^

Monde

Fin de l'hégémonie américaine ?

États-Unis : il n’y aura pas de retour à la normale

L’irruption de l’extrême-droite dans l’enceinte du Congrès sans résistance sérieuse de la police du Capitole montre à quel point l’hégémonie de la première puissance économique mondiale, déjà affaiblie, est sur la sellette. Le masque fragile de la démocratie libérale étasunienne, fondée sur le bipartisme, est mis à mal. Plus que jamais, cette situation ouvre des perspectives pour la construction d’un parti révolutionnaire de la classe ouvrière et des opprimés.

mercredi 13 janvier

Cet article est une retranscription de l’interview de Jimena Vergara, militante new-yorkaise, accessible ici.

Après ce qui s’est passé la semaine dernière, il est clair qu’il n’y a pas de retour en arrière pour l’impérialisme américain. Avec les images (devenues virales dans le monde) de l’extrême-droite qui pénètre l’enceinte du Congrès sans aucune résistance sérieuse de la police du Capitole, l’hégémonie, déjà affaiblie, des États-Unis, est plus que jamais remise en question. Pendant des décennies, républicains et démocrates ont promu des coups d’État, des changements de régime ou des interventions militaires directes contre des semi-colonies dans le monde entier. Une politique menée au nom de leur pseudo-« démocratie » et grâce à l’armée la plus puissante de la planète. Aujourd’hui, cette image part en fumée.

Au cours de ses quatre années de mandat, Trump n’a pas mené son programme protectionniste jusqu’au bout, mais il a réussi à changer l’agenda international. Il a mis à distance des traditionnels des États-Unis tels que l’Union Européenne, s’est engagé dans une guerre commerciale avec la Chine, a mis fin à l’accord nucléaire avec l’Iran, imposé un nouvel accord commercial avec le Mexique et dépassé les attentes du Parti Républicain pour ce qui est de son alliance stratégique avec l’Etat d’Israël. Joe Biden tentera lors de sa Présidence de revenir à une illusoire « normalité » pré-Trump. La « mondialisation harmonieuse » à laquelle les alliés des Etats-Unis ont travaillé, soutenant le leadership américain, appartient au passé. L’épuisement du projet néolibéral, mis en évidence par la crise de 2008 et exacerbé par la pandémie de 2020, explique en partie la montée du populisme de droite au niveau international. La contradiction structurelle entre le déclin impérialiste des États-Unis et la montée en puissance de la Chine sera une source de tension dans la prochaine période historique avec des conséquences encore insoupçonnées. Les dirigeants américains craquent avec la pandémie qui fait rage, face à une économie qui n’arrivait de toute façon pas de à rétablir la croissance économique d’avant 2008.

La crise du bipartisme nord-américain

Ce qui s’est passé mercredi à Washington n’est qu’un symptôme d’une crise organique du régime américain. Les conséquences de l’épuisement de la grande entreprise bourgeoise qu’est le néolibéralisme sont entrain d’apparaître. On a ainsi une profonde crise économique, dont le cours est encore incertain, une profonde crise de représentation politique, dans le cadre de laquelle les aspirations et les revendications des masses ne trouvent plus leur place au sein des deux partis du capital, d’où l’existence du trumpisme à droite et du sanderisme à gauche.

Cette crise va de pair avec une crise des institutions de l’État impérialiste comme la police, le Collège électoral, la Cour suprême, autant d’institutions détestées par les masses. La haine contre Wall Street et les super-riches, qui gouvernent grâce au bipartisme et génèrent des inégalités aberrantes, va également croissant. Dans les rues, cette polarisation s’est exprimée cette année avec le mouvement Black Live Matters d’une part et avec les mobilisations d’extrême-droite d’autre part.

Trump et le Parti républicain

Le Parti républicain vit une crise existentielle. Est-il le Parti républicain ou le parti de Donald Trump ? L’attaque du Capitole n’a fait qu’aggraver le fossé entre les dirigeants républicain et l’aile Trump. Les républicains sont de moins en moins capables de contenir les secteurs d’extrême droite qui se sont développés après la crise de 2008. La classe dirigeante républicaine sait que contrarier Trump c’est perdre le flux de votes qui l’a amené au pouvoir en 2016. Mais leur alliance avec Trump leur a également coûté l’élection en Géorgie. Deux voies incertaines semblent se dessiner. Soit les républicains réussissent – avec difficulté –à ramener les partisans de Trump dans le giron du parti, soit nous nous dirigeons vers une rupture dont les conséquences sont encore incertaines. Ce qui est sûr, c’est que le trumpisme est un phénomène en bonne santé. Ce populisme de droite, produit de la crise économique et sociale, fait partie des tendances qui se renforceront à l’avenir.

Le scénario qui attend le nouveau gouvernement de Biden

La prise d’assaut du Capitole marque la fin de l’illusion d’une transition pacifique vers le projet néolibéral bipartisan des années Obama. Joe Biden et Kamala Harris se préparent à prendre leurs fonctions dans 13 jours. Les masses qui ont voté pour Biden ont l’illusion qu’il pourrait mettre en place les mesures progressistes portées par l’aile gauche du Parti démocrate, représenté par Bernie Sanders, et mettre fin aux violences racistes de la police. Or, le Parti démocrate dirigera l’exécutif et contrôlera les deux chambres au milieu d’une crise sociale et économique profonde, et les capitalistes espèrent que Biden appliquera les plans d’austérité pour que la crise soit payée par les travailleurs et les pauvres.

En ce moment, les dirigeants des républicains et démocrates ainsi que les militaires sont unis contre Trump, parce qu’il menace d’arracher le masque fragile de la démocratie américaine. Mais c’est la peur qui les unit, pas l’amour. Et le gouvernement Biden devra gérer la crise de l’hégémonie américaine, respecter l’agenda de Wall Street, traiter avec la large base sociale trumpiste et avec les aspirations de ses propres électeurs.

Que devrait débattre et proposer la gauche ?

L’avenir est plein d’opportunités pour la gauche révolutionnaire. Les jeunes millenials comme leurs aînés ne croient plus au capitalisme et s’intéressent aux idées socialistes. Le mouvement Black Live Matters a ouvert la possibilité de transformer la lutte pour la libération des Noirs en lutte pour mettre fin au régime impérialiste et à ses institutions pourries. La classe ouvrière américaine lève la tête avec de nouveaux processus de lutte syndicale comme ceux d’Amazon et Google, des tendances à l’unité entre les travailleurs précaires et syndiqués et des tendances à l’unité entre le mouvement noir et celui de la classe ouvrière. Cette perspective a été incarnée par les grandes grèves portuaires qui ont paralysé 29 ports à l’apogée du mouvement Black Live Matters.

La lutte de classe doit se développer partout où cela est possible, en soutenant fermement toute résistance contre l’austérité capitaliste et l’oppression raciste, avec un programme qui vise à remettre en question le capitalisme dans son ensemble et à parier sur le renforcement de la classe ouvrière nord-américaine. A l’inverse, la subordination au Parti démocrate est un cancer qui touche une grande partie de la gauche américaine. Nous avons besoin d’une organisation de la classe ouvrière et des opprimés complètement indépendante du Parti démocrate, qui soit révolutionnaire et anti-impérialiste. Une telle organisation doit servir à affronter les néolibéraux et l’extrême-droite xénophobe non seulement dans les urnes, mais aussi dans les rues, les quartiers et les lieux de travail, ainsi dans le domaine des idées et de la théorie.

Traduction de l’article publié initialement dans La Izquierda Diario le 10 janvier 2021.




Mots-clés

Lutte des classes   /    Donald Trump   /    #BlackLivesMatter   /    Etats-Unis   /    Monde