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Monde

Tournant autoritaire au pays de la « Révolution citoyenne »

Equateur. Rafael Correa dissout une ONG écologiste de défense des terres d’une communauté indigène

Ivonne Yanez est une des fondatrices d’Acción Ecológica, organisation non-gouvernementale écologiste basée en Equateur. En ce moment se déroule un conflit social important au Sud-Est du pays, où le gouvernement de Rafael Correa et une transnationale minière ont délogé une communauté Shuar (Nankints) pour débuter un projet d’exploitation minière. Son organisation a soutenu la lutte de Nankints, ce qui lui a valu une dissolution par décret de la part du Ministère de l’intérieur. Nous l’avons interviewée.

lundi 2 janvier 2017

Comment est-ce que s’est déroulé le conflit jusqu’à la dissolution ?

Tout d’abord je voudrais dire qu’en ce moment nous sommes sous le coup d’une procédure de dissolution demandée par le Ministère de l’Intérieur et le Ministère de l’Environnement. Nous devons rendre les preuves de notre dissolution le 6 janvier. Le Ministère de l’Intérieur nous accuse principalement de deux choses : que nous avons appelé à la violence dans la zone de Nankins, et que nous dénonçons les impacts environnementaux des projets extractifs.

Il y a eu plusieurs concessions à des entreprises minières dans le territoire Shuar sous ce gouvernement. Mais les Shuar ont toujours résisté à des interventions extérieures, comme à celle de l’Eglise, de l’Etat, etc. Cette fois-ci ils ont réagi fortement à l’expansion de l’exploitation minière à grande échelle. En plus, trois dirigeants Shuar ont été assassinés sous le gouvernement Correa, sans qu’on ait retrouvé les coupables. Depuis quelques semaines, le conflit à Nankints s’est radicalisé autour de l’occupation d’un campement minier par les habitants et il y a eu ensuite une militarisation de zone.

La tentative du gouvernement de nous mettre en lien avec le conflit qui se déroule dans le Sud Est du pays n’est qu’un prétexte pour nous enlever le statut juridique et essayer de faire taire nos critiques aux politiques et projets qui affectent les territoires et violent les droits de la Nature. Cela fait plus de trente ans, donc non seulement sous le gouvernement de Rafael Correa, que Acción Ecológica informe sur les projets, défend une conscience écologiste en Equateur et travaille de près avec les organisations et mouvements sociaux. Défendre les droits n’est pas un crime, mais une obligationpour toutes les personnes en Equateur et dans le monde.

C’est pour cela que nous avons soutenu, avec d’autres organisations, le peuple Shuar, puisque celui-ci considère que les activités minières vont affecter leur territoire ancestral et leurs conditions de vie.

Ce n’est pourtant pas la première fois que le gouvernement de Rafael Correa dissout votre organisation. Il l’avait déjà fait en 2009. Avec quels arguments ? Qu’est-ce qui s’est passé à l’époque ?

En bref, c’était avec les mêmes arguments, c’est-à-dire qu’on s’est soi-disant pas tenu aux objectifs pour lesquels on s’est fondés. C’est ridicule, parce que l’article 2 de nos objectifs dit clairement que nous avons été constitués pour « promouvoir la défense des droits de la Nature dans le but d’assurer la préservation d’un environnement sain et atteindre les droits du bien-vivre ». En 2009 notre dissolution a eu lieu pendant le débat sur la loi des Mines à laquelle on s’est opposés parce qu’elle mettait les droits des entreprises minières au-dessus des droits des peuples indigènes. Pareil qu’aujourd’hui, des milliers de personnes ont manifesté leur solidarité. Il y a eu beaucoup de pression internationale et on a récupéré notre statut juridique quelques mois plus tard. Pourtant, nous sommes dans une autreconjoncture politique,ainsi même avec une grande pression internationale - par exemple, cinq rapporteurs de l’ONU se sont déjà manifestés pour le droit à la libre association en Equateur -nous craignons qu’il s’agisse d’une décision définitive. Pourtant, nous luttons à différents niveaux : au niveau légal, de la communication, appel à la solidarité, etc. Ceci inclut la visibilisation du fait que Acción Ecológica a fait l’objet non seulement d’une dissolution, mais aussi d’insultes, d’accusations publiques contre nos membres, de campagnes pour dégrader notre image, d’intimidation, d’espionnage, de vols, et même d’une agression sexuelle, ce qui prouve qu’il y a une logique générale de harcèlement et criminalisation de notre travail de défense des droits de l’homme et de la nature.

De même, Pachamama, une autre organisation, a déjà été dissoute. C’était pour quelles raisons ?

Le gouvernement a dissout Pachamapa, une organisation de soutien aux peuples indigènes, parce qu’elle aurait appelé à la violence. Mais il a aussi, dans une attaque sans précédent contre le mouvement syndical, dissout le syndicat historique d’enseignants, l’UNE1. Il a également essayé de fermer Fundamedios, un média alternatif. Il a fait ceci en faisant recours aux décrets qui régulent et contrôlent le fonctionnement des ONG, les mêmes qui ont été dénoncés face à la Court constitutionnelle et des instances internationales comme l’ONU ou le CIDH.

Qu’est-ce qui va se passer maintenant ? J’ai vu que vous avez commencé à mener une campagne internationale de solidarité avec Accion Ecologica et le peuple Shuar. Où est-ce que ça en est ?

Comme je le disais, la solidarité est immense. Plusieurs personnalités, comme le prix Nobel Adolfo Pérez Esquivel, ont exprimé leur soutien. Plusieurs intellectuels de gauche en Amérique Latine, Europe ou EEUU, des camarades en Afrique, en Asie, etc., ont exprimé leurs inquiétudes.

Il s’agit d’un coup fatal à la démocratie en Equateur. Cela crée un précédent néfaste,en interdisant que des organisations ou des communautés dénoncent les impacts environnementaux ou sociaux, qu’on ne puisse pas s’organiser en défense de leurs droits, etc.

Quelles conséquences a le conflit pour l’image de Rafael Correa ?

Cetteacharnement contre Acción Ecológica et le peuple Shuar a des conséquences négatives pour l’image de Rafael Correa. De fait, plusieurs de ceux qui ont écrit des lettres de soutien sont des camarades de gauche qui portent un nouveau regard sur le gouvernement de Correa. Ils comprennent que celui-ci n’est pas un vrai gouvernement de gauche, qu’il s’agit d’un gouvernement autoritaire qui réprime, qu’il n’y a pas de changements structurels dans l’économie ou la société, qu’il signe des accords de libre commerce, qu’il a livré les secteurs stratégiques de l’économie aux transnationales, qu’il a enrichi les banquiers, qu’il s’agitd’un Etat corrompu, qu’il y a une criminalisation de ceux qui pensent autrement, qu’il a réduit la démocratie et qu’il a un grand mépris pour les peuples indigènes, l’écologie et les femmes.

C’est curieux qu’il y ait encore des organisations de gauche dans d’autres pays qui le défendent. C’est incroyable, mais il y en a… J’espère que ça ne durera pas longtemps et qu’ilsvoient vitela réalité en face.

Le mouvement indigène équatorien a été particulièrement important dans la lutte contre les gouvernements néolibéraux des années 1990 et 2000, jusqu’à l’arrivée de Correa au pouvoir. Qu’est-ce qu’il est devenu depuis ?

Effectivement, la CONAIE2, et en général le mouvement indigène équatorien, a été un des principaux acteurs de changement en Amérique Latine. Malheureusement, ces dix dernières années il a été durement frappé. Le clientélisme de l’Etat a miné les bases des organisations indigènes, plusieurs de leurs dirigeants ont été poursuivis ou emprisonnés, et le gouvernement de Correa est allé jusqu’à essayer de déloger la CONAIE de son siège. Il a cédé en dernière instance sous la pression internationale. Maintenant le gouvernement cherche à en finir avec n’importe quelle source de contestation de ses politiques. Les partis de gauche, les organisations syndicales, indigènes, écologistes, sont un obstacle pour le projet politique de Correa, qui est un capitalisme extractiviste, avec des traits néo-libéraux. Il a même osé dire publiquement que la société civile « c’étaitlui ».

Qu’en est-il des promesses de changement social et ses prises de position internationales ?

Même s’il a essayé pendant dix ans de réaliser des changements sociaux, ça n’a finalement rien donné. Principalement parce qu’il n’y a eu aucun changement radical dans la politique économique. Le pays continue à dépendre presque exclusivement de ses ressourcespétrolières, tandis que la terre est encore concentrée dans peu de mains, au grand malheur des petits paysans et des communautés indigènes. On vit toujours sous une économie basée surl’exportation de matières premières. Toutes les réformes de l’éducation n’ont fait que détruire l’enseignement bilingue, et créé un système élitiste et méritocratique qui a laissé des milliers de jeunes sansaccès à l’université. Dans la santé, alors qu’il avait promis un développement de la santé publique, il y a eu un transfert massif de moyens au secteur privé. La sécurité sociale est venue une caisse où le gouvernement pioche pour couvrir le déficit fiscal. Dans le meilleur style néo-libéral, on paie toujours la dette externe et on coupe les budgets de la santé et de l’éducation.

Au niveau international il suffit de voir les faits : il donne l’asile politique à Assange, mais vend le pays aux entreprises transnationales. Il chante « El pueblo unido », mais emprisonne des dirigeants syndicaux et indigènes. Il parle d’anti-impérialisme, mais signe les traités de libre commerce avec l’Union Européenne. Il expulse des sans-papiers haïtiens et offre l’asile politique à Bachar el-Assad et traite Erdogan comme un invité d’honneur.

Comme je l’ai déjà dit, la propagande de l’Etat n’est pas seulement nationale, mais internationale.

Pour finir, le gouvernement a du faire face en 2015 à des mouvements d’opposition de la droite, qui souhaite un retour à l’ordre néolibéral passé, et du mouvement ouvrier et indigène, contre les réformes anti-sociales ( http://www.revolutionpermanente.fr/Equateur-A-la-veille-de-la-greve-generale ). Pourtant, malgré la crise dans laquelle se trouve le gouvernement, il ne semble pas qu’une alternative à la droite néolibérale ou au corréisme ait émergé de ces protestations. Quelles sont les perspectives pour 2017 ?

La gauche a été démantelée et frappée pendant dix ans. Il n’y a donc aucun candidat « alternatif » à gauche. Malheureusement les candidats de la droite ont des intentions de vote assez élevées.

En plus, il est évident que Correa et ses alliés veulent se présenter comme un rempart à un éventuel retour de la droite. Il entretien donc son réseau de clientélisme pour acheter des votes pour Lenin Moreno, son candidat. Mais, le problème est que Correa a déjà gouverné comme n’importe quel président de droite ! Il faut être aveugle pour ne pas voir cela de l’extérieur.

Il reste un peu moins de deux mois de campagne électorale jusqu’au 19 février. Il y a encore 45% d’indécis. Rien n’est dit, mais on craint que le corréïsme risque de gouverner quatre ans de plus. Une victoire de la droite, certes avec un terrain préparé par Correa, pourrait peut-être permettre de reconstruire les mouvements sociaux, mais rien n’est sûr pour le moment.

1Union nationale des éducateurs, principal syndicat d’enseignants en Equateur, fondé en 1944 et d’une longue tradition de lutte.

2Confédération des nationalités indigènes de l’Équateur, principale organisation indigne du pays




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