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Notre classe

La SNCF sur les pas de France Telecom

Eric, cheminot menacé de licenciement : « Je ne plierai pas ! »

Après son entretien préalable à licenciement, qui avait donné lieu à un important rassemblement avec près de 300 personnes venues en soutien, Eric Bezou, le cheminot qui s’est agenouillé devant ses chefs en signe de contestation, est convoqué le 23 mai prochain devant un conseil de discipline en vue du licenciement. Un nouveau rassemblement sera organisé à l'occasion. Révolution permanente l’a interviewé à nouveau, pour avoir le retour de cette journée du 26 avril, son ressenti et surtout savoir comment s'organise la suite de la lutte.

mardi 7 mai

Révolution permanente : Eric, comment s’est passé cet entretien préalable à licenciement du 26 avril ?

Eric : Tout d’abord, je tiens à remercier toutes les personnes présentes, mes collègues de Mantes, agents des quais, conducteurs et contrôleurs, massivement en grève et mobilisés, mon syndicat qui m’a soutenu, les cheminots de l’intergare, les postiers du 92 en grève, SUD Commerce et Services et les politiques, Olivier Besancenot et Eric Coquerel, qui ont fait le déplacement. Ce ne sont jamais des épreuves faciles à traverser et le soutien en nombre dont j’ai pu bénéficier est très important.

Durant l’entretien, nous avons pu prouver que le dossier est vide…

Je me suis agenouillé devant 2 hiérarchiques en demandant à juste titre si c’était la posture que l’on attendait de moi, et alors ? J’ai prouvé (documents à l’appui) que cela fait 3 ans que la mention « n’a pas la posture de l’agent de maîtrise » apparaît dans mes évaluations. J’ai donc demandé une définition durant l’entretien. Heureusement que pour le mensonge du couteau [Éric est accusé d’avoir menacé de « planter des chefs », ndlr], un collègue est témoin et a écrit ce qu’il a vu et entendu, bien loin de la version du hiérarchique.

RP : Crois-tu que la direction entendra ces arguments de bon sens ?

Eric : Je crois plus à la mobilisation et au rapport de force qu’à la justice interne à la SNCF. Je constate tous les jours comment la SNCF bafoue aussi bien la loi que la réglementation et les accords d’entreprise. La discrimination, notamment, accompagne la transformation de la SNCF de Macron.

Quelques exemples vécus au quotidien : un collègue a fait le choix d’être à temps partiel pour s’occuper de sa fille et non seulement la loi oblige l’entreprise à accepter le mi-temps demandé, mais un accord d’entreprise signé avec les syndicats garantit l’accès au temps partiel. Il est sur un poste sans aucune particularité, agent d’accueil en gare. Pourtant, la direction de son établissement lui fait les pires ennuis (on lui a imposé des congés sans solde !!! un père de famille à mi-temps !!!) car l’entreprise, à force de réduire les postes est incapable d’accorder la moindre journée à ses agents… D’autres collègues, travailleuses handicapées, aimeraient, pour des raisons de santé, avoir accès au temps partiel, mais étant en recherche de poste (le leur a été supprimé), on leur dit qu’elles ne peuvent pas car aucun cadre ne les prendra dans son équipe si elles sont à temps partiel… Une autre collègue, qui peut travailler, également travailleuse handicapé, est assise sur une chaise depuis bientôt un an, alors qu’elle PEUT travailler et que la SNCF a signé un accord « favorisant l’emploi des travailleurs handicapés »…

Alors pour moi, qui fait partie des plus impertinents, des plus provocateurs (à dessein, pas pour le plaisir), des plus casse-pieds (puisque j’accompagne les collègues devant la justice si besoin), bref un cauchemar pour les cadres de direction et leurs méthodes de management agressif, on devrait me juger impartialement et conformément à la loi ? D’autant plus que j’ai lancé un nombre d’alertes assez conséquent en 2018. Je dois faire partie des agents qui ont le plus écrit à Pepy cette année-là…

La convocation au conseil de discipline, le 23 mai prochain, confirme bien qu’il s’agit d’un procès politique durant lequel la direction va me juger, non pas sur des faits relevant de ma simple liberté d’expression, mais sur « l’ensemble de [mon] œuvre » comme le dit un collègue, car les faits reprochés ne méritent certainement pas un licenciement…

RP : On peut facilement imaginer que c’est difficile à vivre pour toi toute cette situation…

Eric : Je ne vais pas dire le contraire, et je ne vais pas dire que je n’ai pas peur de perdre la quasi-totalité de mes droits à la retraite si je suis radié. Mais je ne plierai pas.

Notre société favorise des dirigeants inhumains et insensibles, puisque l’empathie apparaît comme un frein aux profits. Et d’ailleurs, à la SNCF, il semble que l’évolution de l’entreprise mette en avant une génération de cadres dont on pourrait considérer qu’ils ne sont pas loin du sadisme quand on regarde la façon dont sont traités certains agents par les services RH…

Il est impossible à ces chantres d’une pseudo-modernisation de la SNCF de laisser perdurer cet esprit de la famille cheminote qui survit bon gré, mal gré. Pas modernes les cheminots, trop solidaires entre eux !

Les classes dominantes et le gouvernement Macron à leur botte voudraient mettre l’ensemble des salariés à genoux, les agents du service public, mais aussi le privé qui devront tous travailler un jour de plus… Les postiers du 92 en grève depuis 14 mois pour une décision injuste et illégale de la ministre du travail sont emblématiques de cette volonté de briser les salariés par la peur et l’arbitraire. Comme la police a mis les lycéens de Mantes la Jolie à genoux, avec des mots qui blessent encore plus : « Voilà une classe d’enfants bien sages ! »

C’est une technique de gestion des populations par la peur. Des réorganisations en cascades qui rendent le long et moyen terme totalement imprévisibles, l’absence de règle, et souvent même de simple logique, faisant que chacun redoute d’être la prochaine victime. Tout cela est voulu pour museler la révolte, comme le chômage de masse qui ne semblait pas suffisant. Sinon quelle logique y aurait-il de nous faire travailler plus et plus longtemps ?

On nous pousse à détourner le regard devant la souffrance et la pauvreté. Le capitalisme fait tout pour nous convaincre que notre humanité est moins importante que notre confort matériel, et on a pu vivre cette propagande dans toute la presse officielle de manière encore plus présente et évidente depuis 6 mois.

Mais qu’est-ce qui est important ? Des voitures brûlées, des devantures saccagées, des commerces de luxe qui font moins de profit ? Ou une population qui est gravement violentée et qui, pour une partie, meure de faim et de pauvreté ? Les Gilets Jaunes nous ont rappelé une humanité que nous avions perdue de vue. Ils refusent d’être des enfants bien sages et ils ont bien raison !

J’ai été formé par les membres fondateurs de SUD-Rail et j’ai humblement essayé d’engranger la substantifique moelle de leur savoir, de leur expérience, et l’un d’eux disait : « un syndicaliste à un devoir d’insolence ! ». Certains disaient même : « nous sommes des enfants turbulents ». Une leçon que j’ai toujours tenté d’appliquer et qui a sûrement fait de moi un des hommes à abattre !

RP : Est-ce que tu peux faire un parallèle entre la situation aujourd’hui à la SNCF et ton cas particulier, et le procès en cours contre les dirigeants de France Telecom ?

Éric : Tout à fait. Le procès France Telecom est un procès contre le management agressif et discriminatoire qui pousse les gens à bout, à commettre parfois l’irréparable. Ce qui a été vécu à France Telecom il y a plusieurs années, c’est ce que nous vivons aujourd’hui à la SNCF.

Et pourquoi ils cherchent à se débarrasser de moi et de tous les syndicalistes qui refusent de se taire ? Simplement parce que quand la direction de la SNCF nous présente (dans le calme et la volupté des réunions des instances représentatives du personnel) sa dernière réorganisation qui va ruiner des vies, et même tuer directement ou indirectement certains de ses agents, ils voudraient avoir en face des représentants du personnel qui se taisent et se tiennent « bien sage » ! Sans parler des usagers qui voient également leur qualité de vie impactée.

Cette répression accrue est donc pour mettre en place une transformation absurde qui casse le service public, qui détruit les femmes et hommes qui le composent et ceux qui en ont besoin, et tout cela pour du profit…

Les récents suicides de collègues, que nous avons appris pas plus tard qu’hier et avant-hier, sont pour moi une nouvelle preuve que nous devons changer ce système, et pas que dans les services publics. Certains estiment que nous en sommes à 10 fois France Télécom à la SNCF, et dans un silence quasiment général.

Suite à mon geste de me mettre à genoux comme un signe de révolte, j’ai reçu tellement de paroles de soutien, des collègues, des hospitaliers en grève de Mantes par exemple dernièrement, de gens que je ne connaissais même pas, car la symbolique parle à tout le monde ! Même le collectif de soutien aux lycéens de Mantes la Jolie a été sensible à mon histoire, car elle leur a rappelé ce qu’ont vécu ces enfants humiliés quand ils ont été obligés de se mettre à genoux les mains sur la tête, menacés à bout de flash-ball par la police.

Je crois, comme Jean-Marie Muller, philosophe français de la non-violence, que les personnes ont bien plus de chance d’être dans le vrai en se révoltant pour suivre leur cœur et leur intime conviction, qu’en étant serviles à des lois iniques, ce qui est le cas aujourd’hui. Et nous avons déjà bien trop tardé à relever la tête et refuser de nous taire face à toutes les injustices !

Plus jamais à genoux !!!




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