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Européennes. Raphaël Glucksmann, du néo-conservatisme à la gauche néo-libérale

Dans la campagne des européennes, Glucksmann promet la reconstruction de la gauche avec un programme libéral mâtiné de rhétorique sociale et écologique. Qui est le candidat passé par le néo-conservatisme le plus dur avant de se lancer en politique ?

mardi 7 mai

Sur le plateau du premier débat télévisé des européennes du 4 avril, Raphaël Glucksmann était apparu candide, timide, gêné. Une première apparition ratée pour la plupart des médias, mais qui donnait l’impression d’avoir affaire à un débutant presque attendrissant, exprimant haut et fort son regret de l’éphémère visage « progressiste » d’Emmanuel Macron qui, en 2017, teintait son programme ultra-libéral de considérations sur l’accueil des migrants.

C’est cette « promesse d’humanisme » trahie par Emmanuel Macron que Glucksmann entend réactiver. L’objectif est clair : occuper un espace de centre-gauche laissé ouvert par l’effondrement du PS, la faiblesse de Hamon et par la droitisation accélérée du macronisme depuis 2017. Pour cela, le fondateur de Place Publique, organisation créée en octobre 2018 qui lui aura surtout servi de marchepied, a accepté de briguer la tête de la liste du Parti Socialiste en prétendant « rassembler la gauche », sans succès.

Encore un signe de naïveté ? En réalité, à bien y regarder, l’essayiste de 39 ans est loin d’être un amateur et a un long parcours politique derrière lui. Un parcours qui en dit beaucoup plus sur le fond de cette candidature social-libérale, que la rhétorique progressiste floue dont se drape le candidat.

L’héritage anti-totalitaire et le néo-conservatisme à la française

Fils d’André Glucksmann, membre des fameux « nouveaux philosophes » qui, au nom de la dénonciation du totalitarisme, ont cherché à liquider le marxisme et l’idée même de révolution en se convertissant au néo-libéralisme, Raphaël assume rapidement de se placer dans les pas de son paternel.

Lycéen à Henri-IV, étudiant à Sciences Po, Raphaël participe ainsi à la Revue La Règle du Jeu, fondée par Bernard Henri-Lévy, en 2004. Membre du Cercle de l’Oratoire, un groupe d’intellectuels néo-conservateurs, il co-fonde la Revue Le meilleur des mondes. Créés dans le sillage des attentats du 11 septembre 2001 et de l’invasion américaine de l’Irak en 2003, ce cercle et sa revue réunissent des intellectuels pro-américains, qui épousent la ligne de Georges W. Bush en guerre contre l’ « axe du mal », tels que Pascal Bruckner, André Glucksmann, Romain Goupil, Pierre-André Taguieff ou Stéphane Courtois.

Regrettant le refus de la France de s’engager dans la guerre « préventive » en Irak – menée par Bush face à la menace inventée pour l’occasion d’ « armes de destruction massive » - ces intellectuels entendent lutter contre l’anti-américanisme, et prônent une ligne résolument atlantisme et islamophobe. En 2006, le comité de rédaction du Meilleur des mondes s’engage ainsi en faveur de Robert Redeker, attaqué après avoir publié une tribune où le philosophe énonçait : « Haine et violence habitent le livre dans lequel tout musulman est éduqué, le Coran. Comme aux temps de la guerre froide, violence et intimidation sont les voies utilisées par une idéologie à vocation hégémonique, l’islam, pour poser sa chape de plomb sur le monde. (…) Comme en ces temps-là, il faut appeler l’Occident « le monde libre »par rapport à au monde musulman, et comme en ces temps-là les adversaires de ce « monde libre »,fonctionnaires zélés de l’oeil du Coran, pullulent en son sein. »

En parallèle, Raphaël Glucksmann devient conseiller du nouveau président géorgien Mikheil Saakachvili, officieusement à partir de 2004 puis publiquement à partir de 2009. Aux côtés de l’homme politique, qui affiche un profil néo-libéral pro-occidental, et entend notamment rapprocher la Géorgie de l’OTAN, Glucksmann joue notamment le rôle d’intermédiaire avec Nicolas Sarkozy. En 2013, il participe à l’Euromaïdan en Ukraine et conseille les leaders pro-occidentaux Vitali Klitschko et Ioulia Timochenko.

Place Publique : le parti creux des « enfants du vide »

Co-gérant d’une société de publicité, Noé Conseil, jusqu’à 2016, Raphaël Glucksmann devient journaliste chroniqueur sur France Info et France Inter en 2017, et directeur de rédaction du Nouveau Magazine Littéraire de fin 2017 à l’été 2018. Proche de l’Alliance Libérale, une éphémère organisation ultra-libérale, en 2006, enthousiasmé par le sarkozysme, avant de se tourner vers la « gauche » puis de soutenir Macron au deuxième tour des présidentielles en 2017, Raphaël Glucksmann décide en 2018 de s’engager dans la reconstruction d’une gauche de gouvernement.

Face au bonapartisme d’Emmanuel Macron qui s’écarte de façon croissante du vernis progressiste qu’il avait mis en avant à la présidentielle, Glucksmann veut occuper l’espace de centre-gauche fragmenté à la suite de l’effondrement du PS. Dans cette optique il co-fonde Place Publique en octobre 2018 avec comme objectif de servir de catalyseur à la reconstruction d’une gauche de gouvernement capable de réconcilier « social et écologique » en unifiant la gauche non-insoumise, de Génération.s à EELV en passant par le PS et le PCF.

L’organisation, co-fondée par des acteurs de la « société civile » revendique un profil social-libéral et entend « réaffirmer des valeurs sociales, solidaires, écologiques et entrepreneuriales aujourd’hui prises en otage entre l’ultra-libéralisme se revendiquant comme seul progressisme d’un côté, et le national-populisme de l’autre. », tout en affichant ses convictions européistes. Sur son site Place Publique se veut ainsi une réponse « par en bas » à l’urgence sociale, écologique, politique et européenne, et entend cultiver « la bienveillance, la sincérité, l’empathie. » en remisant « les égos au placard » pour « renouveler radicalement le champ des possibles. »

« Envie d’Europe », une liste banalement sociale-libérale

Finalement, le projet très creux de Place Publique ne permet pas d’unifier la gauche mais Raphaël Glucksmann accepte de prendre la tête de la liste du Parti Socialiste, de Nouvelle Donne et du PRG, provoquant le départ de plusieurs fondateurs. Avec « Envie d’Europe écologique et sociale », Raphaël Glucksmann se met ainsi au service de la reconstruction du parti social-libéral et promet de réconcilier « le social et l’écologie ».

Pourtant, si la liste présentait ce lundi ses « 120 mesures » pour changer l’Europe, le projet défendu par Glucksmann réussit difficilement à se distinguer de celui de Génération.s ou d’EELV, à savoir rénover le capitalisme en promettant de lui donner un tour plus écologique et social sans toucher à ses fondements.

Dans le Pacte « Finance-Climat-Biodiversité » porté par le candidat on retrouve ainsi des propositions aussi peu ambitieuses que la création d’une banque pour le climat, la taxation du kérosène ou une réduction de la TVA sur les produits bio, mais aussi un « grand plan européen de rénovation thermique des logements ». « Envie d’Europe » défend une taxe carbone aux frontières européennes, une réforme du droit d’asile européen, ou encore la taxation des multinationales dans le pays où elles réalisent leurs bénéfices. Des mesures qui apparaissent très restreintes au regard des enjeux que Raphaël Glucksmann annonçait vouloir affronter.

A des années lumière du « programme de rupture » qu’il prétend défendre, Raphaël Glucksmann apparaît ainsi comme l’incarnation d’un néo-libéralisme » qui se prétend « progressiste ». Un projet politique totalement adapté à un système pourrissant tout en prétendant améliorer celui-ci par en haut à coup de réformes partielles tout en affichant un visage « progressiste » par la défense de mesures telles que le « congé parental égalitaire ». Un projet finalement pas si éloigné de celui d’Emmanuel Macron dont il prétend accomplir les promesses trahies.

Crédit photo : AFP.




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