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Politique

Une condamnation à caractère exceptionnel

Enlèvement, séquestration, violences : deux policiers condamnés à de la prison ferme

A Marseille, deux policiers ont été condamnés mercredi en comparution immédiate à 4 ans et 18 mois de prison ferme pour enlèvement, séquestration, violences volontaires et faux, à l'encontre de Jamshed, réfugié afghan. Une condamnation au caractère exceptionnel tant la justice, de classe, laisse habituellement les violences policières impunies.

jeudi 7 mai

Crédit photo : AFP PHOTO / THIERRY SALIOU / FILES

Le 12 avril dernier à Marseille, deux CRS, ont contrôlé et arrêté Jamshed, un jeune afghan de 27 ans. Après l’avoir relâché suite au contrôle de son titre de séjour de réfugié et invoquant des « invectives en afghan et des doigts d’honneur » pour justifier la suite, les policiers l’ont rattrapé. S’en sont suivies des violences à son égard. Entre autres, clé de bras et projection violente sur le véhicule de police, comme en attestent les caméras de vidéosurveillance.

« C’est à partir de là que Michel [Provenzano] s’est énervé », a déclaré l’adjointe de sécurité faisant partie de cette compagnie de CRS autoroutière. Les policiers l’ont par la suite séquestré, l’embarquant dans leur voiture et l’emmenant dans un endroit désert, un chemin forestier de Châteauneuf-les-Martigues, à une trentaine de kilomètres de l’interpellation. Pour justifier cette séquestration, ces derniers ont déclaré avoir choisi de « l’enlever du secteur », plutôt que de le présenter pour outrage à « un officier de police judiciaire qui nous aurait ri au nez » au prétexte de consignes destinées à limiter les gardes à vue aux seules infractions au confinement et aux violences graves.

Sur place, l’un des CRS, Mathieu Coelho a cassé le portable de Jamshed, assumant par ailleurs qu’il avait fait cela par peur que la victime de ces violences photographie la plaque de leur voiture. Jamshed a affirmé avoir été ensuite frappé à plusieurs reprises. Si les policiers démentent, leur collègue adjointe de sécurité a déclaré apercevoir Mathieu Coelho mettre « une gifle ou un coup de poing » au visage du jeune homme, qui a ensuite été abandonné sur place. Toujours selon cette dernière, le brigadier s’est félicité de ces violences, lâchant : « Ça fait du bien, ça soulage. » Un cynisme décomplexé, symbole du rôle répressif de l’institution policière et l’impunité dont ses agents jouissent.

Seulement, dans le procès verbal, c’est une version toute autre que les policiers ont donnée. Ces derniers ont en effet menti, ce qui n’est pas un cas isolé et arrive régulièrement dans les cas de violences policières. Alors qu’ils ont avoué lors du procès et suite à des preuves allant dans ce sens, avoir bel et bien séquestré et lâché Jamshad dans un chemin forestier désert, ces derniers avaient initialement mis dans le procès verbal qu’ils l’avaient déposé... à l’hôtel de police. Or, une enquête de l’IGPN a tracé leurs téléphones, dévoilant que les leurs et celui de la victime avaient suivi le même chemin ce soir là.

Ainsi, les trois CRS jugés en comparution immédiate ont été reconnus coupables d’enlèvement et séquestration, de violences volontaires et de faux. Le plus gradé des trois, Michel Provenzano, a écopé de quatre ans de prison ferme avec mandat de dépôt. Si ce dernier déclare avoir fait « une énorme boulette » étant pris dans ce qu’il appelle un « effet tunnel », il n’a cessé lors du procès, selon les médias, de décrire l’interpellé comme "provocateur" et "insultant". Argument classique visant à criminaliser la victime pour légitimer les violences policières.

Mathieu Coelho a quant à lui écopé d’un an de prison ferme avec mandat de dépôt. La policière adjointe de sécurité a quant à elle été condamné à un an avec sursis. Ils ont tous 10 jours pour faire appel. Puisqu’ils ont une inscription au casier judiciaire, les trois détenus ne pourront plus exercer le métier de policier.

Cette peine de prison à l’égard de policiers ayant commis des violences a un caractère exceptionnel. En effet, ce qui règne habituellement, c’est bel et bien l’impunité quasi totale des policiers. L’ensemble des médias dominants, à l’instar de France Info, mettent en effet en avant le caractère inédit de cette condamnation et en creux, même s’ils se cachent de l’expliciter clairement, l’impunité dont jouissent quotidiennement les policiers : « Il est déjà peu fréquent de voir des policiers jugés en comparution immédiate… Mais les peines prononcées mercredi 6 mai par le tribunal correctionnel de Marseille sont exceptionnelles ».

Cette condamnation pourrait véhiculer l’idée, dans un moment où les violences policières accentuées en période de confinement sont dénoncées et relayées sur les réseaux sociaux, que la justice puisse être impartiale et qu’on peut lui faire confiance pour obtenir justice et nous protéger des violences policières, mais il n’en est rien. Cette condamnation est une exception. L’exception ne fait pas la règle. La règle, dans cette société capitaliste, c’est que l’institution policière est une institution répressive, mise en place pour protéger les intérêts des classes dominantes. Ainsi, un policier qui réprime, qui violente, n’est pas un mauvais policier qui aurait dérapé, qui aurait fait une bavure, mais juste un policier qui fait son travail. Ce malgré les dires de la procureure qui a estimé lors que l’audience que "les fonctionnaires n’ont pas été dignes de leur uniforme", laissant croire que les violences sont le fruit de dérapages individuels.

L’autre règle, c’est que la justice est également au service des intérêts dominants, c’est une justice de classe, à deux vitesses. Et ce sont pour ces raisons que les policiers restent toujours impunis. En effet, combien de policiers condamnés suite aux nombreuses violences policières ? Combien de policiers condamnés après les décès de personnes des suites d’interpellations de la police ? Personnes qui sont bien souvent issus des classes populaires et, comme c’est le cas de Jamshed, racisées. Le combat acharné que mènent les familles de ces personnes tuées entre les mains de la police témoigne de manière criante de l’impunité dont les policiers jouissent et du véritable rôle de la justice. D’autant quand cette dernière mène un acharnement contre ces familles qui veulent obtenir justice, à l’instar de la famille d’Assa Traoré, ayant subit un véritable acharnement policier et judiciaire.

Face à cette situation, il apparaît clair que ce n’est pas aux mains de cette justice que l’on pourra se protéger de la police. Face aux violences policières qui s’accentuent en cette période de confinement, il est nécessaire que nous prenions les choses en main pour nous protéger nous même, à travers notamment la création de comités de quartiers.

Une tâche urgente au regard de la crise sanitaire et économique, qui va engendrer beaucoup de précarité, d’attaques, mais également possiblement de nouveaux épisodes de révoltes et de luttes, que l’État ne se gênera pas de réprimer grâce à sa police.




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