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Espagne. Sanchez rate l’investiture, Podemos face aux limites de sa stratégie

Les négociations entre le PSOE et Podemos ont échoué et de nouvelles élections en septembre ne sont pas à écarter. Tandis que le PSOE refuse tout gouvernement de coalition avec Podemos, l'impasse de la formation réformiste apparaît au grand jour.

mardi 30 juillet

Malgré la victoire du PSOE (123 députés), les dernières élections générales du 28 avril avaient mis en lumière un paysage politique fragmenté et instable. Loin de la majorité absolue (176 sièges), le PSOE devait en effet chercher des appuis parmi le reste de formations pour obtenir l’investiture.

A l’époque, les élections avaient eu lieu dans un contexte particulier où la possibilité d’un gouvernement de coalition de la droite PP (Parti Populaire), C’s (Ciudadanos) et de l’extrême droite, VOX, avait poussé à une large participation dans la logique de défense du « moindre mal ». Mobilisée notamment par UP mais aussi par les partis nationalistes basques et catalans, cette rhétorique avait redonné du souffle à un PSOE traversant une crise historique après avoir appliqué en Espagne de nombreuses contre-réformes néo-libérales.

Cette fragmentation et polarisation politique n’est pas un fait conjoncturel, mais reflète la crise de régime qui traverse l’Etat Espagnol et qui s’est approfondie et accélérée dans le sillage de la crise économique de 2008 avec l’effondrement du bipartisme, l’épuisement de la monarchie (et d’autres institutions comme la Justice) mais aussi des phénomènes de lutte de classes tels que la lutte pour le droit à l’auto-détermination de la Catalogne, les grèves féministes massives de ces dernières années, les mobilisations des retraités ou la récente vague de grèves de jeunes précaires comme ceux de Telepizza.

Face à cette crise généralisée, l’avenir du régime passe par une restauration conservatrice qui s’est clairement initiée après le referendum catalan du 1er octobre 2017, qui a été suivi d’une prise de position politique de la monarchie et d’un ralliement des forces « constitutionnalistes » derrière la figure du roi.

Cette restauration visait à relégitimer la monarchie, fermer la crise territoriale par la voie de la répression et restaurer le bipartisme politique en écartant Podemos de cette « coalition constitutionnaliste ». L’ambigüité politique de la formation de Pablo Iglesias lors de cette période-là avait déjà en effet sapé sa base en catalogne, un de ses principaux appuis. Cette fois-ci, lors des négociations pour l’investiture, le PSOE n’a pas non plus manqué l’occasion de pousser UP à sa propre liquidation et avancer vers la restauration du bipartisme.

Malgré les concessions de Podemos, le PSOE refuse le gouvernement de coalition

De même que pendant le premier tour du 23 juillet, Pedro Sánchez n’a pas obtenu les suffrages nécessaires pour être élu président au second tour du jeudi 26. Avec ses 123 députés, il n’a réussi qu’à gagner la voix d’un représentant du PRC (Parti Régionaliste des Canaries), bien en deçà des 155 voix « contre » de C’s, VOX, PP, CC, Navarra Suma et des députés de JxCat (Ensemble pour la Catalogne). De leur côté, ERC (Gauche Républicaine de la Catalogne) et EH-Bildu se sont abstenus.
De même, les parlementaires d’UP et de Compromís, principaux alliés potentiels du PSOE, sont restés dans l’abstention. Une situation liée à l’échec des négociations entre le PSOE et UP, ces derniers demandant un gouvernement de coalition avec des ministres issus de Podemos.

En effet, depuis la campagne pour les élections du 28 avril, en prévision d’un éventuel scenario de gouvernement avec les sociaux-libéraux, UP avait fait tous les efforts pour apparaitre comme un parti loyal au régime, dans l’espoir que l’establishment espagnol approuverait cette coalition. Cette adaptation d’UP s’est accélérée pendant le période de négociations ouvert après les élections où, entre d’autres, la formation a renoncé à lutter pour le retrait de la Loi Travail ou la revalorisation des retraites et s’est engagé à ne pas remettre en cause la monarchie, la politique migratoire meurtrière de l’Etat espagnol et à ne pas s’opposer à la politique répressive du régime vis-à-vis de la question catalane.

Malgré ces concessions programmatiques centrales, et alors que, comme l’avait exigé le PSOE, Pablo Iglesias a renoncé à demander d’entrer dans le gouvernement, le PSOE a refusé d’envisager un gouvernement de coalition avec UP.

Une situation qui exprime les limites du projet néo-réformiste de Podemos

Ce refus, loin d’être une simple lutte de places entre les différentes formations politiques, est une façon d’approfondir l’épuisement de Podemos, en recul aux dernières élections, et d’accélérer sa liquidation pour avancer vers la restauration du bipartisme. Une restauration qui a été permise par l’adaptation progressive de Podemos au régime, qui est passé du projet de « prendre d’assaut le ciel » à celui de devenir la caution de gauche des politiques néolibérales et répressives du PSOE, entraînant une démoralisation de son électorat et une hémorragie militante.

Cette liquidation de Podemos n’est cependant pas due à une erreur circonstancielle de la formation, elle est directement liée à sa stratégie politique parlementaire. Comme le déclarait Pablo Iglesias dans son programme Fort Apache en 2016 : « Si on est au gouvernement, et que l’on veut prendre des décisions radicales, on se retrouve très vite face à une partie de l’armée, à l’appareil policier et à tous les médias, absolument tous. Dans un système parlementaire où tu dois réussir à t’assurer une majorité absolue, cela rend tout cela très difficile […] D’abord, il faudrait réussir à trouver un accord avec le PSOE ».

En refusant de faire face aux pouvoirs qui déterminent la forme des institutions, Podemos, comme Syriza à l’époque devant la Troika, a été contraint de s’adapter aux limites de plus en plus étroites imposées par un régime en processus de restauration.

Face à l’échec de l’investiture, qui est une autre preuve de l’échec de la stratégie du néo-réformisme, différentes lignes s’opposent au sein du parti : ceux qui continuent à insister sur la nécessité d’un gouvernement de coalition quitte à s’éloigner encore plus de son programme et à s’adapter au régime ; et ceux qui, comme Anticapitalistes et IU (Izquierda Unida, coalition politique autour du Parti Communiste Espagnole), qui défendent une « voie à la portugaise » où, sur la base de quelques accords minimaux, UP donnerait son soutien au PSOE tout en restant dans l’opposition.

Ces deux voies qui consistent à accompagner par la gauche la restauration conservatrice du régime espagnol tout en contribuant à sa propre liquidation, nient les leçons principales de la dernière séquence de lutte de classes ouverte par les Gilets jaunes qui ont montré que la seule manière de s’opposer de façon conséquente aux institutions et aux intérêts capitalistes passe effectivement par la confrontation avec « une partie de l’armée, de l’appareil policier et des médias », c’est-à-dire, à refuser de s’adapter au cadre des institutions bourgeoises.

Vers de nouvelles élections législatives ?

Au-delà de la volonté d’accélérer l’usure d’UP, la stratégie du PSOE pour consolider un gouvernement n’est pas encore claire mais tout semble indiquer que l’objectif de Sanchez est de gouverner en solitaire. Pour cela, plusieurs voies restent possibles.

Carmen Calvo, la vice-présidente du groupe socialiste a ainsi invité UP à suivre « la voie portugaise », et à appuyer l’investiture sans entrer au gouvernement. L’autre voie serait que le PSOE cherche à se renforcer en forçant des nouvelles élections suite à l’échec du processus d’investiture. Les sondages indiquent en effet que les socialistes, avec ERC, pourraient sortir renforcés de nouvelles élections, tandis que les autres organisations seraient affaiblies.

Crédit photo : PIERRE-PHILIPPE MARCOU / AFP.




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