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Jeunesse

Crise économique et maintien des partiels

Entretien avec Michael Zemmour, professeur à La Sorbonne : "Le plus dommageable est l’incertitude dans laquelle on laisse les étudiants"

Dans les universités, on assiste depuis plusieurs semaines à une colère croissante face au maintien des examens. Egalement, la crise économique commence à toucher brutalement la jeunesse. À cette occasion, Révolution permanente et Le Poing Levé se sont entretenus avec Michael Zemmour, maître de conférence en économie à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

vendredi 8 mai

Propos recueillis par Nathan Erderof

Révolution permanente : Vous avez écrit un article pour Alternative économique, Les précaires, laissés pour compte de la crise sanitaire, dans lequel vous revenez sur l’exacerbation des inégalités dans la pandémie en cours, et sur la mise en danger des foyers les plus précaires. Face à la crise, la jeunesse est en première ligne. De nombreux journaux se sont fait l’écho de situations parfois d’extrême précarité, comme cela a été dénoncé par des enseignants dans une tribune publiée dans Le Monde « Privés de jobs, cloîtrés, les étudiants les plus démunis sont tenaillés par la faim et l’angoisse ».

Michael Zemmour : La crise économique qu’on vit est considérable. On n’en est probablement qu’au début. Il y a ce qu’on appelle en économie une incertitude radicale. La crise est importante, elle est sans précédent dans les conditions dans lesquelles elle survient. Et donc toutes les prévisions ne sont que des hypothèses. Sur la suite, sa durée, son intensité, cela dépend de choses qu’on ne connaît pas, c’est-à-dire le développement de la crise sanitaire. Cela va dépendre aussi de comment ça se passe ailleurs dans le monde, on a vraiment un phénomène probable d’amplification de la crise du fait qu’elle arrive dans tous les pays développés en même temps.

Pour amortir les conséquences sociales immédiates de la crise, des mesures importantes de chômage partiel ont été annoncées tôt, en mars. Celles-ci sont réellement efficaces pour protéger une majorité de ménages, mais elles ne couvrent pas toutes les situations. Tardivement le gouvernement a annoncé des aides d’urgence pour un certain nombre de ménages, ceux qui ont des minimas sociaux, ou certains ménages qui touchent les aides au logement avec enfant.

L’aide d’urgence est de 150 euros par ménage, augmentée de 100 euros par enfant. Un montant à la fois très faible pour plus de deux mois de confinement et versé très tardivement, le 15 mai. Enfin, le 4 mai seulement, le gouvernement a finalement annoncé une aide de 200€ pour les jeunes de moins de 25 ans, allocataires des aides au logement ou ayant perdu leur job, mais cette aide, d’un montant faible rapporté à la période mars-juin, ne sera versée qu’à la mi-juin.

Pour les indépendants il y a aussi eu des mesures mais elles ne couvrent pas forcément tout le monde, par exemple les auto-entrepreneurs qui se sont engagés dans le métier depuis septembre. On peut penser aux livreurs Deliveroo, aux chauffeurs Uber, … Bref, il y a vraiment des trous dans la protection. Le gouvernement a réagi de manière tardive et timorée, ce qui explique la détresse économique et sociale dont on reçoit des témoignages tous les jours.

La jeunesse est dans un état de précarité importante. Il est difficile de mesurer précisément les effets de la crise en temps réels sur les jeunes, mais ce qu’on sait, c’est de quoi vivent les étudiants et les étudiantes en période ordinaire. Ils vivent de manière très hétérogène de leur bourse, de leur job, un peu des aides au logement, de l’accès au CROUS et de l’aide de leur famille. Et donc ce n’est pas très surprenant dans la situation de crise, qu’une part des étudiants qui perdent leur job et qui n’ont plus accès au Crous, doivent faire face à une grande situation de précarité. En principe, les personnes qui sont sous contrat pendant le confinement mais dont l’entreprises est arrêtée sont concernées par le chômage partiel. 

Mais il y a un très grand nombre de cas, qui concernent particulièrement les jeunes, où le chômage partiel risque de ne pas s’appliquer : ceux qui étaient dans des CDD très courts par exemple dans la restauration, ou ceux qui travaillaient en intérim sont hors du dispositif du chômage partiel. Il se trouve que de plus, les étudiants n’ont pas, sauf exception, accès non plus à l’assurance chômage et qu’en plus les moins de 25 ans n’ont pas accès non plus aux minimas sociaux de type RSA. Et donc ça fait quand même beaucoup de profils qui risquent de se retrouver sans ressources, éventuellement avec des familles qui n’ont pas les moyens ou qui déjà préalablement ne les aidaient pas. On peut penser notamment aux étudiants étrangers qui sont très souvent non éligibles aux bourses du Crous, à une bonne partie des étudiants salariés, et puis à n’importe quel profil étudiant, notamment tous les étudiants autonomes.

Enfin pendant la période, la facture alimentaire augmente puisque les services de restauration du CROUS (dont on mesure l’importance sociale), sont fermés.
Ce qui est frappant c’est que cette situation était prévisible : on connaît les dispositifs sociaux, on sait que notre système de couverture sociale ne couvre pas très bien les jeunes, de manière d’ailleurs un peu volontaire. La situation du confinement et de la crise déclenche des souffrances psychologiques qui ne sont pas évidentes à traiter, liées au stress et à l’isolement. Mais les conséquences économiques et sociales, elles auraient pu être bien mieux amorties, par des décisions simples, renvoyer aux banques alimentaires qui sont débordées, n’apparait pas juste et en plus ça n’apparait pas être efficace comme gestion sanitaire et sociale de la crise.

Difficile de dire à quoi est dû ce manque de réaction : la volonté de ne pas dissuader les précaires d’accepter des jobs durant le confinement ? Un manque de conscience de certaines réalités sociales ? En tout cas ces circonstances mettent en lumière l’urgence de mettre en place de véritables protections sociales de plein droit pour la jeunesse, en supprimant les barrières d’âge des minimas sociaux, et en adaptant les règles de l’assurance chômage aux trajectoires des jeunes.

RP : Dans les universités, les présidences maintiennent coûte que coûte les examens malgré le caractère exceptionnel de la situation que vous décrivez plus haut, et la colère que cela engendre chez les étudiants. A Paris 1, les organisations étudiantes avec le soutien de certains professeurs ont réussi à imposer la note du 10 plancher pour le second semestre, ce qui génère beaucoup de tensions avec l’Ecole de droit de La Sorbonne. C’est aussi une politique appuyée par le Ministère de l’Enseignement supérieur qui menace de mise sous tutelle et de recours administratif les universités où serait voté comme à Paris 1 le 10 améliorable, revendication d’une large majorité d’étudiants.

M.Z : J’ai du mal à comprendre la position des présidences d’universités, je ne la comprends pas. J’ai l’impression, y compris parfois dans de bonnes intentions, qu’on a été prisonniers d’une illusion de normalité. Tout de suite a été annoncé : "on continue quasiment comme si de rien n’était". Alors effectivement, et on le voit y compris face à l’isolement, maintenir un vrai lien pédagogique avec de l’enseignement permet de moins tourner en rond, de rendre la période utile pour ceux qui le peuvent, d’essayer d’aller de l’avant.

Par contre cette illusion de normalité peut être dangereuse parce qu’elle ne correspond pas à la réalité et augmente le stress des étudiant.e.s et des personnels. On voit bien que la situation n’est pas normale, elle est dégradée : certains sont malades, n’ont pas accès à internet, ont des enfants à garder, sont stressés, etc. Donc je ne comprends pas ce qu’on cherche à préserver à tout prix, notamment en faisant mine de maintenir des examens pour le second semestre.

Ce qui me paraît le plus dommageable en définitive, c’est l’incertitude dans laquelle on laisse les étudiants depuis le début. A titre personnel, en tant qu’enseignant et avec mes collègues, la première chose que nous avons faite était de dire à nos étudiants qu’ils n’avaient pas à s’inquiéter peu importe les modalités d’évaluation votées. S’ils sont là et qu’ils arrivent à travailler on essaiera de le prendre en compte, si c’est autorisé. S’ils ne sont pas là et qu’ils ne peuvent pas rendre de devoirs, qu’ils ne s’inquiètent surtout pas. Plutôt que de laisser courir cette incertitude et de courir après une évaluation dont on ne voit pas très bien le sens qu’elle a de toute façon, on aurait dû annoncer tout de suite des mesures qui rassurent et sécurisent tout le monde. Ce qui aurait pu permettre de maintenir le lien pédagogique sans chercher à inventer des modalités d’une évaluation de toute façon impossible.




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