2003, n’a fait qu’exacerber les problèmes. Elle est directement à l’origine du surgissement de l’Etat islamique, qui s’est emparé de larges portions de territoire en Irak et en Syrie et a multiplié les attentats terroristes dans le monde.

Pour des secteurs importants des populations occidentales, le « musulman » (surtout identifié en France aux populations post-coloniales) est devenu l’ennemi désigné, extérieur mais aussi intérieur. La « crise migratoire », créée là encore par les politiques impérialistes (entre autres à la suite de l’intervention militaire de 2011 en Libye), a constitué un facteur aggravant. Alors que le chômage, les bas salaires et la précarité étaient déjà des plaies endémiques, des secteurs des populations occidentales se sont sentis davantage menacés, et l’extrême droite a surfé sur ce sentiment.

3) Il y a enfin l’énorme faiblesse du mouvement ouvrier organisé, qui s’est trouvé et reste incapable de proposer des perspectives capables d’enthousiasmer et minimalement crédibles.

Cela apparaît assez clairement quand on considère les deux grands mouvements sociaux intervenus jusqu’à présent sous la présidence Macron. Le premier a été celui des cheminots, le secteur le plus organisé et historiquement combatif du mouvement ouvrier, avec une tradition de grèves générales (parfois semi-victorieuses, comme en 1986-87 puis en 1995) ainsi que d’auto-organisation (assemblées générales souveraines, comités de grève, coordinations) ; pourtant, au printemps 2018, la grève ferroviaire est resté totalement contrôlé par les bureaucraties syndicales (malgré les efforts méritoires de la Coordination inter-gares), alors même que leur stratégie menait clairement et dès le début à l’échec. Quant au second, celui des gilets jaunes, s’il constitue un phénomène politico-social qui continue de marquer profondément la situation française, en illustrant la permanence de la lutte des classes, il reste qu’il est né et se poursuit, malgré certaines expressions de convergence, en marge du mouvement ouvrier.

Il est également un fait qu’aucune alternative politique digne de ce nom n’apparaît aujourd’hui, dans aucun pays. Tout est à reconstruire. Les perspectives et possibilités existent, comme en témoigne notamment l’émergence du socialisme millenial aux Etats-Unis – qui naît cependant handicapé par sa subordination politique au Parti démocrate. Dans une telle situation, ce sont les courants réactionnaires qui engrangent, en premier lieu les nouvelles extrêmes-droites.

Pour préciser : pourquoi ce n’est pas du « fascisme »

Le fascisme est historiquement représenté par les mouvements qui ont émergé, à partir des années 1920, dans une série de pays impérialistes et qui ont accédé au pouvoir en Italie, en Allemagne, au Portugal et en Espagne. Les uns et les autres ont eu en commun :

- La volonté d’interdire et de détruire les organisations du mouvement ouvrier ;

- Celle d’en finir avec toute démocratie libérale-bourgeoise (selon Trotsky, il s’agissait d’« extirper tous les éléments de démocratie prolétarienne au sein de la société bourgeoise (…) tout ce qui a pu être acquis en trois quarts de siècle par la social-démocratie et les syndicats »), pour lui substituer des institutions corporatistes intégrées à l’État ;

- Pour cela, l’objectif de mobiliser dans la rue et/ou par la guerre, en une offensive frontale dirigée contre le mouvement ouvrier mais aussi contre le libéralisme bourgeois, la petite-bourgeoisie déclassée et le lumpen-prolétariat désespérés par la crise, sur une promesse qui était non de contre-révolution mais d’une révolution « nationale » censée bénéficier à ces secteurs ;

- Pour parvenir à leurs fins, les fascistes devaient enfin gagner le soutien de secteurs significatifs et autant que possible majoritaires du grand capital.

Ce dernier a été conduit – dans certains pays – à se rallier au fascisme, malgré ses aspects sérieusement incommodants (à commencer par la déstabilisation et le renversement partiel de la vieille société bourgeoise), pour deux raisons. Premièrement, le fascisme en était venu à représenter la dernière digue face à la menace réelle de révolutions socialistes (les « fronts populaires » constituant, toujours selon Trotsky, l’autre « ressource politique de l’impérialisme dans la lutte contre la révolution prolétarienne »), une perspective qui est restée ouverte en Europe jusqu’à la défaite de la révolution espagnole ; qui affirmera aujourd’hui que des révolutions socialistes frappent à la porte ?

En second lieu, pour des bourgeoisies défaites lors de la Première Guerre ou écartées du partage du butin des vainqueurs, c’était alors la meilleure ou l’une des meilleures formes de régime capable d’entraîner les masses dans un conflit inter-impérialiste pouvant aller jusqu’à la guerre. Alors bien sûr, sur fond de crise économique persistante, alors que l’ancien « ordre mondial » se fissure et que les tensions entre grandes puissances augmentent, le monde n’est aujourd’hui pas épargné par les bruits de botte. Mais chacun conviendra sans doute que l’on n’est pas exactement à l’orée d’une nouvelle guerre mondiale – qui, cette fois, aurait sans doute des conséquences à proprement parler apocalyptiques.

À l’évidence, les extrêmes droites contemporaines ne correspondent donc pas à la définition que les marxistes-révolutionnaires ont toujours faite des fascismes. Il reste que le terme est souvent employé dans une acception beaucoup plus étendue, à gauche mais aussi plus largement (par exemple par l’establishment démocrate aux Etats-Unis, quand il voulait écarter en 2016 la menace incarnée par Trump). S’il entend désigner des mouvements similaires à ceux des années 1930, on est en présence d’une position clairement erronée. Si ce n’est pas le cas ses utilisateurs devraient, surtout s’ils se réclament du marxisme-révolutionnaire, expliciter d’une part les caractéristiques spécifiques de ce « fascisme » contemporain, d’autre part et surtout, démontrer sérieusement en quoi il y aurait continuité entre lui et le fascisme historique.

Une erreur courante est d’englober dans la catégorie de fascisme toute dictature ou semi-dictature anti-ouvrière (et, jusqu’en 1989-91, anti-« communiste »). Dans leur grande majorité les dictatures passées n’ont pas été fascistes, et aucune ne l’est aujourd’hui. Les marxistes révolutionnaires d’Amérique latine, qui en connaissent un peu sur le sujet, n’ont jamais défini comme « fascistes » les dictatures militaires brésilienne, chilienne, uruguayenne ou argentine de la seconde moitié du 20e siècle. Entre autres raisons, parce que l’institution de base de ces dictatures était l’armée et non un parti fasciste, qu’elles ne mobilisaient pas dans la rue des masses enragées de petits-bourgeois et de déclassés, ne développaient pas un véritable projet corporatiste, affirmaient suspendre mais non supprimer à jamais les mécanismes institutionnels démocratiques-bourgeois… Le fascisme est un phénomène très particulier. Si l’on confond tout, on ne peut comprendre ni les dynamiques à l’œuvre ni les tâches à mettre en avant afin de combattre les régimes autoritaires ou dictatoriaux.

Rappelons, à ce sujet, la trajectoire des courants révolutionnaires latino-américains qui, à la suite de la révolution cubaine, s’étaient lancés dans la « guerre de guérilla » – en réalité, des actions armées minoritaires et à l’occasion terroristes, isolées de la masse des travailleurs – avec la conviction que c’était la solution face à une évolution fascisante de la bourgeoisie et de son Etat. Ces courants ne se sont pas seulement suicidés mais, plus grave, ils ont semé la confusion et la désorientation au sein de la classe ouvrière et des secteurs en lutte, en apportant aux forces les plus réactionnaires des arguments (« antiterroristes ») qui les ont aidées à faire basculer vers elles la petite-bourgeoisie. L’aventurisme de la guérilla a largement facilité la répression et l’avènement des dictatures militaires.

Le fascisme a-t-il déjà conquis le pouvoir par les urnes ?

Il s’agit là d’un exemple caractéristique d’erreur ultragauchiste mais l’inverse – l’erreur de type opportuniste – peut tout autant surgir d’une analyse erronée des forces et des dynamiques en présence. En ont témoigné ici les appels au « vote escroc, pas facho » préconisés par des secteurs de gauche et d’extrême-gauche, au bénéfice de Chirac face à Le Pen père, avant le deuxième tour de la présidentielle de 2002, ainsi que les pressions de même type qui se sont manifestées en 2017, cette fois en faveur de Macron face à la fille.

En 2002, les défenseurs de cette position aimaient à répéter que – selon eux – « Hitler est arrivé au pouvoir par les élections ». Même si c’était vrai, cela ne justifiait pas d’appeler à voter pour un candidat du mainstream bourgeois, mais en l’occurrence c’est également erroné. Les nazis sont arrivés au pouvoir par la voie institutionnelle, grâce au rapport de forces qu’ils avaient construit dans la rue, par l’intimidation et la violence, après avoir non pas gagné mais perdu les élections, présidentielle puis législatives.

Pour mémoire : le 10 avril 1932, le conservateur Hindenburg était réélu président du Reich avec 19,4 millions de voix, contre 13,4 millions pour Hitler et 3,7 millions pour le stalinien Thaelmann. Le SPD (social-démocrate), qui à ce moment était toujours le premier parti parlementaire (8,5 millions de voix au Reichstag – parlement – en septembre 1930, contre 6,3 millions aux nazis), avait appelé à voter Hindenburg « contre Hitler », « pour barrer la route au fascisme », et avait ainsi assuré la réélection du président sortant. Le 30 janvier 1933, Hindenburg appelait Hitler au poste de chancelier (premier ministre) du Reich. À la suite des élections législatives de novembre 1932, le parti nazi demeurait toujours minoritaire au Reichstag, tant dans l’absolu que face aux seuls partis ouvriers (SPD et KPD).

Mais cela a été tout sauf un cas exceptionnel. Le 29 octobre 1922, lorsque le roi Victor-Emmanuel III a nommé Mussolini au poste de président du Conseil des ministres, les fascistes ne disposaient, suite aux élections législatives de mai 1921, que de 37 députés sur un total de 535. Au Portugal, c’est un coup d’État – en 1926 – et une dictature militaires qui ont ensuite – en 1932 – donné naissance à l’Estado Novo de Salazar. Et chacun sait qu’en Espagne, le coup d’État militaire et la guerre civile ont été lancés, en juillet 1936, en réponse à une défaite électorale des forces conservatrices et réactionnaires. Le fait est que les fascistes et les nazis n’ont jamais accédé au pouvoir à la suite d’une victoire électorale.

Le FN/RN, au diapason des extrêmes-droites dans le monde

Quand bien même il n’a jamais été au gouvernement, et pour y parvenir restera confronté dans un avenir prévisible à de très sérieuses difficultés, il est nécessaire d’ajouter quelques mots au sujet du Rassemblement national. Pour le dire vite : cette formation entre parfaitement dans le cadre politique et idéologique des nouvelles extrêmes-droites dans le monde.

À sa fondation en octobre 1972, le FN était une tentative de regroupement électoral (en vue des législatives de mars 1973) de différents secteurs d’extrême-droite, assez largement fascistes ou fascisants, incluant de sombres personnages issus de la Collaboration (et quelques Waffen SS), ou de l’Algérie française comme Jean-Marie Le Pen. D’où la fascination de l’époque pour le MSI (Mouvement social italien), aujourd’hui disparu, qui se réclamait fièrement de Mussolini. À noter qu’à ce moment, la Deuxième Guerre mondiale était encore très présente et ancrée dans les esprits – puisque la majorité des gens l’avaient personnellement vécue. Du côté de la gauche, le « F comme fasciste, N comme nazi » avait d’autant plus de sens que le traumatisme était encore très vif.

Le RN peut difficilement nier ses racines fascistes ou fascisantes, mais cette constatation ne peut pas conduire à ignorer les évolutions réelles qui ont culminé lors de la « prise de pouvoir » de Marine Le Pen, succédant à son père lors du congrès de janvier 2011.4 Depuis, le FN/RN a abandonné ses références pétainistes et antisémites, remplacées par une islamophobie virulente et un soutien affirmé à l’extrême-droite israélienne. La littérature fasciste ou nazie a disparu des tables de presse de ses meetings, et les nostalgiques ou néo-admirateurs pris en flagrant délit se sont vus montrer la porte.

Le FN/RN a déclaré son attachement aux « valeurs de la République » – quand, sous Le Pen père, beaucoup auraient encore dénoncé « la gueuse » – en même temps qu’à un parfait légalisme institutionnel, non pris en défaut jusqu’à cette date. Rappelons aussi aux amateurs de théories conspirationistes (pour qui « le fascisme du RN avance masqué ») qu’en politique comme dans d’autres domaines, les discours et les actes ont des conséquences : ils forment les adhérents, les sympathisants, les électeurs, dont les perceptions agissent en retour sur les cercles dirigeants.

Rien de ce qui précède ne signifie que le fascisme ne pourrait pas un jour faire son grand retour. Il y a d’ailleurs en Europe (et ailleurs) des formations d’un certain poids qui sont clairement fascistes. On a vu comment, au plus fort de la crise grecque et des mobilisations ouvrières et populaires, le parti Aube Dorée avait fait une percée électorale en même temps qu’il multipliait dans la rue les démonstrations de force et agressions contre les militants de la gauche politique et syndicale, ainsi que contre les immigrés.

Il y a certainement aujourd’hui, au RN et dans de nombreuses autres formations d’extrême-droite, des crypto-fascistes qui aimeraient voir surgir un jour un tel parti, et d’autres qui seraient alors prêts à le rejoindre. Mais ils ne se trouveront pas seulement là. Rappelons que Mussolini et Marcel Déat venaient du « socialisme », et Jacques Doriot du PCF (tandis qu’un ancien « Premier ministre de la France » sous un gouvernement « de gauche » est maintenant devenu le candidat à la mairie de Barcelone d’une formation de droite monarchiste alliée à l’extrême-droite franquiste…).

En attendant, le RN reste une formation aussi détestable que nuisible et dangereuse, qui distille dans la société une série de venins, en parvenant à confondre et tromper un secteur de la classe des travailleurs. Bien entendu il faut la combattre résolument. Mais ce combat est à livrer sur le terrain politique. Attaquer les militants ou les meetings du RN, quand celui-ci ne s’en prend pas physiquement au mouvement ouvrier et à la gauche (quand bien même certains de ses petits groupes satellites ou dissidents peuvent le faire – et il faut se défendre face à eux), serait du dernier ultra-gauchisme contreproductif et impuissant.

Lutter contre le RN implique un effort soutenu d’explication et de dénonciation, mais aussi et surtout de combler le vide politique, sur lequel l’extrême-droite prospère, du côté des forces de l’émancipation. C’est-à-dire travailler à une reconstruction d’ensemble du mouvement ouvrier sur de nouvelles bases de classe, une condition pour qu’il devienne un pôle d’attraction pour les autres secteurs opprimés ou paupérisés ; et dans le même temps, au développement de l’alternative politique, révolutionnaire et socialiste qui fait si cruellement défaut. Tout cela, sans jamais perdre de vue que ce sont les politiques des gouvernements LR, PS puis LREM qui ont pavé ou pavent la voie du RN, y compris en prenant à leur compte et en répandant nombre de mesures et thématiques racistes et de haine – auxquelles il est tout aussi indispensable de s’opposer dès à présent.

[Notes]
1 « Matteo Salvini : l’irrésistible ascension du ‘‘Capitaine’’ », Libération, 8 avril 2019.
2 Une exception est celle de la Chine (toujours officiellement « communiste »), dont les investissements fabuleux en cours dans de nombreux pays – dans le cadre du projet « One Belt, One road », en français « Nouvelle route de la soie » –, répondent fondamentalement à des objectifs géopolitiques et non à la recherche d’un intérêt économique immédiat. La raison en réside dans la particularité du système chinois de capitalisme d’Etat (dirigé et administré depuis l’Etat sur la base du régime de parti unique), qui lui permet de mobiliser des masses de capitaux sans nécessité d’un profit à court terme.
3 Voir notamment Jean-François Bayart, L’impasse national-libérale. Globalisation et repli identitaire, La Découverte, 2017.
4 Pour une analyse plus détaillée, écrite peu après la prise de contrôle du FN par Marine Le Pen, voir l’article de l’auteur, « La mutation du FN, au diapason des extrêmes droites en Europe », dans la revue mensuelle du NPA, n° 22 de juin 2011. Pour un historique du FN, voir celui de Bertold du Ryon et Raoul Guerra, « Le FN, quatre décennies d’une histoire chaotique », paru dans la même publication, n° 55 de juin 2014.

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