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Monde

De Ferguson à Baltimore, quand la violence légitime répond à la violence légale

Ivan Matewan {} {} Depuis août 2014, on assiste à la réémergence progressive de mobilisations contre la discrimination raciale et les violences policières aux États-Unis. Une série d’assassinats de jeunes hommes et femmes afro-américain-e-s à travers le pays a provoqué des manifestations massives qui ont remis la question Noire sur le devant de la scène nationale. Les plus récentes dénonçant le meurtre de Freddie Gray aux mains de la police à Baltimore nous invitent à réfléchir sur les tendances actuelles à la radicalisation dans la société états-unienne. Télécharger l'article en PDF :

mercredi 13 mai 2015

Mobilisations grandissantes contre les violences policières et la discrimination raciale

Le 12 avril 2015, un jeune homme afro-américain, Freddie Gray, âgé de 25 ans, a été pourchassé et arrêté par six officiers de police à Baltimore. Son crime ? Seulement d’« avoir fui » en voyant ces derniers. Après une courte course poursuite à pied, les policiers l’ont plaqué par terre et menotté avec une violence extrême. Hurlant de douleur et n’arrivant plus à respirer, Freddie les a suppliés d’appeler les secours. Pourtant les policiers ont ignoré ses cris de détresse et l’ont chargé dans leur camion. Au sortir du « rough ride » (ou « balade mortelle », pratique assez commune consistant à placer une personne menottée dans un camion de police sans ceinture de sécurité et à conduire de manière à lui infliger des blessures) qui s’est ensuivi pendant plus d’une heure, blessé à la colonne vertébrale, il est tombé dans un coma dont il ne se réveillera jamais. Le 19 avril, l’annonce de sa mort a provoqué une puissante explosion de colère de la population afro-américaine locale.

Ces mobilisations se sont rapidement transformées en révoltes caractérisées par une violence d’une rare intensité. Des commerces, des restaurants ont été pillés, des voitures brûlées et des immeubles détruits comme à Ferguson plusieurs mois auparavant. Les affrontements avec les policiers se sont eux aussi multipliés. Violence de réaction pour des populations qui n’ont plus d’autre solution, totalement invisibilisées, maintenues dans la misère et opprimées au quotidien sans aucune porte de sortie, à travers ce mouvement, les Afro-américain-e-s exigent que justice soit faite pour Freddie Gray et revendiquent, tout simplement, la valeur de leurs vies dans un pays où un véritable apartheid racial continue d’être la règle

Dans un premier temps, les autorités, s’inspirant directement de Ferguson, ont instauré un couvre-feu en faisant appel à plus de 5 500 soldats de la Garde nationale pour restaurer l’ordre dans la ville. Cette réaction s’est accompagnée d’un discours, véhiculé dans les médias à l’échelle nationale, consistant à dénoncer les manifestants comme des criminels, voire des animaux. Niant sans surprise leur statut en tant que sujet politique à part entière, tout a été fait pour développer un courant au sein de l’opinion publique nationale sinon soutenant, du moins acceptant la brutalité de cette répression. Le mouvement s’est néanmoins poursuivi et des démonstrations de solidarité rassemblant des milliers de personnes se sont multipliées à travers le pays, de Boston à Seattle en passant par New York et Washington.

Après des mois de mobilisation nationale pour faire entendre que les vies des Noirs ont la même valeur que celles des Blancs et une succession accélérée de révoltes, les autorités ont décidé d’inculper les six officiers de police pour le meurtre de Freddie Gray, tentant ainsi de canaliser une nouvelle fois la colère exprimée dans les rues de Baltimore au sein des institutions traditionnelles de la justice et du système politique.

Si cette tentative de cooptation du mouvement semble a partiellement éussi pour l’instant, son succès définitif n’est pas encore assuré. En effet, ces mobilisations et révoltes s’inscrivent dans un contexte général de crise des médiations traditionnelles dans la population noire. En août 2014, cette crise était déjà évidente lorsque les figures historiques du mouvement noir, comme Jesse Jackson ou Al Sharpton, ont été hués par les jeunes présents à l’enterrement de Mike Brown. Leur délégitimation s’explique en grande partie par les liens étroits qu’elles entretiennent avec le Parti démocrate et l’establishment politique ainsi que leur rôle dans le déploiement des politiques néo-libérales qui ont détruit les vies des millions d’Afro-Américain-e-s des classes populaires à travers le pays depuis une trentaine d’années. A travers l’inculpation des officiers de police, les classes dominantes tentent de remédier à cette crise. Ils ont peut-être même trouvé une réponse dans la figure de la procureure générale de Baltimore, Marilyn Mosby, une femme noire, dont la promesse de faire justice au nom de Freddie a fait le tour du monde.

L’effondrement de l’illusion « post-raciale »

Le contexte est aussi caractérisé par un effondrement flagrant de l’illusion selon laquelle la société états-unienne serait « post-raciale ». L’élection d’Obama à la Maison Blanche a eu un poids symbolique énorme et fut souvent analysée comme l’expression des aspirations des Afro-américain-e-s. Leur arrivée au pouvoir dans les institutions politiques, du local au national, à travers le pays aurait sonné le glas de l’héritage esclavagiste et du racisme. Or l’élection d’Obama était avant tout l’expression d’une ascension d’une élite noire, très minoritaire, de plus en plus intégrée à la classe dominante et à la caste politicienne.

La discrimination et l’oppression raciales sont loin d’appartenir au passé. Aujourd’hui, la population noire est victime d’un chômage chronique, le double de celui des Blancs (12 % contre 5 %). 28 % des Afro-américains vivent sous le seuil de pauvreté. Et alors qu’ils ne représentent que 13 % de la population totale des États-Unis, ils constituent 37 % des détenus dans les prisons. Leurs quartiers ont été en plus les plus durement touchés par la crise capitaliste mondiale. A Baltimore, par exemple, le quartier où habitait Freddie Gray a été ravagé par la crise des sub-primes : plus de la moitié des logements sont vides, le chômage et la pauvreté massifs, le trafic de drogues et le crime florissants. Depuis l’assassinat de Mike Brown, ces illusions « post-raciales » sont devenues d’autant plus difficiles à entretenir que l’administration Obama se range systématiquement du côté des agents de police lors des procès qui arrivent au niveau fédéral. Et quand elle se voit obligée d’ouvrir des enquêtes sur les violences policières, elle les classe sans suite aussitôt.

Résistances à la cooptation institutionnelle et tendances à la radicalisation

A Ferguson, ces illusions ont joué chez certains secteurs mobilisés. Dans une ville où 60 % de la population est noire, mais 100 % de l’appareil politique et administratif aux mains des Blancs, certains ont affirmé qu’il suffisaient d’élire des Noirs aux positions institutionnelles afin de mettre un terme au racisme et aux violences dont les Noirs étaient victimes. Cette conception a fonctionné dans une certaine mesure et a contribué à la démobilisation, cependant, à Baltimore, où le maire, la procureure générale, la majorité du Conseil municipal, et même trois des policiers coupables du meurtre de Freddie Gray sont noirs, il ne suffit plus d’affirmer que le remplacement des élus blancs par des élus noirs mettrait fin à l’oppression raciale. Le racisme est un élément structurant du capitalisme états-unien et la police, en tant que bras armé de la bourgeoisie, en est le premier défendeur.

La succession de révoltes et mobilisations contre les assassinats des Afro-américain-e-s aux mains de la police doit également nous interroger sur les actuelles tendances à la radicalisation qui émergent au sein de la société états-unienne. Après le mouvement principalement estudiantin d’Occupy Wall Street et le reflux des processus de révolte et révolutionnaires à l’échelle internationale comme le mouvement des Indignés, les luttes ouvrières en Grèce et les Printemps arabes, un nouveau profil de radicalisation se dessine. De nouvelles fractions de la population , en résumé, s’engagent en réaction à l’oppression raciale, aux violences policières et à la répression grandissante de l’État.

Si ces dernières peinent encore globalement à formuler un discours politique structuré à même de pérenniser le mouvement, des pas en ce sens ont tout de même été réalisés. Le plus frappant d’entre eux a été la décision du syndicat ILWU des dockers du port d’Oakland en Californie de faire grève le 1er mai, journée de lutte internationale pour les travailleurs, pour protester contre la terreur policière et en soutien au mouvement de révolte à Baltimore. Ils ont fait passer le message que la lutte des travailleurs et de la jeunesse noire et immigrée contre la répression policière et le racisme doit être un combat de l’ensemble de la classe ouvrière.

14/05/2015




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