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Notre classe

Réaction au discours de Macron

Éric Tricot, infirmier-anesthésiste : « Il va y avoir un embrasement, notamment dans les hôpitaux »

Après le discours de Macron, nous avons décidé de donner la parole à Éric Tricot, infirmier, syndiqué Sud Santé, à l’Hôpital Mondor à Créteil. Coupes budgétaires, manque de moyens, etc. : il dénonce la manière dont l’hôpital a été détruit par les gouvernements néolibéraux.

jeudi 16 avril

Dans une vidéo qui a fait le tour du web, Éric Tricot, dénonçait l’hypocrisie des politiques qui se défaussent tous de la responsabilité de la crise actuelle. Avec Révolution Permanente, nous l’avons contacté pour connaître son opinion sur le discours de Macron et qu’il nous raconte la situation dans son hôpital à Créteil. "Cette pandémie pointe du doigt toute l’organisation politique de ces vingt dernières années. Politique délétère, dangereuse, gravissime. Je réitère, nos ministres ont du sang sur les mains et devront rendre des comptes !" assène-t-il.

RP : Macron annonce une possible reprise des écoles et du travail le 11 mai a priori. Vous en pensez quoi ?

Aujourd’hui le plus important c’est que le confinement continue d’être respecté. Le week-end dernier on a vu, suite aux discours contradictoires du gouvernement, des gens sortir de chez eux. Nous, personnels soignants sommes heurtés, parce que l’effort entrepris depuis quinze jours a eu un résultat. Le nombre de patients admis en réanimation baisse, ainsi que le nombre de morts aujourd’hui. Nous sommes terrorisés d’une flambée de l’épidémie à cause d’écarts au confinement.

Actuellement, il y a une ascension sur un plateau qui oscille aux alentours de 600 morts. Il est choquant de parler ainsi en terme de nombre de morts, presque en le banalisant. C’est un vocabulaire horrible mais, malheureusement, telle est la situation actuelle.

Et, dans ces conditions, il y aurait un déconfinement le 11 mai ? On est perplexe. Est-ce le MEDEF qui pousse derrière pour relancer l’économie ? Si c’est le cas, cela prouve bien que la vie humaine n’a que peu de valeur pour ces gens-là. Prendre pour prétexte le déconfinement scolaire est démagogique, car dans six semaines, de toute façon, ce se sont les grandes vacances scolaires.

RP : Beaucoup de soignants ont été choqués par cette date qui arrive si vite, alors qu’aucune mesure de prévention, comme le dépistage massif, n’a vraiment été lancée et que le manque de matériel est criant dans les hôpitaux, notamment au niveau des surblouses. Envisager de retourner travailler et à l’école sans un plan de soin semble impossible, non ?

En fait, on est là face aux conséquences d’une politique de santé plus que délétère, pour ne pas dire désastreuse, pour l’hôpital public. Aujourd’hui les ministres de la santé se renvoient la balle. Chacun explique que pendant son mandat il y avait des masques, des stocks, des médicaments, etc. En bref, que l’hôpital allait bien.

Mais c’est faux. En vingt ans, le nombre de lits n’a cessé de diminuer : on a perdu 200 000 lits. Une interrogation demeure : combien de lits de réanimation ont été supprimés ? Je pense que le nombre est important car trop de services de réanimation ont été transformés, avec le virage ambulatoire, et la tarification à l’acte, (T2A). La loi du marché a dirigé l’hôpital, il fallait aller plus vite et changer de modèle.

On fait tous les jours le constat du manque de matériel. Aujourd’hui c’est inadmissible d’avoir un rationnement sur les masques, et maintenant sur les surblouses qu’on ne jette plus mais qu’on nettoie.

Je rappelle qu’on était à plus d’un an de grève ; on dénonçait un manque de moyens matériels et humains. Le constat aujourd’hui, c’est que nous sommes obligés d’appeler des soignants de province pour nous aider. Plus généralement, financièrement, on est aujourd’hui le pays qui a le moins investi et moins reconnu la pénibilité du travail des soignants. Aujourd’hui en France, quand on compare le salaire moyen d’un infirmier à celui d’un ouvrier, on est cinq pourcents en dessous. La France est le pays de la communauté européenne à avoir le moins investi sur le personnel soignant (26ème sur 29 pays de l’OCDE).

Nous sommes confrontés à une politique ultra libérale, avec des fonds de pension qui lorgnent sur la sécurité sociale et une restructuration autour de partenariats publics-privés. Et malheureusement, « Quand tout sera privé en France, on sera privé de tout ».

On a passé un an dans la rue, sans aucune réponse. Philippe, Macron et Buzyn ont toujours répondu par le silence en nous expliquant « On y travaille, ne vous inquiétez pas ». En vérité ils n’ont jamais travaillé sur ces dossiers-là, ils nous ont laissé seuls. Le plan de la santé 2022 de Macron, c’est la logique de la privatisation. Lors de son allocution, Macron s’est félicité du partenariat entre hôpitaux publics et cliniques privées, et du travail commun entre laboratoires publics et privés. Ce partenariat public-privé, aujourd’hui, pousse comme une verrue sur le visage. C’est le financement privé d’un service public par Dassault, un marchand d’arme qui fabrique des rafales, et des avions de guerre, et qui a déjà œuvré à Evry avec la complicité de Valls et des socialistes.

RP : Il y aussi toute la question de savoir qui gère le système de soin en vérité. Aujourd’hui beaucoup de soignants disent que le problème c’est que ce sont des technocrates qui ont géré la santé, avec comme obsession de faire des économies et de l’austérité. Avec les politiques néolibérales appliquées à l’hôpital, on a complètement détruit l’hôpital public, et avec la crise sanitaire on s’en rend compte en retard. Macron fait aujourd’hui son mea culpa, mais ça reste difficile à croire j’imagine ?

La politique ultra-libérale de Macron, aidé dans sa tâche par le MEDEF et les grands patrons du CAC-40, est plus que délétère. Il a fait des erreurs, il le reconnaît. Maintenant il doit les réparer. Cette semaine, dans l’Est, le directeur général de l’ARS osait encore dire qu’il continuerait les licenciements. Il a été limogé, mais il est clair que nous serons vigilants.

Les RG aujourd’hui s’inquiètent d’un embrasement en France après le confinement. Mais ce n’est pas juste un risque : il va y avoir un embrasement dans les hôpitaux, c’est évident. La pandémie a été managée et gérée de manière dramatique, tant sur la communication théâtrale que les moyens alloués aux personnels. La suite va être explosive. On nous explique que nous sommes au stade 1 à 3, mais ça fait des années que le sous-effectif, le manque de moyens, correspondait au stade 3. Les personnels sont épuisés, fatigués, et ont déjà été confrontés à une vague de suicides.

La pandémie de CoVid19 rappelle dramatiquement la contamination par le VIH. A ce moment-là, on avait déjà des problèmes de protection individuelle.

Aujourd’hui, on est content d’avoir des collègues qui viennent de toute la France nous aider, mais quand ils vont partir, on ne va pas pouvoir gérer. La charge de travail sera toujours là, avec peut-être même moins d’effectifs, dans la mesure où certains soignants seront peut-être aussi de plus en plus malades.

RP : Sur l’ARS Grand Est nous avions interrogé, après les déclarations scandaleuses du Président, une infirmière syndiquée CGT qui nous avait expliqué que c’était un fusible en vérité. Elle ne croyait pas au discours d’un possible retour « des jours heureux » et à un investissement massif. Elle nous expliquait qu’elle serait dans la rue dès le premier jour. Vous, quel est votre état d’esprit ?

Nous sommes tous dans un état d’épuisement physique et psychologique, mais nous auront la force et les ressources de revendiquer des salaires décents et des moyens pour travailler dignement.

RP : Ce que tu dis, ça pose la question des tests et des mesures pour les soignants. Votre durée de quarantaine est limitée à 8 jours, de plus, vous êtes en première ligne et très vulnérables aujourd’hui.

Jusqu’à peu la doctrine nationale était d’avoir de la fièvre pour être testé. Si nous étions porteurs de tous les signes sauf de la fièvre, on devait venir travailler avec un masque. On est peut être Covid + mais on ne le sait pas. On est vecteur d’un risque énorme. Mais il fallait venir travailler malgré tout car nous sommes en sous-effectif constant.

Aujourd’hui, on généralise le port du masque. Mais cette stratégie aurait dû être élaborée dès le départ. C’est un aveu de faiblesse et la pénurie était bien réelle : il n’y avait pas assez de masques pour tout le monde en France.

On n’a pas les moyens, les effectifs, et la crise est gérée en fonction de ça : on n’avait pas assez de masques, donc on a expliqué qu’il n’en fallait pas ; on est en sous-effectif, bah tu viens travailler avec un masque même malade. Tu es arrêté seulement huit jours pour pouvoir revenir travailler.

Cette pandémie pointe du doigt toute l’organisation politique de ces vingt dernières années. Politique délétère, dangereuse, gravissime. Je réitère, nos ministres ont du sang sur les mains et devront rendre des comptes !

RP : Vous voulez rajouter, revendiquer quelque chose ?

A mon sens, les familles devraient avoir le droit de venir voir leurs parents dans les EPHAD. Nous sommes à la limite de la maltraitance institutionnelle. Aujourd’hui les supermarchés sont ouverts, alors que ça créé des clusters de contamination, mais on ferme les marchés et on refuse qu’on aille voir nos grands-parents. Il suffirait juste de donner du matériel aux familles pour qu’elles puissent rendre visite à leurs parents. Je trouve ça très dur.

Nous, aujourd’hui, on revendique une revalorisation des salaires, au moins à hauteur de 1000 euros mensuels, qu’on soit soignant, personnel administratif, personnel de nettoyage, ouvrier, etc.

Monsieur le Président, vous dites que nous sommes en guerre, prouvez-le ! La solde des militaires en terrain hostile est multipliée par trois, donnez-nous ce que nous méritons. Si cette revalorisation salariale ne correspond pas à nos attentes, nous descendrons dans la rue. A ce jour des collègues sont hospitalisés, certains sont morts. Nous irons chercher le Saint Graal pour eux.




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