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« Europe sociale » ? Quand les directions syndicales soutiennent la politique extérieure de Macron

Condamnant légitimement les tendances au repli national qui se sont exprimés au début de la crise, le DGB, la CFDT, la CGT, FO, la CFTC et l’UNSA s’empressent de repeindre aux couleurs de « l’Europe sociale » le plan proposé par le couple Merkel-Macron

jeudi 11 juin

Ces derniers jours, Macron et Merkel mettent en scène leur soutien à une politique de relance européenne basée sur une dette mutualisée. S’ils n’hésitent pas à vernir de façon « solidaire » cette initiative, il s’agit avant tout de protéger les entreprises européennes et défendre le marché unique pour peser face à la Chine et les Etats-Unis, tout en maintenant les logiques structurelles d’exploitation à l’œuvre au sein de l’Union Européenne. Un plan que les directions syndicales n’ont cependant pas hésité à soutenir et encourager explicitement dans une tribune, repeignant celui-ci aux couleurs de l’ « Europe sociale », et avec lui la politique européenne d’Emmanuel Macron.

Le plan de relance franco-allemand

Avec leurs propositions du 18 mai dernier, Angela Merkel et Emmanuel Macron ont frappé un grand coup en proposant un plan de 500 milliards d’euros de subventions, basé sur la mutualisation d’une dette contractée au niveau de l’Union Européenne. Une proposition qui, après les tendances à faire primer les réponses nationales dans les premières semaines de la crise, marque la volonté des deux dirigeants des principales puissances européennes de tenter de sauver le marché unique contre les pressions centrifuges.

Evidemment, cette proposition qui a finalement été reprise par Ursula Von Der Leyen, annonçant un plan de 750 milliards d’euros selon les mêmes modalités, ne va pas sans contrepartie. Comme le note Juan Chingo dans un récent article : « Selon la France et l’Allemagne, le soutien de l’UE impliquera que les bénéficiaires suivent des « politiques économiques solides et un ambitieux programme de réformes ». Rien de mieux pour doucher les espoirs de certains dirigeants de pays du Sud de l’Europe, à l’image du premier ministre espagnol Pedro Sanchez, qui aurait pu penser que l’UE allait les sauver sans contrepartie. De fait, si l’argent ne sera pas remboursé directement par les gouvernements qui l’utilisent, et si ceux-ci ne s’endetteront pas auprès des marchés, les montants versés restent issus d’emprunts réalisés par l’UE (au travers de la Commission) qui devront être remboursés. »

Des contreparties qui restent à définir, mais qu’Ursula Von Der Leyen a bien rappelées lors de ses annonces. « Pour en bénéficier, ceux-ci devront présenter un plan d’investissements et de réformes, qui devra être compatible avec les priorités politiques de la Commission européenne, à savoir le « green deal », la transition écologique et une plus grande souveraineté européenne. Ils devront également tenir compte des recommandations que fait une fois par an la Commission européenne à chacun des Vingt-Sept », synthétise ainsi Le Monde tout en notant que les détails de ces contreparties restent à définir, en lien avec le refus des « quatre frugaux » (Suède, Autriche, Danemark, Pays-Bas) de financer ce qu’ils perçoivent comme une « mauvaise gestion » de la part des pays du Sud. En ce sens, on se rappelle de la violence avec laquelle la Troïka avait traité la Grèce en 2015, mais aussi de la longue opposition des pays du Nord de l’Europe aux « PIGS », acronyme insultant qui exprime bien le niveau de polarisation qui pourrait ressurgir au moment de faire payer l’addition aux pays qui auront bénéficié du plan.

Les directions syndicales repeignent le plan aux couleurs de l’« Europe sociale »

Or, c’est ce plan indexé aux exigences de l’Union Européenne, que les directions syndicales ont choisi de célébrer dans une tribune publiée le 20 mai dans Le Monde. Condamnant légitimement les tendances au repli national qui se sont exprimés au début de la crise, le DGB, la CFDT, la CGT, FO, la CFTC et l’UNSA s’empressent de repeindre aux couleurs de « l’Europe sociale » le plan proposé par le couple Merkel-Macron.

« L’initiative franco-allemande pour la relance européenne, présentée par le président français et la chancelière allemande le 18 mai, doit se concrétiser par la modernisation des modèles économiques européens, en plaçant la transition écologique au cœur de la nouvelle stratégie de croissance de l’Union européenne (UE) », notent ainsi les syndicats, avant d’expliquer que « le plan de relance annoncé par la Commission européenne doit s’appuyer sur l’initiative franco-allemande et ne doit rien délaisser des ambitions affichées avec le « Green deal » pour une transition écologique socialement juste et un modèle économique plus juste, plus durable et qui remette l’humain au centre ».

Dans ce cadre, l’initiative franco-allemande apparaît comme le socle d’une possible relance de l’intégration européenne autour d’un projet de société rendant l’Union Européenne « plus juste socialement, plus démocratique, plus responsable et plus respectueuse de l’environnement. » Un artifice rhétorique total, qui s’appuie sur le fameux mythe de l’« Europe sociale » qui n’a servi, depuis la création de l’UE, qu’à couvrir les visées impérialistes de ce cadre supranational.

« Ces déclinaisons à diverses échelles du réformisme et de la conciliation de classe confortent l’idée qu’il y aurait une possible unité d’intérêts entre les grandes multinationales, au profit desquelles gouverne l’UE, et le monde du travail. Leur fonction est de couvrir, avec une patine « sociale », le rôle réactionnaire qui est celui de l’Union et qui ne manquera pas de s’approfondir, au vu de la crise actuelle. A nouveau, nous disons haut et fort, face au rôle bureaucratique que joue la Confédération Européenne des Syndicats (CES), que l’UE n’est qu’une association de pays aux intérêts diamétralement opposés à ceux des travailleurs et des travailleuses. Il s’agit d’une structure qui n’est aucunement progressiste et qui ne peut en aucun cas être réformée », rappelle à ce titre très justement Juan Chingo.

Alors que les premières vagues de licenciements commencent à se dessiner en Europe, chez le voyagiste TUI (8000 suppressions d’emplois), chez Renault (5000 suppressions d’emplois) et que beaucoup d’autres se préparent dans l’industrie aéronautique, le transport aérien, ou le commerce, placer toute confiance dans l’UE apparaît comme une attitude criminelle. Pour un syndicat tel que la CGT, qui dénonce les fermetures d’usine de Renault, cela revient en outre à dresser des éloges à la politique extérieure d’Emmanuel Macron, dont le gouvernement a annoncé cette semaine vouloir permettre à Renault de licencier et de fermer des sites au nom de « l’adaptation » de sa production !

Contre l’Europe du capital, pour une Europe des travailleurs !

Les directions syndicales ont raison d’insister sur la nécessité d’une réponse européenne à la crise, mais leur tribune vise à faire croire que celle-ci pourrait être promue par l’Union Européenne et dans une logique de conciliation entre travailleurs et patronat européen. Un mensonge total dont la gestion de la crise par les gouvernements européens respectifs a montré l’évidence.

A l’heure où les patronats et gouvernements européens entendent répondre à la crise en tentant de faire payer les travailleurs, et en s’appuyant pour cela sur les injonctions de l’UE, la réponse « européenne » dont nous avons besoin est toute autre. Elle doit s’appuyer sur la solidarité la plus large des travailleurs, autour d’un programme de classe qui revendique clairement l’interdiction des licenciements, la nationalisation sous contrôle ouvrier des entreprises menacées de fermeture, la hausse des salaires. Un programme qu’il faudra conquérir par-delà les frontières, contre les sirènes du « souverainisme » qui, à gauche comme à droite, sème l’illusion du retour à un « bon » capitalisme national et d’une entente entre travailleurs et patrons « français ».




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