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Etats-Unis. Des bandes armées de militants d’extrême-droite protestent pour la réouverture des entreprises

Dans plusieurs états des Etats-Unis (Michigan Minessota etc.) des milliers de militants d'extrême-droite sont descendues dans la rue pour demander la réouverture des entreprises et des écoles. Ils ressemblent peut-être à quelques théoriciens du complot solitaires, mais ils sont financés par des milliardaires et encouragés par le Wall Street Journal.

lundi 20 avril

Image (AP Photo/Paul Sancya)

Dans la capitale du Michigan, Lansing, le 15 avril, 3 000 à 4 000 manifestants ont rejoint l’"Opération Gridlock". Menés par des groupes soutenus par des milliardaires ainsi que par des groupes proto-fascistes comme les Proud Boys, ils se sont réunis pour exiger la fin des mesures de confinement ordonnées par le gouverneur du Michigan et pour exiger la réouverture des entreprises et des écoles. C’est, disent-ils, une question de liberté, alors que le Michigan a le troisième taux de mortalité dû au coronavirus, le plus élevé du pays : 30 023 cas confirmés du virus, dont 2 227 décès (chiffres officiels).

La proposition, lancée sur Facebook, par des groupes niant l’existence du risque pandémique voire complètement complotistes, était de provoquer des embouteillages afficher des panneaux depuis leurs voitures parfaitement inconscients du fait que les embouteillages empêchaient certains travailleurs de la santé d’arriver à l’heure pour leur service dans un hôpital du centre-ville, ou peut-être ne s’en souciaient-ils pas !

Beaucoup ont quitté leur voiture pour une marche improvisée sur le parvis de la mairie de Lansing, où ils ont déployé des drapeaux américains, des drapeaux "Don’t Tread on Me" (drapeau de raliement des libéraux et des défenseurs du port d’arme), des banderoles de la campagne Trump, et même quelques drapeaux confédérés (Etats du Sud, pro-esclavage lors de la guerre de secession au 19e s). La plupart des manifestants de Lansing étaient armés - y compris de fusils d’assaut.

Ces manifestants sont presque exclusivement blancs, dans un État connu pour ses profondes inégalités raciales. Avant même le début de la pandémie, le chômage des noirs-américains était presque deux fois plus élevé que celui des blancs dans le Michigan. Ces chiffres n’ont fait que s’aggraver à mesure que la pandémie progressait. Idem pour les inégalités allant se creusant en ce qui concerne les taux de mortalité. Il y a quelques jours à peine, les Noirs, qui représentent 14 % de la population du Michigan, représentaient 33 % des cas confirmés de virus et 40 % des décès !

Cette protestation était une manifestation de la politique meurtrière de Donald Trump pour la réouverture de l’économie, ainsi que de ses semaines de déni de la gravité du virus. Pour cela, il a alimenté le feu de sa base ultra-réactionnaire : des négationnistes de la science, des xénophobes et des racistes se ralliant à l’appel à "reprendre notre pays". Bien que les manifestants soient apparemment sortis pour demander la réouverture des entreprises et des écoles, dans ce contexte plus large, une marche de blancs portant des armes à feu et brandissant le drapeau confédéré a des implications racistes évidentes.

Selon Gretchen Whitmer, gouverneur du Michigan, ce rassemblement "n’était pas du tout une question de confinement. Il s’agissait essentiellement d’un rassemblement politique, d’une déclaration qui va à l’encontre de toute la science". "les voitures bloquaient l’un de nos hôpitaux, de sorte qu’une ambulance n’a littéralement pas pu entrer dans la baie pendant dix minutes. C’est le genre de comportement qui étend la nécessité des ordonnances de confinement" a t-elle ajouté.

Les réactions de Donald Trump aux actions de Lansing a été exactement ce à quoi on pouvait s’attendre : interrogé par ABC news ceux qui bravent le confinement, il n’a pas pu résister à l’envie de dire : "Je pense qu’ils m’écoutent. Ils semblent être des manifestants qui m’aiment bien..." Et en effet, ces protestations sont encouragées par le président.

Cela a été confirmé le 17 avril, lorsqu’il a tweeté son soutien, appelant à la "libération" du Michigan et d’autres États où des manifestations similaires ont eu lieu.

Pour Donald Trump, ainsi que pour la classe capitaliste, ces protestations sont essentielles. Au milieu d’un vaste consensus social autour de la fermeture des industries non essentielles, ainsi que de la peur du virus, les capitalistes veulent sauver les grandes entreprises. Ces protestations sont un atout qui mobilise la base sociale de Trump, d’extrême droite, pour faire pencher la balance et ouvrir l’économie, se faisant l’écho des appels des politiciens et des capitalistes pour que la classe ouvrière soit envoyée à la mort pour son profit. Ce sont les mêmes qui se mobilisent contre toute aide aux travailleurs et aux gens de couleur, en ce sens, ces mobilisations sont dangereuses.

Une polarisation de droite face à la crise

Les réponses de Trump sont absolument le reflet de son narcissisme. Avant même la crise sanitaire, les conséquences poolitiques de la crise économique de 2008, mettant en crise l’exécutif américain. Le chômage et les emplois précaires caractérisant la classe ouvrière américaine. Les partis politiques de l’establishment ont souffert d’une crise de légitimité, incapables de fournir un plan clair pour l’avenir.

Comme l’affirme Nancy Fraser : "C’est comme si des masses de gens à travers le monde avaient cessé de croire au bon sens qui a sous-tendu la domination politique de ces dernières décennies. C’est comme s’ils avaient perdu confiance dans la bonne foi des élites et étaient à la recherche de nouvelles idéologies, d’une nouvelle organisation et d’un nouveau leadership".

Ou encore le formule Maria Aurelio dans le magazine Left Voice, : "Parce que des masses de gens ne font plus confiance à leurs dirigeants traditionnels, de nouvelles formations émergent sous la forme de populisme de gauche et de droite. Selon Gramsci, lors d’une crise organique, "une grande variété de symptômes morbides apparaissent". La traduction de cette citation par Slavoj Žižek qualifie ces "symptômes morbides" de monstres, et cela semble approprié. Trump est l’un de ces monstres".

Dans le contexte du coronavirus, du chômage de masse et de l’augmentation des revenus, cette crise s’aggrave. Ces mobilisations de droite représentent clairement une polarisation supplémentaire à la lumière de la crise. Les capitalistes disent explicitement que les gens devraient mourir pour maintenir l’économie ouverte, et la base de droite radicalisée de Trump se mobilise autour de ce programme.

L’utilisation d’explications racistes et xénophobes en réponse au manque d’emplois stables a fait croître le trumpisme dans le Michigan, où il a remporté une victoire en 2016. La pandémie se révèle être un terrain propice à la réaction de la droite dans un contexte de misère économique : au 17 mars, selon le rapport USA Today, environ 21% des travailleurs du Michigan ont demandé des allocations de chômage au cours des quatre dernières semaines".

Nous avons maintenant des citoyens armés, dont certains sont issus des célèbres milices de droite du Michigan, qui protestent sous le parrainage de groupes tels que le Michigan Freedom Fund, financé par Betsy DeVos et sa famille de fous conservateurs. Le soutien à ce genre d’actions de protestation est un outil dans l’arsenal des classes dirigeantes, surtout lorsqu’elles sont confrontées à une crise économique massive.

Faire de l’appel d’offres pour le capital

Dans ce contexte où les capitalistes veulent plus que tout rouvrir le pays, remettre les gens au travail pour qu’ils puissent reprendre leur exploitation et l’accumulation de capital, des points de presse de Trump aux déclarations des PDG, on nous rappelle chaque jour que ces choses ont plus de valeur que la vie humaine. À cela s’ajoutent les mesures prises dans le monde entier pour profiter de la pandémie afin d’imposer de plus en plus un État policier, en utilisant le véhicule des mesures d’urgence pour se préparer aux éruptions de la lutte des classes qui bouillonnent juste sous la surface.

Dans ce comtexte, ce type d’actions de droite risque de se multiplier. Des manifestations similaires ont déjà eu lieu dans plusieurs autres États, dont la Californie, la Floride, l’Idaho, le Maryland, le Minnesota, le New Hampshire, la Caroline du Nord, l’Ohio et la Virginie. Le théoricien du complot Owen Shroyer, qui anime une émission sur le site web de droite Infowars, a organisé un rassemblement intitulé "You Can’t Close America" à Austin, au Texas, le 18 avril. "Il est temps que les citoyens se lèvent et reprennent notre pays", a-t-il déclaré lors de son émission du 14 avril, "tout comme le président Trump l’a promis lors de son discours inaugural".

En disant aux téléspectateurs qu’il ne craignait pas Covid-19, il a ajouté : "Sommes-nous sous la loi martiale en ce moment ? Parce que nous agissons comme si c’était le cas".

Trump utilise la rhétorique anti-science issue de cette base sociale et des organisations à l’origine de telles manifestions, pour encourager le "déni" du changement climatique - parce que le fait de s’attaquer au climat représenterait un défi pour les profits capitalistes. Ils poussent les théories anti-évolution, non seulement parce que cela permet aux groupes scolaires locaux d’adopter des manuels "créationnistes", mais aussi parce que tout ce qui favorise la religion au détriment de la science alimente leurs attaques contre les programmes de santé publique et les droits de reproduction, et fournit la base pour fermer des cliniques et sous-financer des hôpitaux. Et ils se servent du racisme, comme ils l’ont toujours fait, pour assurer l’hyper-exploitation d’une classe ouvrière noire et latino américaine et pour faire en sorte que les travailleurs ne s’unissent pas pour affronter notre ennemi de classe commun.

Bien que ces manifestants soient très différents des capitalistes, ils colportent le même message que les pages du Wall Street Journal : il est temps de lever le confinement et de se mettre au travail. Le Wall Street Journal a explicitement soutenu ces protestations dans un article contre le "verrouillage draconien" du Michigan.

Vous pouvez être sûr que les capitalistes sont occupés à élaborer des stratégies sur la façon d’utiliser ces manifestations de droite, et celles à venir, pour se mobiliser non seulement contre les mesures de confinement mais aussi pour faire avancer un programme plus large qui s’oppose aux intérêts de la classe ouvrière et des opprimés.

La classe ouvrière, tout en s’opposant à ces mercenaires du capital, ne doit pas faire confiance aux gouvernements capitalistes libéraux. Nous avons besoin de notre propre programme contre la crise de Covid-19. Cela signifie lutter pour le contrôle des travailleurs afin de mettre fin à tout travail non essentiel. Cela signifie qu’il faut reconvertir l’industrie pour qu’elle fabrique des équipements de protection dont on a désespérément besoin. Nous avons besoin d’un salaire de quarantaine pour tous ceux qui vivent aux États-Unis, y compris les sans-papiers, payé par les capitalistes. Nous avons besoin d’un moratoire sur les loyers, mais aussi de crédits d’État pour soutenir les petites entreprises qui sont en ruine. Et nous devons étendre la fermeture de tout travail non essentiel - ce qui est précisément ce que les capitalistes craignent le plus, c’est pourquoi ils mobilisent leurs larbins de droite contre cela.

Article traduit par Tom Canelle, sorti dans Left Voice, le journal frère de Révolution Permanente aux Etats-Unis, sorti le 19 avril 2020




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