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« Une décision insensée »

« En tant que mère, je pense qu’il ne faut pas rouvrir les écoles le 11 mai »

Mère d'un jeune collégien, Alexandra réagit face aux annonces du gouvernement, qui prévoit de rouvrir les établissements scolaires à partir du 11 mai. Entre inquiétude quant aux conditions sanitaires insuffisantes et incompréhension face au manque de logique pédagogique que porte cette décision.

jeudi 16 avril

Révolution Permanente : Pouvez-vous nous présenter votre situation, notamment en quelle classe est votre fils ?
 
Alexandra : Mon fils a treize ans, il est au collège. Dans un collège de la banlieue sud de Paris dans lequel il y a peu de moyens. Ils sont 700 élèves pour un seul CPE, c’est déjà habituellement très compliqué. Dans le contexte actuel et avec la réouverture le 11 mai, je ne suis pas du tout rassurée. Les conditions sanitaires sont déjà mauvaises en période normal. Les enfants n’osent même pas aller aux toilettes parce qu’il n’y a pas de savon. Il manque énormément de choses dans le collège.

RP : Que pensez-vous des annonces d’Emmanuel Macron, concernant la réouverture des classes à partir du 11 mai ?
 
Alexandra : Dans le contexte de crise sanitaire en cours, c’est une décision insensée. Comment maintenir dans des établissements scolaires les mesures de distanciations sociales, qui sont d’un mètre en France, et même de deux ou trois mètres dans d’autres pays ? Comment faire aussi face au manque de masques ? A l’angoisse que cette situation engendre chez les enfants et les profs ? De plus rien n’a été dit par rapport aux tests.
Maintenant ils sont en train de trouver des études pour dire que les enfants ne sont pas si porteurs asymptomatiques. Franchement c’est à s’arracher les cheveux. En général mon enfant ramène tout ce qu’il peut de l’école niveau virus, bactéries, c’est toujours comme ça. Pourquoi pour ce virus si contagieux ce serait une exception ?
 

Cela n’a aucun sens pédagogique

 
RP : Le gouvernement a promis des aménagements, cela vous paraît-il possible à mettre en place ?
 
Alexandra : Franchement, ce sont des enfants. Ça va être très très difficile pour eux après deux mois sans voir leurs copains de ne pas se toucher, de parler à moins d’un mètre. Je ne vois pas comment ça peut se faire. Les enfants ne sont pas des robots. Comment on va imposer ces distanciations aux enfants ? Je ne vois pas du tout.
En plus d’un point de vue pédagogique, je ne vois pas le sens. Toute la continuité pédagogique a été une catastrophe, vécue comme telle par plein de familles parce qu’il y a eu une pression énorme pour poursuivre la programme alors que les enfants ne sont pas encore autonomes. On avait cinq plateformes différentes qui ne marchaient pas, plein de devoirs. Cela a demandé plus de temps que celui que mon enfant passe à l’école pour essayer de suivre un peu les cours et les ressources envoyées. Tout ça n’est pas pédagogique. En plus ça a mis la pression aux parents et créé pas mal de tensions au sein des familles parce que les parents ne sont pas des profs. À mon avis, une reprise le 11 mai va encore être quelque chose de machinal, avec l’objectif de finir le programme. On ne pense pas aux enfants ni aux profs et à tout le personnel de l’éducation. On pense seulement à comment rouvrir une garderie pour que les parents reprennent le travail. C’est clair et net que c’est ça l’objectif, et non le bien être des enfants ou le soucis de rattraper le retard.
Je pense vraiment qu’en cette situation extraordinaire, il faut revoir les objectifs à la baisse. La seule chose dans l’intérêt des enfants serait peut-être que pour ceux qui ont pris plus de retard, qui n’avaient pas accès à un ordinateur, fassent des petits groupes de soutien, sur la base du volontariat des profs et des enfants pour essayer de combler un peu les failles de ces deux mois de confinement. Avec des conditions sanitaires qui le permettent évidemment. Mais reprendre l’école n’a aucune sens d’un point de vue pédagogique et cela revient à considérer les enfants comme des robots. Ce ne sont pas des robots et en plus ils sont angoissés par la situation.
 
RP : Cette réouverture est justifiée par le gouvernement par un « objectif social » et un soucis de résorber les « inégalités » face à la continuité pédagogique. Qu’en penses-tu ?
 
Alexandra : Pour moi, c’est juste un prétexte. Je le redis, mais je pense que la reprise doit se faire sur la base du volontariat et si des conditions sanitaires, qui ne mettent pas en danger enseignants et élèves, sont mises en place. Par exemple dans la classe de mon fils, ils sont 24, avec seulement 16 ou 17 élèves qui se connectent lors des classes virtuelles. Les autres ont complètement décroché. En tant qu’éducatrice, je sais à quel point le décrochage scolaire est très difficile à rattraper. A mon avis s’il y avait un objectif éducatif, ce serait de voir de quelle façon – et pas avec une pédagogie punitiviste avec les notes, etc – les enfants qui ont décroché, qui sont peut-être dans des situations sociales difficiles, peuvent être aidés. L’objectif de l’Éducation Nationale devrait être de voir de quelle façon on peut travailler en petit comité et avec un sens éducatif et non avec l’objectif de rattraper des connaissances au détriment de la situation sociale et psychologique de l’enfant. Il faut un plan spécifique pour ces enfants-là. Cela ne peut se faire qu’en petit comité, au cas par cas. À mon avis, cela pourrait être la seule chose progressiste à faire. Et bien évidemment dans des conditions d’hygiène pour les profs, les enfants et tous les personnels.
 
RP : Dans quelles conditions pensez-vous que les établissements scolaires pourraient rouvrir au 11 mai ?
 
Alexandra : Moi je pense qu’il ne faut pas réouvrir les classes le 11 mai. En tant que mère, je pense qu’il ne faut vraiment pas ré ouvrir. Et si les condition sanitaires sont réunies, il faudrait quelque chose de vraiment restreint à l’égard des enfants qui ont décroché. C’est la seule chose qui pourrait être un rattrapage et servir à donner plus de temps et d’attention aux enfants qui en ont besoin.

Propos recueillis par Jackson Leniwy




Mots-clés

11 mai   /    Continuité pédagogique   /    confinement   /    Coronavirus   /    Education nationale