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Monde

"Statu francese assassinu !"

"État français assassin !" La Corse derrière Yvan Colonna

Plusieurs milliers de personnes ont à nouveau défilé dans les rues de Corte, en Corse, ce dimanche, en solidarité avec Yvan Colonna, pour exiger que toute lumière soit faite sur la tentative de meurtre dont il a été l’objet et pour demander respect, dignité et autodétermination pour le peuple corse. Face à eux, les CRS et le silence de l’Etat.

lundi 7 mars

Crédits photo : PASCAL POCHARD-CASABIANCA/AFP

Yvan Colonna est un militant nationaliste corse issu du Front National de Libération (FLNC) et condamné à perpétuité par la cour d’assise spéciale, à la suite de trois procès, dans le cadre de « l’affaire Erignac ». En février 1999, le préfet de Corse, Claude Erignac, est exécuté par un commando nationaliste corse et Colonna est accusé, par les enquêteurs, d’avoir été le tireur. Après quatre ans au cours desquels il réussit à échapper aux forces de police et de gendarmerie qui le recherchent activement, Colonna est finalement arrêté en 2003 puis incarcéré, successivement, en maison centrale, à Fresnes, Toulon, Réau et Arles. C’est là que le 2 mars, alors qu’il se trouve, seul, dans la salle de musculation de la prison, qu’il est violemment agressé par un codétenu, connu pour ses actes de violence en prison et sur ses codétenus. L’homme tente de l’assassiner en l’étranglant. Hospitalisé en urgence, Colonna est dans le coma, depuis mercredi. Comment un homme aussi surveillé que Colonna peut-il se retrouver seul face à un codétenu violent, connu pour ses agressions de codétenus ? Cette tentative de meurtre a suscité de nombreuses réactions dans l’île avec plusieurs manifestations, à Corte, Ajaccio et Bastia et le grand cortège de plusieurs milliers de personnes (15.000 selon les organisateurs) qui a traversé les rues de Corte, ce dimanche, au cri de « Statu francese assassinu ! » (« Etat français assassin ! »), en référence aux circonstances particulièrement suspectes dans laquelle s’est déroulée l’agression de Colonna.

Des prisons ultra-violentes, une responsabilité de l’État

La tentative de meurtre à l’égard de Colonna est tristement révélatrice, à plusieurs niveaux. Elle montre tout d’abord l’état de violence qui règne dans les lieux de privation de liberté (maisons d’arrêt, maisons centrales, centres de rétention, etc.), en France, « pays des droits de l’Homme ». Les conditions de détention, indignes, sont non seulement régulièrement épinglées par les instances européennes et la Défenseure des droits. Les violences à l’encontre des détenus, notamment de la part des matons, sont monnaie courante.

Ce qui s’est passé, mercredi dernier, est d’autant plus glaçant et scandaleux qu’il montre la façon dont le dossier Colonna est « géré » par l’administration pénitentiaire, qui dépend du ministre de la Justice. Dupond-Moretti le connaît bien, lui qui a été l’un des avocats du militant nationaliste lors de son troisième procès, en 2011. Qualifié de « détenu particulièrement signalé », ce qui lui a valu le triste privilège d’avoir passé un certain temps en quartier d’isolement est d’être systématiquement surveillé, Colonna n’aurait pas dû se retrouver seul, mercredi, en présence d’un autre co-détenu réputé violent. C’est-là tout l’enjeu des suspicions qui planent sur les circonstances de l’agression dont il a été victime et qui explique la défiance de l’opinion publique corse vis-à-vis de la version officielle du Parquet au sujet du déroulé des événements.

Paris contrevient systématiquement à ses engagements internationaux

Les conventions internationales en matière pénale signées par la France prévoient, notamment, que les détenus puissent purger leur peine dans un lieu de détention à proximité de leurs proches et/ou de leur région d’origine. Cette obligation est systématiquement violée par la France, notamment dans le cas des prisonniers politiques, à l’instar de ce que fait l’Etat espagnol qui continue à maintenir en prison les militants basques à, parfois, plusieurs centaines de kilomètres d’Euskadi.

Cette pratique est également habituelle en France, notamment vis-à-vis des militants politiques d’extrême gauche et/ou basques, bretons, corses, kurdes et turcs incarcérés. Malgré la demande de transfert à la prison de Borgo faite par les avocats et les familles des militants condamnés dans le cadre de l’Affaire Erignac, Colonna a été maintenu en détention à Arles, ce qui empêche bien entendu sa femme et ses enfants de lui rendre régulièrement visite, comme cela est normalement permis aux familles de détenus. Et c’est à Arles qu’il a été violemment agressé. Cet acharnement à l’égard d’Yvan Colonna fait, bien entendu, écho à celui dont fait l’objet Georges Ibrahim Abdallah.

Un droit à l’autodétermination pour la Corse piétiné depuis toujours

Le long cortège de ce dimanche, dans les rues de Corte, demandait non seulement justice et vérité pour Yvan Colonna et la mise en place d’une commission d’enquête mixte. Le gouvernement n’a répondu jusqu’à présent à aucune des questions soulevées par les proches de Colonna et la conférence de presse du Parquet national antiterroriste, à la fois juge et partie, ce dimanche, n’a pas non plus apporté d’éclaircissements. Les manifestants qui sont descendus dans la rue à l’appel d’un arc extrêmement large d’organisations corses, de gauche et de défense des droits humains demandaient également respect, dignité et droit à l’autodétermination pour le peuple corse.

Ce droit à décider de son avenir, l’Etat français le lui refuse, notamment depuis les années 1960-1970 qui ont vu la résurgence du nationalisme corse, et plus encore après les scores réalisés par les nationalistes corses depuis 2017 et confirmés lors du scrutin territorial de juin dernier. Cette situation n’est pas exceptionnelle puisque c’est la même fin de non-recevoir qui est opposée aux demandes de droit à décider lorsqu’elles sont formulées dans les colonies françaises de la Caraïbe, de l’Océan pacifique ou de l’Océan indien. Dernièrement, en Kanaky-Nouvelle Calédonie, c’est par un référendum complètement bidon que Paris a entendu clore le débat sur le futur de l’archipel.

C’est pour l’ensemble de ces raisons qu’en France le mouvement ouvrier, et la gauche révolutionnaire au premier chef, se doit d’être solidaires des revendications portées par les mobilisations en Corse, exiger qu’une commission enquête absolument indépendante soit mise en place pour faire tout la lumière sur la tentative de meurtre dont Yvan Colonna a été l’objet et sur les responsabilités de l’administration pénitentiaire dans cette situation ainsi que demander le respect de ce qui devrait être les droits minimaux des détenus, notamment des prisonniers politiques.



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