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International

Politique zéro-COVID

En Chine, l’inefficacité et la folie de la bureaucratie au pouvoir de nouveau mises à nu

À la fin de l’année, Xi Jinping prévoit de briguer un troisième mandat à la tête du Parti communiste chinois. Pour réussir son pari, le président chinois doit démontrer son efficacité dans deux domaines : prouver l’efficience de sa politique zéro-COVID et démontrer la résilience de la principale puissance économique d’Asie.

jeudi 5 mai

Crédit photo : STR/AFP

L’autorité du plus haut dirigeant chinois est mise à l’épreuve comme jamais auparavant. Alors que le Wuhan a été le foyer d’éclosion de l’épidémie de Covid-19, le désastre que la pandémie a engendré dans le monde entier contrastait jusqu’alors avec le nombre de morts officiel relativement faible donné par Pékin, ainsi qu’avec la continuité de la croissance économique chinoise. La politique « zéro-COVID » imposée par le gouvernement chinois lui a permis de crier victoire dans la bataille contre la pandémie dès septembre 2020, la mesure ayant bénéficié jusque-là d’un consensus politique et social. Le gouvernement et le peuple chinois estimant que leur système était plus résilient comparé à l’Occident, il prouvait ainsi la supériorité de la Chine dans la gestion de la crise. Tout s’effondre avec l’apparition du variant Omicron et de ses dérivés, bien plus contagieux que les précédents. L’augmentation sans précédent du nombre de cas et des décès – ou peut-être leur visibilité accrue – ont soudainement brisé le mythe et donné à voir au monde entier l’inefficacité et l’irrationalité du fonctionnement du pouvoir chinois.

L’inefficacité et la nature dictatoriale de la bureaucratie mises à nu

Les fermetures successives et draconiennes qui ont lieu en Chine face à la nouvelle vague de Covid-19 évoquent le scénario d’un film catastrophe. Des dizaines de villes, grandes et petites, sont soumises à un confinement total ou partiel, avec, au cœur de la crise, Shanghai. La ville la plus grande et la plus cosmopolite de Chine, qui compte quelques 26 millions d’habitants, a été érigée en modèle de gestion de la crise pendant les deux années de la pandémie, les autorités imposant des restrictions minimales à la population tout en veillant à ce que les foyers épidémiques soient sous contrôle. A rebours de ces confinements « lights », la mégapole en est aujourd’hui à sa cinquième semaine de confinement dur, et tous les indicateurs laissent penser que Pékin subira le même sort.

Deux habitants décrivent Shanghai au plus fort de la folie : « En mars, au fur et à mesure que les cas s’accumulaient, l’inquiétude des habitants et des responsables politiques montait. Un fonctionnaire à la tête du département de santé mentale de Shanghai est passé à la télévision pour dire aux habitants qu’ils devaient "réprimer le désir de liberté de leur âme", ce qui a donné lieu à une série de mèmes faisant la satire du jargon officiel du parti. Dix jours plus tard, les autorités ont décrété un confinement temporaire et échelonné de la ville qui est rapidement devenu définitif et général. Notre confinement a rivalisé avec deux des plus durs qu’a connu le pays : ceux de Wuhan au début de 2020 et de Xi’an à la fin de 2021. Les habitants n’étaient autorisés à sortir de chez eux que pour faire des tests PCR. Peu d’entreprises pouvaient fonctionner. Les gens ont dû se battre pour obtenir des produits de première nécessité, tels que des fournitures médicales, de l’aide pour les personnes âgées et de la nourriture. La plupart des restaurants et des supermarchés ne pouvaient plus livrer. Les autorités locales ont ensuite pris en charge la distribution de la nourriture, rendant les habitants dépendants des colis alimentaires livrés par le gouvernement. Il n’a pas fallu longtemps pour que la colère monte. Lorsque les gens ont commencé à chanter et à lancer des slogans depuis balcons, le gouvernement a envoyé un drone avec un mégaphone qui répétait : "Merci de réprimer le désir de liberté de votre âme". C’était beaucoup moins drôle la deuxième fois. L’impact immédiat des confinements a été un nivellement social par le bas de la population. Si quelques ménages ont pu faire des réserves de nourriture, la plupart des habitants - riches et pauvres, jeunes et vieux, locaux et étrangers - sont dans le même bateau : coincés chez eux, avec un accès minimal à l’abondance de Shanghai. Kathy Xu, l’une des principales sociétés de capital-risque du pays, a lancé un appel au pain et au lait sur les médias sociaux. Les plaisanteries abondent sur le fait que la Chine a atteint la "prospérité commune", l’initiative phare de Xi lancée en 2021 pour lutter contre les inégalités, avec une décennie d’avance sur le calendrier ». [1].

Sur le terrain, les mesures prises par les autorités sont surréalistes. Les autorités de Shanghai ont installé des clôtures métalliques pour empêcher les gens de quitter les bâtiments où se trouvent des personnes contaminées. A Qianan, dans la province du Hebei (nord de la Chine), les habitants ont reçu l’ordre de remettre les clés de leur domicile aux autorités, afin qu’ils ne puissent pas sortir de chez eux. Les résidents qui refusent de coopérer sont menacés de voir leurs portes scellées de l’extérieur et entourées de fils barbelés. Ces mesures ont à leur tour créé un climat de terreur, comme aux pires moments du régime maoïste. Des vidéos virales ont montré des policiers en train de battre ou de mettre en état d’arrestation des contrevenants aux mesures sanitaires, tandis que d’autres montrent des employés des autorités sanitaires battre à mort des chiens abandonnés par des personnes en quarantaine.

Ces mesures draconiennes révèlent la fragilité du régime chinois. Le secrétaire général du PCC étant déclaré infaillible, aucune critique ne peut être formulée à l’égard de ses décisions politiques, même controversées. Ce que les masses chinoises paient aujourd’hui par un enfermement dictatorial et scandaleux. La spécialiste Valérie Niquet affirme, à raison, que : « Loin du pragmatisme, le seul facteur qui a présidé aux prises de décision est celui de l’image et du pouvoir du Parti communiste et de son dirigeant Xi Jinping, qui ne pouvait en rien être contesté ; même au prix d’un coût considérable dont on ne mesure sans doute pas encore l’étendue ». Ainsi, « la Chine a acquis la licence de distribution des vaccins Pfizer, tout en refusant de les produire par nationalisme technologique, afin de mieux imposer son contrôle à Taïwan, qui ne peut s’en procurer librement. Selon plusieurs études, les vaccins chinois sont beaucoup moins efficaces que les vaccins à ARN messager, mais Pékin ne veut pas en faire état, au nom de la prétendue supériorité de son système, comme le soutient la propagande officielle. Surtout, alors qu’on imaginait les campagnes de vaccination parfaitement organisées, on sait aujourd’hui qu’à peine plus de 50 % de la population chinoise serait complètement vaccinée. Et que dans cette proportion, les plus touchés, ceux qui ne déménagent pas, sont les moins bien couverts ». Les échecs des hauts dirigeants du PCC ont conduit la Chine à l’impasse actuelle : « en raison des mauvais choix faits dans le domaine des vaccins, lever cette politique serait exposer la Chine à des centaines de milliers de contaminations, des dizaines de milliers de morts, et ce, même si Omicron semble moins létal que les premiers variants. C’est tout l’argumentaire de la supériorité du régime qui s’effondrerait. Ceci d’autant plus que le système de soins révèle aussi ses faiblesses. Derrière les hôpitaux modèles, dont Shanghai est pourtant bien pourvue, on reconnaît que la chaîne de soins – même en ville, et plus encore à la campagne – ne pourrait pas absorber les malades, au risque de multiplier les décès ». [2]

Tout cela confirme l’analyse que nous avions publiée au début de la pandémie en Chine, à savoir que la bureaucratie étouffe l’économie, la vie sociale et culturelle, ce que le contrôle du COVID donnait l’illusion de démentir face à la débâcle dans le reste du monde, y compris dans les principaux pays impérialistes, notamment les États-Unis. Plus grave encore pour la caste enrichie et parasitaire chinoise, les décisions de Xi Jinping, au-delà du ce que paient les populations, peuvent avoir un coût politique élevé. Elles ne touchent pas seulement des secteurs méprisés ou périphériques du consentement social comme les campagnes, mais affectent dans une large mesure les bases de soutien centrales du Parti, ces secteurs sociaux qui ont implicitement fait le pacte d’accepter l’absence de libertés politiques en échange des avantages de la société de consommation.

La Chine menacée de ne plus être la « meilleure source d’approvisionnement du monde »

Ces erreurs de politique sanitaire risquent non seulement de rompre le consensus avec les secteurs qui ont bénéficié des réformes capitalistes, mais remettent également en question le rôle de la Chine en tant que meilleure source d’approvisionnement du monde.

Ainsi, des personnalités très influentes, qui ont bénéficié de la mondialisation productive et qui ne pouvaient pas être caractérisées jusqu’alors comme ennemis de Pékin, commencent à tirer la sonnette d’alarme. C’est le cas de l’Allemand Jörg Wuttke, président de la chambre de commerce européenne en Chine, mais aussi de la filiale chinoise du chimiste BASF. Dans un entretien publié le 28 avril par le quotidien suisse The Market, il affirme que la croissance n’atteindra pas 5,5 % en 2022 comme prévu, mais qu’« elle sera sous les 4 % ». Selon lui, en raison de la politique zéro Covid, « la Chine est en train de perdre sa crédibilité comme meilleure source d’approvisionnement au monde ». Lui aussi pense que les politiques économique et sanitaire menées actuellement sont des erreurs, mais qu’en raison de la proximité du 20e congrès qui se tient à l’automne, toute remise en question est impossible. « La Chine ne sort pas de l’ornière dans laquelle le président l’a placée. Les dirigeants sont prisonniers de leur propre récit. C’est tragique » . [3].

Cela ne signifie pas qu’il y aura une fuite des investisseurs étrangers. [4]. Toutefois, les doutes et les incertitudes à long terme concernant le rôle de la Chine dans les circuits de distribution mondiaux s’accentuent, et les multinationales sont aujourd’hui plus prudentes. D’une part, la majeure partie des multinationales implantées en Chine ont fait énormément de bénéfices grâce à leurs activités dans le pays en 2020 et 2021, lorsque la croissance chinoise a dépassé celle de la plupart des pays du monde, et elles espèrent se développer encore. Cependant, le confinement de Shanghai et les perturbations plus générales causées par les politiques sanitaires en Chine coûtent cher en 2022, et les entreprises hésitent sur la manière d’adapter leurs stratégies. Comme le rapporte le Financial Times, General Electric a imputé aux « contraintes importantes sur les circuits de distribution » la baisse de production de ses moteurs d’avions commerciaux et le ralentissement de la croissance des revenus de sa division santé, pour laquelle les confinements dans certaines régions de Chine affectent également la demande. [5] Le même journal rapporte que les dirigeants d’Apple ont alerté sur le fait que le groupe pourrait connaitre une baisse de ses profits allant jusqu’à 8 milliards de dollars au cours du trimestre actuel, en raison notamment des pénuries dans la chaîne d’approvisionnement et des fermetures d’usines en Chine, soulignant que les défis posés par la pandémie sont loin d’être terminés pour l’entreprise la plus rentable au monde. « Les contraintes d’approvisionnement causées par les perturbations liées au Covid et les pénuries de silicium à l’échelle de l’industrie ont un impact sur notre capacité à répondre à la demande des clients pour nos produits », a déclaré ce jeudi le directeur financier d’Apple, Luca Maestri. [6]. Enfin, selon le Financial Times, les fermetures dues au coronavirus en Chine ont des conséquences sur les revenus des grandes chaînes de magasins implantées en Chine, des centaines de millions de résidents étant confinés chez eux, alors même que la Chine est le plus grand marché de consommation du monde. Starbucks et Yum China, propriétaire local des marques KFC et Pizza Hut, font partie des groupes multinationaux qui mettent en garde contre une chute des ventes, car la politique systématique du zéro COVID imposée par le président Xi Jinping érode la confiance des consommateurs et coupe les circuits de distribution en Chine. [7].

A plus long terme, les multinationales sont également préoccupées par la montée des tensions géopolitiques. Les entreprises étasuniennes ayant des activités en Chine ont subi une succession de coups durs depuis l’entrée de Donald Trump à la Maison Blanche. Les faucons des administrations Trump et Biden, ainsi que du Congrès, ont poussé au désengagement, en utilisant des outils politiques tels que les tarifs douaniers, les restrictions à l’exportation, le blocage des sanctions, les interdictions d’importation et les ordres de désinvestissement pour rompre les liens économiques entre les deux pays. Les multinationales ont pour la plupart résisté, dans la mesure où la Chine reste un marché lucratif. Toutefois, tout comme lorsqu’il s’agit des questions sociales agitées par les activistes de gauche, dans l’atmosphère étouffante qui règne actuellement aux États-Unis, il n’est pas exclu que les décideurs étasuniens aient créé un climat de condamnation morale à l’égard des affaires avec la Chine, qui pourrait entraîner à des sanctions plus importantes par la suite. Un Congrès plus belliciste pourrait mettre en place un mécanisme d’examen des investissements sortants dans les années à venir. Et dans le cadre de l’incertitude stratégique qui plane sur la mondialisation, les décideurs sont plus ouverts à la réflexion sur ce qui était jusqu’alors considéré comme des crises peu probables. En particulier, l’invasion de l’Ukraine par la Russie invite à s’interroger sur ce qui pourrait se passer si Pékin initiait un conflit avec Taïwan. Une répétition des sanctions imposées à la Russie signifierait probablement la fin de la Chine en tant qu’eldorado pour les multinationales.

Le « 2008 Chinois » ?

A l’origine de cette expression pour désigner la situation actuelle, l’un des décideurs jusqu’alors parmi les plus favorables à la Chine. Weijian Shan, fondateur et président de l’un des plus grands groupes d’investissement privés d’Asie, a ainsi critiqué le gouvernement chinois pour ses politiques qui, selon lui, ont conduit à une « crise économique profonde » comparable au crash financier mondial. L’homme d’affaires, dont le groupe PAG gère plus de 50 milliards de dollars, a déclaré avoir diversifié ses fonds d’investissement hors de Chine, tout en étant « extrêmement prudent » avec son portefeuille dans le pays. « Nous pensons que l’économie chinoise est actuellement dans la pire forme depuis 30 ans », a-t-il déclaré lors d’une réunion, dont la vidéo a été visionnée par les journalistes du Financial Times. « Le sentiment du marché à l’égard des actions chinoises est également à son plus bas niveau depuis 30 ans. Je crois aussi que le mécontentement populaire en Chine est à son plus haut niveau depuis 30 ans. » Dans la vidéo, Shan déclare par ailleurs qu’une grande partie de l’économie chinoise, y compris son centre financier, Shanghai, ont été « semi-paralysée » par les politiques « draconiennes » de zéro Covid, ce qui aurait un impact « profond » sur l’économie. « Pour nous, la Chine ressemble aux États-Unis et à l’Europe en 2008 », a ajouté Shan. [8]

Si l’analyse est probablement exagérée, elle témoigne du changement d’opinion de dirigeants de grandes entreprises et de fonds d’investissement ou d’analystes économiques, qui se sont montrés pendant des décennies les défenses fanatiques et farouches du modèle chinois, contre tous ceux qui prédisaient une catastrophe. Autre revirement surprenant, celui de Stephen Roach, ancien président de Morgan Stanley Asia, entreprise qui a fait énormément de bénéfices en Chine. Dans une interview accordée à SupChina, média en ligne spécialisé sur la Chine, cet économiste, que l’on entend aussi bien à Wall Street qu’à Pékin, a déclaré que les principaux problèmes de la Chine - la politique du zéro Covid, la proximité de la Russie, le développement des technologies, etc. - sont dus à « un processus décisionnel étonnamment rigide, qui, premièrement, est incapable de reconnaître ses erreurs et, deuxièmement, n’est pas assez souple pour réorienter sa stratégie ». Pour lui, « même un parti unique et un État autoritaire doivent avoir des débats et être capables de se regarder dans le miroir ». Pour illustrer ce manque d’esprit critique même au sein du régime bureaucratique, il cite l’exemple de l’ancien Premier ministre Wēn Jiābǎo, qui, en mars 2007, déclarait lors d’une conférence de presse après le Congrès national du peuple : « L’économie chinoise est forte en surface, mais sous la surface, elle est instable, déséquilibrée, non coordonnée et finalement non durable ». Un commentaire que plus personne ne pourrait faire aujourd’hui, en raison du pouvoir absolu de Xi. Dans la même interview, Roach affirme avoir clairement le sentiment que le déficit de croissance est important et qu’il risque d’être durable – une question déjà abordée dans un de nos articles, en lien avec la crise du géant de l’immobilier Evergrande et le difficile passage d’une « croissance fictive » à une « croissance réelle » en Chine. L’ancien PDG évoque également la détresse du marché du travail, rarement prise en compte par les données officielles sur le chômage en Chine, ce qui, selon lui, « pourrait indiquer que les conséquences sur les circuits de distribution et les retombées du COVID sont plus graves que ce que l’on a voulu nous faire croire ».

Avec en toile de fond le difficile équilibre au niveau international, comme nous l’avons souligné à propos de la guerre en Ukraine, où la Chine oscille entre alliance avec la Russie et dépendance vis-à-vis de l’Occident, l’accumulation de nuages d’orage au-dessus du pays dessine un tableau très complexe, à quelques mois d’un rendez-vous décisif pour l’avenir du secrétaire général du PCC et de la Chine. La tentative de Xi Jinping de calmer les esprits, pour que la réunion décisive se déroule sans accrocs, a été balayée d’un revers de main, et la Chine se trouve confrontées à des difficultés internes et externes. Un mélange dangereux pour Xi et son saut bonapartiste, qui pourrait, davantage que lors du prochain congrès du parti, être remis en cause par les réalités économiques, sociales et de lutte des classes à venir. La bureaucratie du PCC risque de devenir de plus en plus dysfonctionnelle si les forces du miracle chinois cèdent le pas à ses vulnérabilités.



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