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Débats

Emmanuel Todd versus Charlie : l’anti-France n’est plus ce qu’elle était

Loïc Guillaume Le scandale provoqué par la parution du dernier livre d’Emmanuel Todd, Qui est Charlie ? Sociologie d'une crise religieuse, en dit long sur l'époque. Un mois d'anathèmes, de bave collective pour le démographe et polémiste qui a osé s'attaquer à l'unanimisme autoritaire du 11 janvier. Mais pourtant, à lire Todd, on se rend compte que l'iconoclasme n'est plus vraiment ce qu'il était.

vendredi 12 juin 2015

Que dit Emmanuel Todd ?

Les 250 pages d’Emmanuel Todd sont fleuries, mais c’est essentiellement pour interdire au lecteur de s’intéresser aux racines de l’argumentation que les commentateurs l’ont souligné. Car ce que dit le démographe, cartes et observations à l’appui, part d’un constat simple et presque intuitif. Les quatre millions de manifestants du onze janvier, aussi imposant que puisse être le chiffre, ne constituent pas un échantillon représentatif de la population hexagonale. Ceux que Todd désigne comme « les inclus », plutôt âgés, blancs, (post)catholiques, étaient en effet majoritairement issus des classes moyennes supérieures. En miroir, tout un pays, populaire, musulman ou non, s’est tenu à l’égard des manifestations, pris de malaise face aux démonstrations d’amour pour une laïcité qui a déjà justifié tant de lois racistes, voire pour les forces de l’ordre applaudies en marge des cortèges parisiens.

Sur la base de cette vision qui abat avec justesse, mais un peu à la hache, l’illusion de tout unanimisme, l’auteur remarque alors ce qu’il considère comme un paradoxe : si le onze janvier se voulait républicain et se tenait sous l’égide socialiste, c’est à ses yeux surtout la France traditionnelle, de droite catholique, qui a connu les plus grandes manifestations. Il en conclut que le PS d’aujourd’hui n’est plus ni de gauche, ni républicain, et accuse Manuel Valls d’être le principal instigateur d’un « néo républicanisme » autoritaire, tandis que Hollande incarnerait le « catholicisme zombie » (les valeurs réactionnaires s’étant maintenues malgré la disparition de la pratique religieuse).

Prendre son (contre-)pied

Le polémiste n’hésitant pas à se laisser occasionnellement hanter par le spectre de Marx, il décrit l’épisode qui a suivi les attentats de Charlie Hebdo et de l’hyper Cacher comme marqué de « fausse conscience ». Formellement rassemblée par des valeurs positives, autour d’une phraséologie style 1789 – il faut en effet être particulièrement malhonnête pour comparer Charlie à la fête de la fédération de 1790 comme a pu le faire l’éditorialiste de l’Obs Jean Daniel – cette foule homogène et « somnambule » écrit Todd marcherait en réalité pour affirmer brutalement son « droit à cracher sur les faibles », en l’occurrence les musulmanes et musulmans. Au total, et à travers une méthode de contre-pied qui a ses propres limites, Todd a sorti un livre d’une redoutable originalité : celle de faire entrer dans la sphère bien gardée de l’intelligentsia une mise en cause du onze janvier, qui sous des formes diverses n’avait jusque-là circulé quasiment qu’à l’extrême gauche et dans les milieux militants antiracistes.

En rangs serrés

Et c’est ce qu’il a payé au prix cher dans les dernières semaines, dans le cadre d’une déferlante qui en dit long sur l’état d’esprit qui règne aujourd’hui dans les sphères autorisées. Tout a commencé par une réaction cinglante de Manuel Valls, dans une longue tribune offerte par Le Monde du 7 mai. Le Premier-ministre-toujours-de-combat y reprend la thématique qu’il avait initiée dans un discours à l’Assemblée nationale après les attentats, dénonçant le « renoncement en rase campagne d’intellectuels qui ne croient plus à la France ». Avant de poursuivre pour démonter solennellement les « quatre impostures » du livre de Todd et réaffirmer le mythe officiel concernant le onze janvier. Mis sur la défensive, le démographe avait comparé le lendemain Manuel Valls à Philippe Pétain. Ce brin de raison prémonitoire en ces temps de chasse aux migrants lui avait valu une nouvelle pelletée d’injures.

Le plus significatif est la manière dont tout cela a été complété, le climat créé par les attentats aidant, d’une vaste et diverse collaboration. Dès la sortie de « Qui est Charlie ? », Le Monde des livres lui consacrait une critique vidéo pleine d’ironie, parlant d’un « brûlot » avec l’objectif de lui dénier toute scientificité, et concluant sur...une citation de Michel Foucault sur la folie. Alain Finkielkraut, par ailleurs grand défenseur de la langue française contre les barbares, considérait que le livre « chiait sur la tête » de ses lecteurs. Pour le côté politique, il suffit de mentionner la phrase de Eric Ciotti, qui se félicitait il y a quelques jours de l’acquittement des policiers responsables de la mort de Zyed et Bouna, criant à « l’extrémiste déguisé en sociologue ».

D’article en article, de tweets en émissions de radio (recevant Todd, Patrick Cohen s’est particulièrement lâché dans le 7/9 de France Inter le 4 mai) et jusqu’aux posts sur facebook, tout un milieu de journalistes et de politiciens s’est mis au garde-à-vous. La palme revient à Laurent Chamontin (l’Obs), qui synthétise tant de bonne conscience dominante, républicaine et impérialiste, dans une tribune parue ce mardi qu’il faut le citer in extenso : « j’arborais le 11 janvier – dit-il – le drapeau tricolore, ce qui m’a donné l’occasion d’expliquer à un quidam qu’il s’agissait de l’emblème de la nation, porteur des valeurs « Liberté, Égalité, Fraternité » et non d’un signe de connivence avec le Front national. Aussi modeste qu’il soit, je ne pense pas que cet épisode ait été inutile. Je me souviens aussi de deux dames juives qui m’ont offert un livre en hébreu – cadeau émouvant que ce lien créé par-delà mon incapacité à en déchiffrer la moindre ligne. Je me souviens enfin de deux jeunes filles musulmanes, auxquelles – il semble à notre éditorialiste nécessaire de le préciser – j’ai réservé comme l’ensemble des manifestants l’accueil le plus chaleureux ». Un grand merci au citoyen Chamontin.

Le retour de l’anti-France ?

Dans les années 1930, une extrême droite fascisante particulièrement organisée recensait sous le label « anti-France » tout ce qui, pour être ouvrier, socialiste, démocratique ou encore internationaliste, pour incarner une résistance à l’ordre établi et aux reculs imposés au nom de la crise, leur semblait être vecteur de « déclin ». La « révolution nationale » pétainiste avait officialisé le terme, et pénalisé ceux à qui elle l’attachait. Si les tentations autoritaires de Hollande et Valls n’en sont pas encore arrivé là, la chape de plomb révélée par l’affaire « Qui est Charlie » est tout de même déconcertante.

Mais elle l’est d’autant plus qu’Emmanuel Todd est à mille lieues de vouloir incarner une quelconque « subversion ». S’il critique Hollande, c’est en lui reprochant d’avoir abandonné la République, et plutôt celle du Ministre de l’Instruction et grand colonialiste Jules Ferry que celle de Victor Hugo, en tous cas certainement pas « la sociale » réclamée par les ouvriers parisiens en 1848, ni celle des soviets en 1917. S’il critique le onze janvier, c’est en le décrivant, moyennant cette grille de lecture extrêmement polarisante, comme l’affirmation exclusive de valeurs religieuses, et donc pour son manque d’intégration laïque – si bien que la conclusion du livre appelle le Ministère de l’Intérieur à se faire un défenseur plus conséquent de la liberté de conscience et d’opinion, pour garantir le culte musulman...mais aussi l’interdiction du voile à l’école. La diversité (et encore) : voilà le programme maximum que peut atteindre la vision anthropologiste des rapports sociaux qui fonde son argumentation.

Si bien qu’il existe, au fond, un point commun décisif entre Todd et Charlie. Tous deux excluent de leur équation idéologique et sociale l’existence d’une classe largement majoritaire, formée de millions d’exploités de tous les genres, toutes les couleurs et toutes les religions, un vaste ensemble dont la réponse au onze janvier aurait pu constituer un tournant décisif dans la situation, en en faisant l’occasion d’un refus de la décomposition sociale et politique imposée par la crise du capitalisme comme des institutions politiques qui ont servi tant d’années à le défendre. C’est ce qui est posé devant nous.

11/06/15




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