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Culture et Sport

Bonnes feuilles. Les Editions sociales

En librairie : « La vie d’un radical anglais au temps de Peterloo »

Les Editions sociales viennent de publier leur dernier livre disponible dans toutes les librairies de France. A cette occasion nous reproduisons quelques chapitres de ces mémoires exceptionnelles, publiées originellement entre 1839 et 1842 en anglais.

vendredi 28 juin

Samuel BAMFORD, La vie d’un radical anglais au temps de Peterloo, Paris, Les Editions sociales, 442 pages, 25€.

Dans ses mémoires, le tisserand Samuel Bamford nous livre un récit saisissant du massacre de Peterloo. Le 16 août 1819, à Manchester, quelque 60 000 personnes, surtout des ouvrières et des ouvriers du textile, se rassemblent pacifiquement pour des réformes démocratiques. A peine le meeting commencé, la troupe charge la foule, tuant 15 personnes et en blessant plus de 600. Il s’agit de l’un des plus grands massacres civils dans la Grande-Bretagne du XIXe siècle. Tout au long de ses écrits, Bamford nous emmène dans les tavernes pour des réunions radicales, nous fait rencontrer les principales figures radicales de l’époque, et retrace le mouvement d’une foule d’anonymes qui ont participé à écrire l’histoire. "Une lecture essentielle pour tout Anglais" d’après l’historien E.P. Thompson, traduit pour la première fois en français par les Editions sociales. 

Les Editions sociales sont une maison d’édition indépendante et engagée, éditeur de référence de Marx et d’Engels en français et qui aspire à participer au renouveau du marxisme en France. Vous pouvez les soutenir en vous abonnant à leur page facebook en suivant ce lien ou consulter leur site web ici


Chapitre 35

Arrivée de Hunt. Apparition de la cavalerie [1]. L’assaut. Dispersion du rassemblement. Résultats
Environ une demi-heure après notre arrivée, de la musique et des cris réitérés annoncèrent l’approche de Mr Hunt et de son groupe ; au bout d’une minute ou deux, nous les vîmes arriver de la direction de Deansgate, précédés par une fanfare et plusieurs drapeaux. Une barouche était conduite par une femme bien mise, brandissant un petit drapeau où figuraient quelques emblèmes et une inscription. À l’intérieur du véhicule, Mr Hunt se tenait debout, avec Mr Johnson, de Smedley Cottage ; Mr Moorhouse, de Stockport, Mr Carlile, de Londres, Mr John Knight, de Manchester, et Mr Saxton, rédacteur en chef adjoint du Manchester Observer. Leur approche fut saluée par un cri unanime poussé par quelque quatre-vingt mille personnes. Passant devant nous, ils se frayèrent lentement un chemin à travers la foule, sur laquelle Mr Hunt posa un regard qui me parut aussi étonné que satisfait. Le spectacle ne pouvait offrir à ses yeux qu’une impressionnante solennité. Jamais il n’avait encore vu une telle masse humaine. Sa responsabilité pesait sur son esprit. La capacité de cette foule à accomplir le bien ou le mal était irrésistible, et qui devait tenir ce pouvoir ? C’est lui seul qui l’avait créé. La tâche était immense, et non sans périls. De fait, le rassemblement était colossal. Il monta sur la tribune, et la musique se tut. Mr Johnson proposa que Mr Hunt préside ; cette motion fut approuvée et rendue effective par les acclamations. Marchant vers le devant de la scène, Mr Hunt ôta son chapeau blanc et s’adressa à la foule.
Pendant ce temps, comme les discours et les résolutions n’avaient sans doute rien de neuf à nous apprendre, et comme nous pourrions les lire dans les journaux, je proposai à un ami de nous retirer un moment pour prendre une collation, dont j’avais grand besoin, n’étant pas alors en très solide santé. Il consentit, et nous étions presque sortis de la foule lorsqu’un bruit et un étrange murmure s’élevèrent près de l’église. Comme on disait que c’étaient ceux de Blackburn qui arrivaient, je me hissai sur la pointe des pieds pour regarder dans la direction d’où venait le bruit. Je vis un bataillon de cavaliers en uniforme bleu et blanc qui s’avançaient au trot, sabre au clair ; ils tournèrent à l’angle du mur d’un jardin puis, devant une rangée de maisons neuves, s’arrêtèrent pour former une ligne.
« Les soldats sont là, dis-je, nous devons repartir voir ce que cela signifie. – Oh, répondit quelqu’un, ils se tiennent prêts, simplement, au cas où il y aurait de l’agitation. – Bien, repartons », conclus-je, et nous jouâmes des coudes pour regagner nos couleurs.
Quand la cavalerie s’avança, elle fut reçue par un cri, en signe de bon accueil, me sembla-t-il. Les militaires crièrent à leur tour, en agitant leurs armes en l’air. Puis ils lâchèrent la bride à leurs montures, et leur donnant un coup d’éperon, ils s’élancèrent et se mirent à tailler les gens en pièces.
« Tenez bon, dis-je, ils nous chargent, tenez bon. » Dans notre groupe, tous reprirent ce cri de « Tenez bon ». Les cavaliers étaient déconcertés : compte tenu du poids des chevaux et des hommes, ils ne pouvaient évidemment pas pénétrer dans la masse compacte rassemblée. Ils se servirent donc de leurs sabres pour tailler un chemin à travers les mains nues et les têtes sans défense. Ils tranchaient des membres, on voyait des plaies béantes sur les crânes. Les cris et les gémissements se mêlaient au vacarme de cette horrible mêlée. « Ah ! Ah ! » « Quelle honte ! Quelle honte ! » hurlait-on. « Dispersez-vous ! Ils tuent ceux qui sont devant et qui ne peuvent pas s’enfuir. » Tous se mirent à crier : « Dispersez-vous ! » Pendant un instant, la foule hésita, puis ce fut la ruée, lourde et sans résistance, telle une houle qui s’abat. On entendit comme un tonnerre qui gronde, rempli de hurlements, de prières et d’imprécations montant de ceux qui, écrasés par la foule et condamnés au sabre, ne pouvaient s’échapper.
Hunt et ses compagnons avaient disparu des tribunes, et certains cavaliers, de nature peut-être moins sanguinaire que les autres, s’affairaient à abattre les hampes et à détruire les drapeaux.
Quand la foule se dispersa, la cavalerie changea de tactique : fonçant partout où une ouverture se présentait, elle se mit à pourchasser, à traquer et à blesser. Beaucoup de femmes apparurent quand les rangs se défirent, ainsi que des enfants ou de très jeunes gens. Leurs cris pitoyables déchiraient le cœur et auraient dû désarmer toute animosité humaine, mais c’est en vain qu’ils implorèrent la pitié. Les femmes, les jeunes filles en corsage blanc et les faibles enfants furent sabrés ou piétinés sans distinction, et nous avons des raisons de croire que la clémence si ardemment demandée ne fut accordée qu’en de très rares occasions.
Dix minutes après le début du carnage, le champ n’était plus qu’un espace vide et quasi désert. Le soleil brillait à travers l’air étouffant et immobile. Les rideaux et les volets de toutes les fenêtres étaient fermés. Quelques messieurs jetaient parfois un coup d’œil hors de ces maisons neuves dont on a parlé plus haut, près de la porte était réuni un groupe d’individus (les gardes spéciaux [2]), apparemment en conversation. D’autres secouraient les blessés ou emportaient les morts. Les tribunes restèrent debout, avec quelques hampes brisées et tranchées, quelques bannières lacérées pendaient. Tout le champ était jonché de casquettes, de bonnets, de chapeaux, de châles, de chaussures, et d’autres éléments du costume masculin ou féminin, labourés, déchirés et sanglants. Les cavaliers avaient quitté leur selle ; les uns desserraient les lanières de leurs chevaux, les autres ajustaient leur équipement, d’autres encore essuyaient leurs sabres. Plusieurs monticules d’êtres humains s’entassaient là où ils étaient tombés, écrasés et étouffés. Quelques-uns gémissaient encore. Certains, les yeux grands ouverts, cherchaient leur respiration ; d’autres ne respireraient plus jamais. Le silence régnait, en dehors de ces sons faibles, et des hennissements et piétinements des chevaux. On voyait parfois des gens observer la scène du haut de leur grenier et par-dessus le sommet des maisons, mais ils s’empressaient de rentrer chez eux, comme s’ils craignaient d’être remarqués, ou comme s’ils ne pouvaient supporter la vue d’un spectacle aussi affreux et abominable.

Chapitre 36

Autres préparatifs civils et militaires sur le champ. Incidents liés à la dispersion. Comment l’auteur s’en sortit. Visite à Smedley Cottage. Harpurhey.
Retour à la maison
Outre la cavalerie de Manchester, qui accomplit « la mission du jour », comme je l’ai montré, arrivèrent peu après l’assaut le 15e hussards et la cavalerie du Cheshire ; comme soucieuse d’imiter les forces militaires de Manchester, celle-ci intercepta la foule en fuite et infligea de graves blessures à coups de sabre. Nous avons des raisons de supposer que les hussards ne causèrent que de rares blessures, mais j’ignore s’il est établi qu’aucun de ces vaillants soldats n’a déshonoré son arme en utilisant le tranchant. Outre la cavalerie, un important détachement du 88e d’infanterie était posté à l’angle inférieur de Dickinson Street : baïonnette en main, ils blessèrent plusieurs personnes et gênèrent considérablement le passage des fugitifs par cette issue. Presque en même temps que les hussards, quatre pièces d’artillerie à cheval surgirent de Deansgate ; environ deux cents gardes spéciaux étaient également présents, de sorte qu’il y aurait eu de quoi déclencher un massacre, si cela avait été souhaité.
Quand la foule se mit à courir en tous sens, j’ordonnai à nos hommes de briser les hampes et de ranger les drapeaux, mais sans doute, dans la confusion invraisemblable qui régnait alors, je ne fus pas entendu, ou pas compris. Celui qui portait la bannière bleue la replia ; le bonnet phrygien tomba et ne fut pas ramassé (quiconque se serait alors baissé ne se serait jamais relevé). Thomas Redford, qui portait la bannière verte, la brandit bien haut jusqu’à ce que la hampe lui fût tranchée dans la main, et que ses épaules fussent divisées par le sabre d’un des cavaliers de Manchester [3].
Bon nombre de nos hommes furent poussés vers les arbres abattus posés au pied du mur de la maison d’assemblée des quakers. Acculés par la cavalerie, plusieurs bondirent par-dessus les troncs et se défendirent avec des pierres qu’ils trouvèrent là. Non sans difficultés, et après que plusieurs d’entre eux eurent été blessés, ils furent finalement délogés. Le visage tout en sang, les cheveux épars, le chapeau ne tenant plus que par le ruban, une jeune femme mariée de notre groupe repoussa héroïquement son assaillant, jusqu’au moment où elle tomba en arrière et faillit être prise, mais elle s’en sortit au prix de sérieuses contusions. C’est près de cet endroit et à peu près à ce moment qu’un des cavaliers fut dangereusement blessé, et démonté par un fragment de brique qu’il reçut, censé avoir été lancé par cette femme.
Quand la cavalerie se mit à avancer, un des chevaux, se jetant sur la foule, enfonça ses sabots avant à travers la peau de notre grand tambour, laissé près des tribunes et que personne n’aurait pu aller rechercher. Les deux jambes prises comme dans une botte, le cheval roula sur le côté et le tambour fut déchiqueté dans la mêlée. Pour ma part, j’eus la chance de m’échapper sans mal ni douleur, alors que je ne m’y attendais pas le moins du monde. Je fus presque littéralement porté jusqu’à l’autre bout de la maison d’assemblée quaker, dont le mur nous mettait à l’abri des regards et des poursuites, et nous donnait accès à quelques rues dégagées. Alors que je quittais le champ, je vis sur ma gauche une femme élégante tomber à genoux : je tendis la main pour la relever, mais elle ne put la saisir, et je dus m’éloigner. Je ne pouvais m’arrêter, et Dieu seul sait ce qu’il advint d’elle. Deux cavaliers nous rattrapèrent et je m’attendais à avoir la tête cassée, car j’avais des lauriers à mon chapeau, mais comme l’un frappait sur la gauche et l’autre sur la droite, je me glissai entre eux et pus m’enfuir.
Une fois sorti du champ, je me trouvai d’abord dans King Street et, empruntant Market Street et High Street, je poursuivis mon chemin d’un pas moins pressé, en prenant soin de fourrer la tige de laurier à l’intérieur de mon chapeau, au cas où un représentant des forces de l’ordre me verrait. Je me tourmentais pour mon épouse, et je m’accusais vivement d’avoir consenti à ce qu’elle vînt ; j’appris néanmoins, dans Saint George’s Road, qu’elle était saine et sauve et se dirigeait vers notre maison. Cela me rassura, en attendant nos retrouvailles.
Ayant rencontré un vieux voisin, je décidai avec lui de passer par Smedley Cottage, pour apprendre si les nouvelles y étaient parvenues. Nous descendîmes la colline à Collyhurst et, en arrivant en bas, nous aperçûmes un groupe de militaires à cheval : à leur uniforme, je crus reconnaître la cavalerie de Manchester. Ils partaient vers Harpurhey, par la route que nous avions quittée. L’un d’eux s’était drapé dans un large tissu vert sur la poitrine et l’épaule : il me sembla qu’il s’agissait d’un fragment de notre bannière verte, et je ne me trompais pas. Ils traversaient les faubourgs, en patrouille, pour arrêter tous ceux qu’ils pourraient identifier (moi, par exemple, si je m’étais trouvé sur leur chemin). L’exhibition abjecte de la bannière déchirée avait été autorisée pour satisfaire la vanité de qui s’en était emparé. Après avoir chevauché devant nous, à faible distance, les cavaliers s’en revinrent sans avoir pu capturer un seul membre de notre groupe.
À Smedley Cottage, nous trouvâmes Mrs Johnson, ses deux enfants (je pense qu’ils étaient deux), sa servante et le valet de Mr Hunt, qui venaient d’arriver de la ville, annonçant que Mr Hunt, Mr Johnson, Mr Knight, Mr Moorhouse et plusieurs autres étaient détenus à la prison de New Bailey. Je fus touché par la situation de cette dame, même si elle supportait l’épreuve mieux que je ne l’aurais prévu. Nous lui donnâmes quelques détails sur le rassemblement, qu’elle écouta avec une tristesse songeuse ; le visage blême et immobile comme le marbre, elle versa quelques larmes ici et là. Manifestement trop émue pour faire de grands discours, elle ne prononça que peu de mots puis, en lui présentant nos bons vœux et nos espoirs consolateurs, nous prîmes notre départ.
À Harperhuy, nous découvrîmes au cabaret et sur la route bon nombre des gens de Middleton et de Rochdale qui étaient venus au rassemblement. Je m’enquis d’abord de mon épouse, dont la sécurité commençait à m’inspirer les pires craintes. J’interrogeai de nombreuses personnes à son sujet, mais ne pus apprendre aucune nouvelle, et je repartis vers Manchester, résolu à me venger s’il lui était arrivé malheur. Mais je n’avais pas eu le temps d’aller bien loin lorsque je l’aperçus au loin qui accourait vers moi ; une fois réunis, notre premier sentiment fut de rendre grâce à Dieu de nous avoir épargnés. Elle avait affronté de bien plus graves dangers et une bien plus grande détresse que moi, si cela était possible : aux dangers elle avait échappé de manière remarquable, et par l’intervention de gardes spéciaux – qu’ils en soient remerciés. Elle avait ensuite entendu dire, d’abord que j’avais été tué, puis que j’étais blessé et à l’infirmerie, ensuite que j’étais prisonnier, et enfin qu’elle me trouverait sur la route de notre logis. Son angoisse étant dissipée par l’assurance de ma survie, elle se hâta d’aller consoler notre enfant. Je rejoignis mes camarades et, disposés en une file d’environ mille hommes, nous partîmes au son du fifre et du tambour, notre unique bannière claquant au vent, et c’est ainsi que nous rentrâmes dans la ville de Middleton.
La bannière fut exposée à une fenêtre du cabaret Suffield’s Arms [4]. Le bonnet phrygien nous fut restitué par un jeune homme de Chadderton, qui l’avait ramassé en lisière du champ. Et nous passâmes la soirée à récapituler les événements de la journée, et à méditer notre vengeance envers les auteurs de notre humiliation et de nos maux. 

Notes

1. Yeomanry : désignait une milice à cheval, composée de volontaires, en soutien au pouvoir. Si, dans le pays, environ la moitié d’entre eux étaient des fermiers propriétaires (yeomen), à Manchester il s’agissait de marchands et de membres des professions libérales

2. Special constables : il s’agit de « civils », loyaux vis-à-vis du gouvernement, qui prêtent serment pour assister les autorités lors d’une circonstance particulière.

3.  Il ne semble pas que les couleurs des bannières aient alors une signification politique, même si la bannière verte fut acclamée par les Irlandais à Newton Lane, voir figure 13 dans le cahier d’illustrations.

4. « Aux armes de Suffield »




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