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Entretien. « La lutte d’Amazon reflète un changement de conscience dans la jeunesse précarisée »

Le 1er avril, les travailleurs d’Amazon à New York ont voté pour former leur propre syndicat, c’est une première victoire sur le géant de la logistique. Et ce n’est pas un cas isolé aux États-Unis ! En effet, une nouvelle génération commence à se battre pour ses droits au travail, en commençant par le droit à se syndiquer. Pour en parler, une interview de Jimena Vergara, du Comité de rédaction de Left Voice qui fait partie du Réseau international des journaux de Révolution Permanente.

vendredi 8 avril

Crédit photo : EDUARDO MUNOZ AVAREZ / AP

Qu’est-ce qui change aux États-Unis ? Pour répondre à cette question, nous traduisons un entretien avec Jimena Vergara membre du comité de rédaction de Left Voice, le site aux États-Unis qui fait partie de notre réseau international de journaux. L’article original est paru dans La Izquierda Diario.

Nous venons d’assister à une victoire historique pour les travailleurs d’Amazon. Qu’ont-ils dû affronter pour remporter le « Amazon Labor Union », le premier syndicat chez Amazon aux Etats-Unis, et pourquoi cette victoire est-elle si importante ?

Jimena Vergara : Effectivement, c’est une grande victoire pour l’ensemble de la classe ouvrière américaine. C’est un combat qui rappelle à tout le monde celui de David contre Goliath, car ces travailleurs ont défié Jeff Bezos, le géant international de la logistique et super-exploiteur notoire de travailleurs du monde entier.

Comment en sommes-nous arrivés là ? Tout d’abord, il faut expliquer que les conditions de travail chez Amazon sont terribles. Les travailleurs du groupe sont parmi les plus exploités du pays, avec des journées exténuantes. Dans certains entrepôts, par exemple, au début de la pandémie, le salaire était de 7 dollars de l’heure, ce qui est bien inférieur à ce que l’on considère comme le salaire minimum de 15 dollars, qui est le salaire de base pour survivre.

En outre, l’année dernière, de nombreux travailleurs sont morts dans des "accidents du travail", qui ne sont rien d’autres que des crimes industriels, dans les entrepôts d’Amazon. Six d’entre eux sont morts pendant la tornade qui a frappé l’ouest du pays en décembre, parce que la direction ne voulait pas les laisser partir ni leur permettre d’évacuer l’entrepôt situé dans le Kentucky. Quelques heures plus tard, un autre travailleur est mort d’un accident vasculaire cérébral parce qu’il n’a pas pu sortir de l’entrepôt.

L’usage de la technologie par Amazon est également tristement connu au niveau international. Et pour cause, Amazon a développé des outils technologiques pour surveiller les travailleurs en permanence. En 2020, par exemple, Amazon a lancé ce que l’on appelle l’AWS, une technologie de vision par ordinateur qui permet d’analyser les images des caméras de sécurité dans les entrepôts et sur les lieux de travail afin de détecter les cas où les employés ne respectent pas les règles qu’imposent les différents entrepôts.

Ce sont des conditions terribles. Il s’agit, comme vous le savez, d’un secteur où les travailleurs doivent suivre le rythme des robots, notamment à Staten Island, où se trouve l’entrepôt qui vient d’être syndiqué. Comme on l’a vu lors de la pandémie, les robots n’ont pas remplacé les travailleurs, mais ces derniers ont dû subir des journées de travail plus longues, qui leur sont imposées par le rythme de ces mêmes nouvelles technologies.

Il s’agit donc de conditions très difficiles, et ce, sans avantages sociaux et sans syndicat.

Pourquoi la formation de ce syndicat est-elle si novatrice ?

JV : La victoire soudaine des syndicats à Staten Island remet en question les campagnes syndicales classiques qui se déroulent traditionnellement aux États-Unis. Ces campagnes reposent sur de grands syndicats, dont beaucoup sont liés au Parti démocrate, et le processus est constitué d’années et d’années de négociations, de réunions individuelles, où tout avance à pas de tortue. Avec ce nouvel activisme qui émerge notamment dans l’entrepôt de Staten Island, c’est un syndicat qui émerge de manière inédite.

Par exemple, ils se sont présentés devant le National Labor Relations Board (NLRB) avec seulement 30 % des signatures des travailleurs de cet entrepôt indiquant qu’ils soutiendraient la formation éventuelle d’un syndicat, ce qui n’est jamais fait traditionnellement. C’était l’année dernière. Tout le monde pensait qu’il y avait un très mauvais rapport de force à l’intérieur de l’usine, mais les militants ont commencé à s’organiser dans la clandestinité, à faire pression pour une solidarité entre les travailleurs de toute nationalité. Une nécessité quand on sait qu’à Staten Island il y a des travailleurs immigrés d’Afrique, d’Amérique centrale et du Moyen-Orient.

Ils ont donc commencé à favoriser la solidarité entre les immigrés et ont également créé de nouveaux réseaux au sein de l’entrepôt. Les organisateurs ont expliqué avoir été inspirés par certaines tactiques du mouvement ouvrier des années 30, notamment dans les grèves de l’acier, forgeant une pratique militante plus combative.

En réponse, les patrons, avec leurs avocats, convoquent les travailleurs pour chercher à les convaincre que les syndicats sont inutiles. Les militants ont fait irruption dans ces réunions pour dénoncer ces pratiques antisyndicales qui visent à intimider les travailleurs en les empêchant de s’organiser.

C’est comme ça que les travailleurs d’Amazon de l’entrepôt JFK8 de Staten Island, qui compte 8 000 travailleurs à New York, ont remporté cette grande victoire. C’est ainsi qu’ils ont gagné l’Amazon Labor Union (ALU).

Pour vous donner une idée de ce à quoi ils ont dû faire face, il faut avoir en tête qu’Amazon paie 4 millions de dollars par an rien que pour ce qu’on appelle ici le "Union Busting", c’est-à-dire ces campagnes antisyndicales menées par ces cabinets d’avocats contre toute tentative de syndicalisation.

Aujourd’hui certaines enquêtes font état d’un changement dans la prise de conscience, notamment chez les jeunes, de la nécessité de se syndiquer et de défendre leurs droits. Les États-Unis est un pays où le taux de syndicalisation est très faible, environ 6 % dans l’emploi privé, qu’est-ce qui change ?

JV : En effet, l’année dernière, Gallup a publié un sondage très intéressant selon lequel 65% de la population américaine soutient la syndicalisation. Pourquoi est-ce si frappant ? Parce que les États-Unis ont été, avec le Chili, l’un des grands laboratoires de l’offensive néolibérale et que celle-ci a entraîné une terrible offensive contre les organisations de travailleurs et les conditions de travail de la classe ouvrière, mais aussi une offensive idéologique où les capitalistes ont réussi à présenter les syndicats comme des institutions dépassées qui abusaient des travailleurs, qu’ils étaient inutiles, etc…

De toute évidence, il y a eu un changement copernicien dans l’idéologie, et cela a pris de l’ampleur dans l’imagination et l’esprit des travailleurs et des masses. C’est aussi le produit de la lassitude due aux conditions de précarité imposées pendant l’offensive néolibérale.

Comme vous l’avez dit, le taux de syndicalisation aux États-Unis est très faible, 6 % dans le secteur privé. Les travailleurs sont donc essentiellement exposés à la cupidité des patrons, à ces formes obscènes d’exploitation, qui ont été mises en évidence lors de la pandémie. Des conditions imposées par le néolibéralisme qui impliquent des contrats de deux ou trois mois, des salaires de misère, des horaires de travail épuisants, pour répondre aux exigences de l’industrie logistique. Qui font écho de manière générale à la grande précarité des conditions de vie de la classe ouvrière américaine, qui se sont exacerbées pendant la pandémie et qui génèrent cette lassitude et cette colère dans des secteurs de la classe ouvrière qui ne veulent plus vivre dans ces conditions.

Il y a aussi une chose importante à retenir. La pandémie a montré que les travailleurs essentiels sont ceux qui sont chargés de faire bouger et développer toute l’économie, de distribuer les biens. Et cela a été démontré y compris contre cette idée que les robots remplaceraient les travailleurs. Chez Amazon, cela a été rendu visible par la quantité de travail humain nécessaire pour que Jeff Bezos triple presque sa fortune et que sa société gagne des millions pendant la pandémie.
C’est un symptôme que l’on voit depuis 2017 et 2018 avec encore récemment le grand « printemps des enseignants » : ces derniers ont mené une bataille pour dénoncer des situations générées par le néolibéralisme. Une situation que l’on retrouve aussi dans d’autres luttes, mais où le point commun est que beaucoup d’entre elles sont menées par des travailleurs précaires qui veulent un syndicat.
Des centaines de restaurants et de cafés ont déjà tenté de se syndiquer à travers le pays, et l’exemple le plus flagrant est la campagne nationale de syndicalisation réussie chez Starbucks, qui a eu un impact international. Des militants de Starbucks ont été renvoyés de plusieurs cafés pour avoir tenté de se syndiquer, alors qu’ils ont obtenu des syndicats dans des villes telles que Buffalo, New York, Boston, Arizona, Floride et d’autres villes et États.

C’est ce que l’on appelle la "génération U", c’est-à-dire la génération de jeunes travailleurs qui refusent de se plier aux règles que le néolibéralisme leur a imposées. Nous avions déjà vu avant la lutte pour le syndicat de Staten Island, que depuis la fin de l’année dernière, il y avait un phénomène appelé la grande démission où au moins 8 millions de travailleurs aux États-Unis ont quitté leur emploi parce qu’ils considéraient qu’ils occupaient des emplois de pacotille et parce qu’ils en avaient assez des conditions de travail terribles qui leurs étaient imposées.

Et c’est cette même génération qui est profondément endettée parce que dans de nombreux cas, elle a dû payer des études universitaires très coûteuses. C’est une génération qui n’a pas grand-chose à perdre, qui est très politisée et qui veut que les syndicats soient un outil démocratique pour défendre leurs intérêts contre les patrons.

Vous avez mentionné la question de la fraternisation entre les travailleurs de différentes origines. Les États-Unis ont connu un autre phénomène de lutte, avec une forte composante jeune : Black Lives Matter (BLM), qui a mis sur la table la question du racisme institutionnel et qui s’est même étendu à d’autres pays. Y a-t-il des points de contact entre ces jeunes de BLM et la "Génération U" ?

JV : En effet, une partie de cette génération qui a vécu et participé au mouvement Black Lives Matter se retrouve aujourd’hui à travailler et à militer chez Amazon. Ils sont arrivés avec la vocation d’organiser les travailleurs, de fraterniser et de s’organiser pour construire un syndicat. Ces militants ont conscience qu’ils luttent contre le capitalisme et que le capitalisme est un système profondément raciste, donc que les deux luttes vont de pair.

Il s’agit d’une relation qui s’était déjà établie de manière embryonnaire dans l’usine Amazon de Bessemer, en Alabama, où les militants de BLM ont également joué un rôle d’organisateurs des luttes au sein de l’usine. Il y a donc un lien énorme entre les deux.

On peut aussi noter que la main-d’œuvre d’Amazon à Staten Island est en grande majorité noire et latino, de sorte que cette campagne a été menée, comme on peut le voir dans les interviews de presse, par des jeunes noirs et latinos qui sont à l’avant-garde de ce processus d’organisation.

Aujourd’hui certaines enquêtes font état d’un changement dans la prise de conscience, notamment chez les jeunes, de la nécessité de se syndiquer et de défendre leurs droits. Les États-Unis est un pays où le taux de syndicalisation est très faible, environ 6 % dans l’emploi privé, qu’est-ce qui change ?

JV : En effet, l’année dernière, Gallup a publié un sondage très intéressant selon lequel 65% de la population américaine soutient la syndicalisation. Pourquoi est-ce si frappant ? Parce que les États-Unis ont été, avec le Chili, l’un des grands laboratoires de l’offensive néolibérale et que celle-ci a entraîné une terrible offensive contre les organisations de travailleurs et les conditions de travail de la classe ouvrière, mais aussi une offensive idéologique où les capitalistes ont réussi à présenter les syndicats comme des institutions dépassées qui abusaient des travailleurs, qu’ils étaient inutiles, etc.

De toute évidence, il y a eu un changement copernicien dans l’idéologie, et cela a pris de l’ampleur dans l’imagination et l’esprit des travailleurs et des masses. C’est aussi le produit de la lassitude due aux conditions de précarité imposées pendant l’offensive néolibérale.

Comme vous l’avez dit, le taux de syndicalisation aux États-Unis est très faible, 6 % dans le secteur privé. Les travailleurs sont donc essentiellement exposés à la cupidité des patrons, à ces formes obscènes d’exploitation, qui ont été mises en évidence lors de la pandémie. Des conditions imposées par le néolibéralisme qui impliquent des contrats de deux ou trois mois, des salaires de misère, des horaires de travail épuisants, pour répondre aux exigences de l’industrie logistique. Qui font écho de manière générale à la grande précarité des conditions de vie de la classe ouvrière américaine, qui se sont exacerbées pendant la pandémie et qui génèrent cette lassitude et cette colère dans des secteurs de la classe ouvrière qui ne veulent plus vivre dans ces conditions.

Il y a aussi une chose importante à retenir. La pandémie a montré que les travailleurs essentiels sont ceux qui sont chargés de faire bouger et développer toute l’économie, de distribuer les biens. Et cela a été démontré y compris contre cette idée que les robots remplaceraient les travailleurs. Chez Amazon, cela a été rendu visible par la quantité de travail humain nécessaire pour que Jeff Bezos triple presque sa fortune et que sa société gagne des millions pendant la pandémie.
C’est un symptôme que l’on voit depuis 2017 et 2018 avec encore récemment le grand « printemps des enseignants » : ces derniers ont mené une bataille pour dénoncer des situations générées par le néolibéralisme. Une situation que l’on retrouve aussi dans d’autres luttes, mais où le point commun est que beaucoup d’entre elles sont menées par des travailleurs précaires qui veulent un syndicat.
Des centaines de restaurants et de cafés ont déjà tenté de se syndiquer à travers le pays, et l’exemple le plus flagrant est la campagne nationale de syndicalisation réussie chez Starbucks, qui a eu un impact international. Des militants de Starbucks ont été renvoyés de plusieurs cafés pour avoir tenté de se syndiquer, alors qu’ils ont obtenu des syndicats dans des villes telles que Buffalo, New York, Boston, Arizona, Floride et d’autres villes et États.

C’est ce que l’on appelle la "génération U", c’est-à-dire la génération de jeunes travailleurs qui refusent de se plier aux règles que le néolibéralisme leur a imposées. Nous avions déjà vu avant la lutte pour le syndicat de Staten Island, que depuis la fin de l’année dernière, il y avait un phénomène appelé la grande démission où au moins 8 millions de travailleurs aux États-Unis ont quitté leur emploi parce qu’ils considéraient qu’ils occupaient des emplois de pacotille et parce qu’ils en avaient assez des conditions de travail terribles qui leur étaient imposées.

Et c’est cette même génération qui est profondément endettée parce que dans de nombreux cas, elle a dû payer des études universitaires très coûteuses. C’est une génération qui n’a pas grand-chose à perdre, qui est très politisée et qui veut que les syndicats soient un outil démocratique pour défendre leurs intérêts contre les patrons.

Vous avez mentionné la question de la fraternisation entre les travailleurs de différentes origines. Les États-Unis ont connu un autre phénomène de lutte, avec une forte composante jeune : Black Lives Matter (BLM), qui a mis sur la table la question du racisme institutionnel et qui s’est même étendu à d’autres pays. Y a-t-il des points de contact entre ces jeunes de BLM et la "Génération U" ?

JV : En effet, une partie de cette génération qui a vécu et participé au mouvement Black Lives Matter se retrouve aujourd’hui à travailler et à militer chez Amazon. Ils sont arrivés avec la vocation d’organiser les travailleurs, de fraterniser et de s’organiser pour construire un syndicat. Ces militants ont conscience qu’ils luttent contre le capitalisme et que le capitalisme est un système profondément raciste, donc que les deux luttes vont de pair.

Il s’agit d’une relation qui s’était déjà établie de manière embryonnaire dans l’usine Amazon de Bessemer, en Alabama, où les militants de BLM ont également joué un rôle d’organisateurs des luttes au sein de l’usine. Il y a donc un lien énorme entre les deux.

On peut aussi noter que la main-d’œuvre d’Amazon à Staten Island est en grande majorité noire et latino, de sorte que cette campagne a été menée, comme on peut le voir dans les interviews de presse, par des jeunes noirs et latinos qui sont à l’avant-garde de ce processus d’organisation.

De nombreux analystes parlent de l’impact que pourrait avoir cette victoire historique. Comment le voyez-vous ?

JV : Je pense que oui, que cette victoire a un impact fort, c’est une première internationale ! Il s’agit d’Amazon, l’entreprise de Jeff Bezos, et c’est l’une des sociétés les plus détestées en raison de ce que je disais plus haut. Une haine qui s’est amplifiée pendant la pandémie et qui s’est manifestée contre le super riches, ce qui lui confère ce caractère symbolique, pas seulement aux États-Unis, mais aussi au niveau international.

Il y a aussi trois choses importantes à noter : la première est qu’il s’agit de la logistique, et que c’est un secteur sensible pour la reproduction capitaliste. Deuxièmement, il y a beaucoup de jeunes immigrés comme protagonistes de ces luttes, qui sont de la première ou de la deuxième génération et qui ont des liens avec les pays semi-coloniaux que les États-Unis oppriment. L’impact international en est d’autant plus grand et en fait un exemple à suivre pour les travailleurs du monde entier chez Amazon.

Donc, le fait que cela se passe aux États-Unis et à New York, au cœur de l’impérialisme américain, en battant un géant, je pense que cela va certainement inspirer les jeunes précaires partout en Amérique latine, en Europe, qui travaillent exactement dans les mêmes conditions. On voit à l’œuvre une génération de jeunes qui n’a rien à perdre, qui ne doit rien au capitalisme. Cela peut donc certainement déclencher une vague de fond, comme nous l’avons déjà vu avec Black Lives Matter au niveau international.



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