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Opinion

En réponse à Edwy Plenel. Face à la guerre en Ukraine, quel internationalisme ?

Si l’invasion de l’Ukraine par la Russie doit être dénoncée catégoriquement, est-il cependant nécessaire de s’aligner sur l’action de nos « gouvernements démocratiques », qui se réarment à grand coups de milliards ?

vendredi 4 mars

Dans un article publié le 2 mars au soir et placé en Une de Mediapart, Edwy Plenel revient sur l’invasion de l’Ukraine par la Russie qu’il décrit comme le résultat de l’émergence d’un nouvel impérialisme russe, dont il propose une analyse politique. Il dresse également un parallèle avec l’intervention de l’OTAN en Yougoslavie en 1999, qu’il avait alors soutenue et présente aujourd’hui comme un mal nécessaire, pour ensuite appeler en toute fin à "soutenir, défendre et aider, y compris militairement, celles et ceux qui résistent à l’agression de ce nouvel impérialisme russe."

Cet article a le mérite de rappeler la violence de l’intervention russe en Syrie et il reprend de nombreux éléments factuels et incontestables sur le régime de Poutine, qui est indéniablement réactionnaire et criminel, comme l’est la guerre qu’il mène en Ukraine et qu’il convient à juste titre de dénoncer le plus fermement qui soit. Cependant l’article est assez partiel et, en ramenant tout à ce qu’il définit comme « l’impérialisme russe », il peine à rendre compte de la situation actuelle au plan mondial et de l’évolution politique de Poutine qui, rappelons-le, avait demandé l’adhésion de la Russie à l’OTAN en 2000, comme s’en félicitait alors dans les colonnes du Monde George Robertson, alors secrétaire général de l’OTAN, ce que ne mentionne pas l’article, mais dénonçait déjà Daniel Bensaïd, dans un article rédigé en 2000. Daniel Bensaïd y revenait sur son opposition à l’intervention militaire de l’OTAN en Yougoslavie et il y raillait les paroles positives de Robertson à l’égard du "boucher de Grozny" (Poutine).

Or, l’intervention de l’OTAN en Yougoslavie en 1999, qui a causé la mort de 489 à 528 civils, dont pour les deux tiers des Albanais du Kosovo (selon le rapport d’Human Rights Watch sur la question) a-t-elle vraiment été d’un quelconque secours pour ces mêmes Albanais du Kosovo, déjà victimes de la répression sanguinaire du criminel de guerre Slobodan Milosevic ? Il y a de fortes raisons de penser le contraire. Daniel Bensaïd avait d’ailleurs à cette époque publié chez Textuel un petit livre, Contes et légendes de la guerre éthique, dans lequel il dénonçait les prétentions à la guerre éthique au Kosovo qui, au prétexte de soutenir le faible contre le fort prenait des accents de guerre sainte.

C’est ce même argument de la défense du plus faible qui est repris par Edwy Plenel pour justifier un alignement derrière les « gouvernements démocratiques » face à la Russie, en invoquant Orwell défendant l’alignement aux côtés des démocraties face au nazisme dans la Seconde guerre mondiale, un parallèle qui a de quoi laisser perplexe.

Face à l’invasion russe en Ukraine, Edwy Plenel s’en prend à ce qu’il décrit comme un « non alignement » et il s’appuie sur des déclarations de courants ou figures de la gauche ukrainienne, polonaise ou russe pour défendre une riposte dans « l’inter-nation » face à « l’impérialisme russe ». Ce terme d’inter-nation est assez flou mais il semble devoir s’entendre comme la défense de la mise en place d’une coalition internationale contre la Russie. Il apparaît en outre assez étonnant qu’Edwy Plenel ne qualifie d’impérialiste que la Russie et non les pays classiquement définis comme tels à savoir les Etats-Unis et les grands pays d’Europe comme la France, présentés ici seulement comme des démocraties et des nations opposées à l’impérialisme russe. Sans entrer ici en détail dans le débat sur la justesse de la caractérisation de la Russie comme un nouvel impérialisme, nous nous contenterons de souligner que la guerre actuelle a bien mis en évidence le fait que la Russie de Poutine, toute aventuriste et militariste qu’elle puisse être, n’en demeure pas moins dépendante des places financières européennes et en partie des sociétés de courtage et de négoce basées en Suisse comme Glencore pour l’export de ses hydrocarbures, qui constituent et de très loin le principal volume de ses exportations. La Russie tsariste était elle aussi exportatrice de matières premières et dépendante des grandes places financières européennes et pourtant déjà définie comme impérialiste par les marxistes de l’époque, mais la Russie d’alors avait derrière elle deux siècles d’expansion militaire et territoriale et le contexte mondial, essentiel pour comprendre la hiérarchie entre Etats, était bien différent.

Si l’invasion de l’Ukraine par la Russie doit être dénoncée catégoriquement, est-il cependant nécessaire de s’aligner sur l’action de nos « gouvernements démocratiques », qui se réarment à grand coups de milliards qui ne seront pas dépensés pour les services publics et dont les sanctions économiques s’apparentent selon les mots d’Adam Tooze (et de Bruno Le Maire qui s’est dédit par la suite !) à une guerre financière qui sera lourde de conséquences au plan géopolitique et dont les populations de Russie, d’Ukraine et du monde seront les premières à faire les frais ?

La situation des Ukrainiens est dramatique, mais les livraisons d’armes au gouvernement Zelensky et le réarmement vont-ils véritablement améliorer leur sort ? Ne pourraient-ils pas risquer de conduire, aux côtés des sanctions économiques, à une dangereuse escalade du conflit, dans une situation où la menace nucléaire est ouvertement posée ?

Dénoncer l’invasion de l’Ukraine par la Russie sans s’aligner sur la politique menée par le gouvernement Macron et ses alliés, est-ce nécessairement rester les bras croisés dans ce qui serait un pacifisme béat, voire pire une caution de Poutine ? Ne peut-on pas manifester dans la rue et sur les réseaux sa solidarité à l’égard des Ukrainiens qui font face à l’invasion de la Russie et sa solidarité à l’égard des Russes opposés à la guerre et qui bravent la police et risquent la prison, sans pour autant se ranger aux côtés de nos gouvernements, déjà discrédités par leurs aventures diplomatiques et militaires passées et présentes ? N’est-ce pas déjà ce qu’on fait les salariés de Neuhauser dans le Grand Est ou de l’hôpital de la Charité à Berlin ?

Plus encore, ne risque-t-on pas de discréditer la cause que l’on entend défendre en s’alignant avec ceux que par ailleurs on combat ? N’est-il pas assez naïf de croire aux promesses de Macron, Biden, Scholz ou Johnson de défendre la démocratie et les Ukrainiens ? N’avons-nous pas tant d’exemples, en Irak et ailleurs qui nous permettent d’être sceptique face aux bons sentiments affichés par les leaders des pays impérialistes ? Pensons-nous vraiment que le sort des Ukrainiens est leur premier souci ? Est-il si compliqué de demander à la fois le retrait immédiat des troupes russes d’Ukraine et la dissolution de l’OTAN, qui a participé à tant de guerres funestes et meurtrières au nom du Bien ?

N’est-il pas urgent de revendiquer un soutien indépendant et par en bas, et donc de classe avec nos frères et sœurs d’Ukraine et de Russie qui résistent et sont jetés dans une guerre dont ils ne veulent pas et dont ils et elles seront et sont déjà les premiers à payer le prix ? Si nous sommes capables d’envisager l’hypothèse catastrophique d’une guerre nucléaire, pourquoi serait-il plus improbable d’imaginer que la solution pourrait venir d’en bas et non d’en haut, d’un mouvement de masse internationaliste, plus que de bombardements aériens ? 500 000 personnes ont manifesté contre la guerre à Berlin, des milliers de personnes ont manifesté et manifestent encore malgré la répression dans de nombreuses villes de Russie, toute une partie de la population ukrainienne réapprend l’auto-organisation. N’y a-t-il pas là une base plus crédible et plus souhaitable pour une issue progressiste à cette guerre et au réarmement généralisé dont les grands gagnants risquent bien de n’être que les semeurs de guerre et les marchands d’armes ?



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